[Guide de lecture] Le marxisme haïtien
Le marxisme haïtien[1] est doublement victime de l’Occident et de l’Amérique latine. Il n’est jamais question de ces grandes thèses dans les productions de ces deux régions. En d’autres termes, la pensée marxiste haïtienne subit une exclusion systématique, malgré l’étendue de son développement conceptuel. D’ailleurs, les plus grands marxistes haïtiens ont vécu en Europe et en Amérique latine : Gérard Pierre-Charles[2] et Michel Hector[3] ont passé, comme universitaires dynamiques, plus de dix ans au Mexique, de même que Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis[4] et René Depestre[5] ont vécu en France. Ils ont même rencontré de grands intellectuels : Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Nicolas Guillén, Aimé Césaire, etc. La pensée de ces marxistes haïtiens est très rarement mise en avant par ces figures devenues au fil du temps des camarades de lutte. Le cas de l’Amérique latine reste incongru, car Gérard Pierre-Charles, chercheur de haut niveau au Mexique, produit de pertinentes réflexions sur les singularités de la région latino-américaine[6]. D’autant plus que sur le plan politique, Haïti a été un acteur important des luttes de l’indépendance de certains pays de cette région. Il reste à connaître les mobiles étant à la base de cette marginalisation des pensées haïtiennes de l’émancipation.
Michael Löwy[7] publie en 1980 une anthologie du Marxisme en Amérique latine de 1909 à nos jours[8]. Dans cet ouvrage, il est question, entre autres, de José Carlos Mariatégui,[9] mais non de Jacques Roumain, d’Anibal Quijano, mais non de Jacques Stephen Alexis. Tandis qu’ils partagent de grandes similitudes : Mariategui, Ponce, Julio et Mella sont morts jeunes et ont embrassé les luttes contre les dictatures. Les grandes thématiques du marxisme latino-américain sont très présentes chez le premier marxiste haïtien, Jacques Roumain : les questions de la race, de la religion et des sciences sociales. « Ce sont des points où le marxisme de Jacques Roumain acquiert son droit de cité au sein du marxisme latino-américain »[10], écrit le philosophe haïtien Yves Dorestal dans son étude Jacques Roumain (1907-1944) : un communiste haïtien (2015) qui invite à faire une interprétation latino-américaine de Roumain. Tout l’intérêt de l’ouvrage de Dorestal cherche à restituer au marxisme haïtien sa place dans l’Amérique latine, mais son rapport (critique) avec l’Occident est rarement évoqué par l’auteur. Je me demande : est-il possible de cerner le marxisme haïtien en dehors de son orientation anticolonialiste remettant en cause les fondements ethnocentristes de l’Occident ?
En 2007, Michael Löwy publie dans la revue « Actuel Marx » un article intitulé « Le marxisme en Amérique latine de José Carlos Mariategui aux zapatistes du Chiapas ». Dans ce pertinent texte, Löwy évoque l’argentin Juan B. Justo comme le premier lecteur du Capital. Louis-Joseph Janvier, le premier lecteur haïtien du Capital, n’a pas été cité. Dans l’ouvrage La République d’Haïti et ses visiteurs[11] publié en 1883, Janvier esquisse un déplacement critique de « l’accumulation primitive du capital ». Bien avant la traduction en 1895 en espagnol du premier tome du Capital par Juan B. Justo, Janvier relisait déjà à partir d’Haïti les grandes thèses du Capital de Marx. Janvier a participé au premier débat de marxologie axé sur la connaissance du Capital[12]. Néanmoins, Löwy reconnaît la même année (2007) le développement avancé du communisme haïtien. Dans Messagers de la tempête, ouvrage écrit avec le communiste haïtien Gérald Bloncourt, il signale le rôle d’André Breton dans les soulèvements de 1946 tout en précisant, écrit-il, « les projets insurrectionnels des jeunes marxistes haïtiens[13]». Le communisme haïtien est valorisé au prix d’une exclusion systématique de ses grandes idées. Jusqu’en 2017, le marxisme haïtien demeure en dehors des productions latino-américaines. Dans le guide de lecture de Jeffery R. Webber[14] publié chez la revue « Période », il n’y a aucune référence à Jacques Roumain et à Jacques Stephen Alexis. Ce Guide réservé au marxisme haïtien tend à combler ce vide monumental tout en reconnaissant les efforts de cette revue (Période) dans la vulgarisation de certains marxismes.
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