Capital culturel et marché de l’emploi versus classes moyennes : l’école haïtienne, un miroir aux alouettes
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Il y a un lien de manière récurrente entre les classes moyennes et l’éducation suivant une dynamique qui s’alimente réciproquement : en Argentine, depuis la fin du XIXe siècle le développement de l’enseignement secondaire et supérieur a favorisé l’émergence de celles-ci. En revanche, dans les années 1970 on assistait à une déstructuration et une polarisation des classes moyennes à partir d’une désorganisation de l’école .
L’institution scolaire joue un rôle de relais entre les différentes classes sociales. En effet, à part ses fonctions éducatives et de socialisation, elle répartit aussi les individus dans les positions sociales.
L’école produit la société comme le soutient André Petitat . Le système scolaire pourrait être un puissant vecteur de mobilité sociale dans une société moderne, mise à part la reproduction des héritiers à travers les grandes écoles, nommément la noblesse d’État. Par ailleurs, l’institution scolaire peut contribuer grandement à la constitution des classes moyennes en transmettant une compétence culturelle aux individus scolarisés et diplômés issus des classes populaires, qui est convertible en « capital » à travers un système économique situé dans un espace social structurel et fonctionnel. Qu’en est-il de la relation trinominale entre capital culturel, marché de l’emploi, classes moyennes en Haïti ?
La dichotomie entre le système économique et le système scolaire est une faiblesse structurelle dans la constitution de classes moyennes « fortes » en Haïti : de prime abord, l’école haïtienne dans sa philosophie éducative, sa structure et ses fonctionnements ne peut produire un capital humain compétitif et viable, maquette identificatrice et justificatrice des « nouvelles » classes moyennes, ainsi elles sont viciées à la base. Ensuite, cette situation est couplée par une rupture entre le marché de l’emploi ou financier et l’instruction scolaire qui ne fonctionnent pas de manière congruente et selon les logiques méritocratiques. On peut être assez bien dans le système scolaire et être coupé du milieu du travail; c.-à-d. ne pas être assez bien pour réussir à trouver un travail par les titres scolaires en Haïti. L’eldorado (l’école) des classes moyennes est en perpétuelle crise, de même il a fallu que les enfants des classes populaires puissent passer par l’école pour se rendre compte du désenchantement que recèle le système scolaire haïtien vis-à-vis de leurs aspirations socioéconomiques.
Par conséquent, l’école haïtienne fonctionne comme un miroir aux alouettes : dans le vif du discours, elle est vue comme une idole théâtrale dans laquelle les acteurs impliqués (élèves, étudiants) devront être les élus du système économique, social et politique en vigueur ; en revanche dans le laboratoire quotidien, la compétence culturelle qu’elle émet est déficitaire, déconnectée du réel et du marché de l’emploi haïtiens. In fine, l’école haïtienne est caractérisée par deux extrêmes : l’espoir d’un lendemain meilleur dans la théorie et le désespoir d’un changement réel des conditions de vie des citoyens – notamment celles des jeunes – dans la pratique.
La politique d’une constitution de « classes moyennes » fortes en Haïti pour être durable doit passer par une politique éducative communément orchestrée ( sans les caprices d’un chef d’orchestre), inclusive, performante, établissant un lien direct et idoine avec le marché de l’emploi. In extremis, le triptyque État fort / École / classes moyennes est nécessaire dans un contexte socio-éducatif délétère, qui ne fait que structurer la faiblesse structurelle des classes moyennes haïtiennes.
Feland Jean
Sociologue, éducateur
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