Le 17 octobre 2006, dans le bureau de mon superviseur canadien, une simple question, « Est-ce que vous avez fini? » a suffi à faire jaillir une arrogance que vingt années n’ont pas effacée. En voulant participer à une discussion sur un projet destiné à Cité Soleil, j’avais troublé, à ses yeux, un ordre qu’il croyait naturel: celui qui exige du subalterne haïtien le silence et l’obéissance. Sa réaction méprisante, ses comparaisons humiliantes et son ironie ne visaient pas ma manière de parler, mais ce qu’elle révélait: un Haïtien refusant de s’effacer. Ce jour-là, je n’ai fait qu’exercer un droit ancien et fondamental, celui de penser, de parler et d’exister en homme libre, en digne petit-fils de Jean-Jacques Dessalines.
À cette question, « Est-ce que vous avez fini? », il se dressa, comme si la parole d’un Haïtien venait de troubler un ordre qu’il croyait naturel. Puis il me lança: « Esau, quel genre de Haïtien es-tu? C’est la première fois que je rencontre un Haïtien aussi arrogant que toi. » Et d’ajouter, avec un mépris qu’il croyait dissimuler: « Tu t’imagines que, si j’étais au bureau de Kofi Annan, alors Secrétaire général des Nations-unies, à New York, et que je lui demandais s’il avait fini, il me mettrait à la porte! »
Il sortit ensuite, me laissant seul dans son bureau pendant quelques instants. À son retour, il était accompagné d’une collègue étrangère. Il reprit ses remarques, puis, moins de cinq minutes plus tard, il me demanda sur un ton moqueur pourquoi je ne lui avais pas demandé s’il avait fini.
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