Haïti: le narratif permanent de la crise comme instrument de sa reproduction et de son instrumentalisation
Depuis plusieurs décennies, Haïti est décrite, analysée et gouvernée presque exclusivement à travers le prisme de la crise. Crise sécuritaire, crise politique, crise humanitaire, crise institutionnelle. L’accumulation est telle que la crise n’apparaît plus comme une phase transitoire à dépasser, mais comme un état quasi naturel du pays. À force d’être invoquée comme explication totale, elle cesse d’être un problème à résoudre pour devenir un cadre de fonctionnement, un régime d’action, voire un mode de gouvernement.
Ce glissement est décisif. Car le narratif de la crise ne se contente pas de décrire une réalité : il structure les comportements, organise les priorités et façonne les rapports de pouvoir, tant à l’intérieur du pays que dans sa relation avec l’extérieur. La crise devient ainsi moins un diagnostic qu’un principe d’organisation du politique.
Clarifier tout malentendu : crise réelle et caricature de la crise
Il importe ici de lever toute ambiguïté. Il existe en Haïti une crise réelle, profonde et multiforme, qu’il serait irresponsable de nier ou de minimiser. Elle s’impose avec une brutalité quotidienne, affectant directement les conditions de vie, la sécurité, la mobilité et les perspectives mêmes de la population.
Cette crise n’est ni récente ni accidentelle. Il n’est dès lors pas abusif de se demander si la crise haïtienne actuelle ne marque pas un moment de saturation historique. Non pas parce qu’elle serait nouvelle ou plus grave par nature que les précédentes, mais parce qu’elle semble avoir atteint un point où ses formes, ses acteurs et ses mécanismes se répètent sans produire autre chose que leur propre aggravation. Cette impression d’épuisement du cycle, où la crise ne débouche plus sur des recompositions mais sur une dégradation cumulative, invite à la replacer dans une temporalité plus longue. C’est précisément ce que Leslie F. Manigat avait saisi dans La crise haïtienne contemporaine, lorsqu’il décrivait la crise haïtienne « comme un cycle en zigzag, avec ses hauts et ses bas, mais en plongée fatale, de la décadence de la dernière décennie du XIXᵉ siècle à l’abîme de la déchéance que constitue la prise en charge internationale actuelle, dans une direction historique dominante de déclin ». Il précisait aussitôt qu’il ne s’agit pas de crises de nature différente, mais d’un même phénomène persistant : « C’est la même crise de nature, une crise structurelle, mieux encore : une crise de système. »
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