Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Tribune

L’économie haïtienne entre les mains des mafias nationaux et internationaux

L’économie haïtienne entre les mains des mafias nationaux et internationaux

Écouter l'article

Haïti poursuit son long voyage vers l’Absurdie avec une désinvolture tranquille, presque joyeuse. Depuis 1986, nous embrassons, avec foi et témérité, des plans économiques néolibéraux comme si nous buvions un simple verre d’eau fraîche. Nous les avalons sans sourciller, sans questionner, avec une docilité qui frôle la performance artistique.

D’une institution financière à l’autre, d’un plan d’ajustement à un autre programme de « redressement », nous passons sans transition, sans évaluation, sans mémoire. Nous nous glissons avec maestria dans les moules fabriqués ailleurs, comme si nous avions tous répété la même pièce, appris les mêmes répliques absurdes. Comme si, collectivement, nous nous étions donné le mot : faire en sorte qu’Haïti, d’un point de vue économique, demeure une quantité négligeable, une périphérie bonne à tester des théories bancales.

Il semble désormais entendu, gravé dans le marbre de notre impuissance qu’aucune politique économique conçue à partir de nos réalités propres, de nos besoins spécifiques, de notre histoire tumultueuse, ne saurait être envisagée. À croire qu’il est interdit, presque sacrilège, d’imaginer un modèle en dehors des recettes indigentes des organisations de Bretton Woods, ces usines à dogmes qui dictent le tempo de notre agonie avec une précision bureaucratique.

Et sur cette scène tragique, les élites défilent. D’une classe dirigeante à une autre, aucune voix forte, digne, enracinée, ne s’élève pour dire haut et fort : voici un projet ancré dans notre sol dans nos luttes, dans nos espoirs. Ce projet, nous allons l’essayer, pour notre peuple, malgré tout. Non. À la place, la soumission continue, servie avec un sourire poli, parfois même avec fierté, comme si l’on faisait œuvre de salut en cédant aux injonctions d’organisations qui nous étranglent doucement, mais sûrement, à coup de tableaux Excel. Et moi, chaque fois qu’un responsable politique haïtien commence à parler d’économie en invoquant la Banque mondiale, le FMI, ou quelque partenaire technique et financier, je sais déjà ce qui m’attend. Un théâtre de marionnettes. Une logorrhée creuse décousue de tout.

L’absurde devient norme

Un de ces moments où l’absurde devient norme. Et là, intérieurement, je sais ce qu’il me reste à faire : prendre mon revolver. Pas pour tirer, non, juste pour me rappeler que la rage reste intacte. Que le désespoir n’a pas encore tout emporté. Dans cette danse macabre où les élites de mon pays dansent depuis toujours, un nom vient sur mes lèvres chagrineuses. C’est celui de monsieur Leslie Delatour. Non pas comme un économiste parmi d’autres, mais comme le grand prêtre d’un sacrifice silencieux. Un homme à l’arrogance monumentale, pétri de certitudes, drapé dans un mépris tranquille pour les réalités de son propre peuple. 

Ceux qui sont venus après lui n’ont pas eu son intelligence froide, ni sa capacité à convaincre. Ils n’ont gardé que le zèle, la soumission, et la langue morte des rapports de mission. À chaque décennie, les visages changent, mais le fond reste : une économie sabordée au nom de principes venus d’ailleurs, imposés avec une ferveur qui frôle la religion.

Il est loin, bien loin, ce vieux principe des sciences sociales selon lequel chaque peuple, même plongé dans le chaos, finit par faire émerger de ses entrailles des hommes lucides, intègres, porteurs d’un sursaut. En Haïti, nous attendons encore. Nous sommes là, accroupis au bord d’un trottoir effrité, nos maigres assiettes à la main, dans une ruelle mal éclairée, à espérer qu’un patriote, un vrai. Pas un technocrate déguisé. Pas un élève studieux récitant le catéchisme cruel des bailleurs de fonds internationaux, avec la voix tremblante d’un enfant muet. Ce que nous attendons, c’est une voix ferme. Un homme ou une femme capable de dire non. Capable de penser autrement. Capable d’aimer ce pays au point de refuser qu’il continue à se consumer dans cette absurdité programmée. Mais en attendant, nous mangeons peu, nous pensons moins, et nous mourons en silence.

Maguet Delva

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Tribune

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, avec votre compte lecteur.

Rubriques à suivre