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L’impossible prise du pouvoir en Haïti

L’impossible prise du pouvoir en Haïti

Comprendre la situation actuelle d’Haïti est, depuis deux ou trois ans, quelque chose d’extrêmement difficile, de compliqué, de complexe. Cette violence abjecte, sans limite, peut se justifier au niveau individuel par la haine, le rejet subi par une part de la population qui, pendant trop longtemps, a été délaissée, oubliée. Des gens que l’on ne voyait pas, car trop sales, trop pauvres, trop laids, alors qu’ils nous côtoyaient dans une des sociétés les plus inégalitaires du monde. Cette revanche par la violence nous oblige à prendre conscience de leur existence, à les voir, à les entendre. Et si leur vie s’achève dans un tourbillon de violence et de sang, ils auront été quelqu’un pendant quelques heures, pendant un moment. Ils n’étaient que des êtres vivants non existants… et ne pouvaient aspirer à mieux. Cette frange de la société mise en avant, telle de la chair à canon, ne doit pas faire oublier ceux et celles qui en coulisse les manipulent et en tirent profit : les bandits à cravate, politiciens véreux et élites vénales et dépravées. Mais elle ne doit pas faire oublier cette majorité de la population qui, malgré des conditions de vie de plus en plus inhumaines, a toujours refusé cet embrigadement cynique, criminel et mafieux, préférant défendre une dignité, une humanité que ces assassins s’acharnent à vouloir lui retirer. Si la violence individuelle de chacun des terroristes affiliés à un gang peut s’expliquer quelque peu, la question politique reste et demeure.
Ayant grandi en Haïti, j’ai, depuis les années 1980, une expérience vécue des coups d’État, de la prise du pouvoir par la force. Cette manière traditionnelle de conquérir le pouvoir se heurte aujourd’hui à une réalité difficile à comprendre. L’État n’est plus, au sens politique du terme. Les administrations, tout comme les diverses institutions, fonctionnent par habitude, dans la continuité d’hier, sur la même lancée, mais sans projet réel, sans objectifs ni ambition. Depuis, le pays n’est plus gouverné ; il continue sur sa lancée par habitude, et ceux qui nous gouvernent continuent de faire comme on faisait autrefois, simplement parce qu’on le faisait ainsi. Les resquilleurs du pouvoir actuel s’accaparent les attributs de celui-ci, les bénéfices économiques et sociaux qu’ils peuvent en tirer — une photo avec le Pape ou tel président représentant réellement son pays — afin de se donner l’illusion d’être quelqu’un, quelque chose. Cependant, aucun cortège, aucune escorte ni véhicule blindé ne peut élever le médiocre au rang de leader, et l’on ne devient pas chef par frottement avec des leaders légitimes. Nos médiocres, aussi diplômés soient-ils, ne sont plus en capacité de s’en rendre compte. Dans un pays en guerre, sans aucune norme légale ni constitutionnelle applicable, la légitimité vient de l’action, du résultat obtenu pour la population, et non pas d’obscurs accords politiques obtenus à grand-peine par des acteurs politiques périmés, couronnés d’échecs, se drapant dans un mépris absolu pour la population — ce peuple qu’ils ne voient pas, qu’ils n’entendent pas. Ils aiment un peuple théorique, une idée du peuple, mais ils n’aiment pas les gens dans leur vécu et leur réalité profonde.

Alors, pourquoi en revenir aux coups d’État d’autrefois ? C’est que le monde a changé, n’en déplaise à nos politiciens expirés depuis déjà des décennies. La prise du pouvoir, dans le monde d’avant, se faisait par la conquête du Palais national, le contrôle de certains axes stratégiques et des télécommunications. La prise de la Radio Nationale et de la Télévision Nationale d’Haïti était, dans ce schéma, essentielle. Schéma théorisé par Curzio Malaparte dans Les Techniques du Coup d’État, qui date des années 1930 et de son analyse de la prise du pouvoir par les Soviets en Russie. Or, si ce schéma était encore valable dans les années 1980, aujourd’hui l’évolution technologique du monde change la donne. Il n’est plus nécessaire de prendre la Radio et la Télévision nationale lors d’un coup d’État à l’ère des réseaux sociaux. Ces lieux de transmission de l’information se sont dématérialisés. La maîtrise de WhatsApp, Facebook, Instagram ou TikTok ne se décrète pas. Au mieux, il faut, par la manipulation et la propagande, préparer le terrain. À ce jeu-là, les gangs terroristes ont une longueur d’avance.
La destruction du Palais national lors du tremblement de terre de janvier 2010 complique encore la donne. Je me rappellerai toujours de l’expression de ce citoyen ordinaire, assis en silence, une main sur la mâchoire, regardant les ruines du palais quelques jours après la catastrophe. Le symbole du pouvoir était à terre. Et si, dans les premiers temps, l’urgence était d’abord les victimes de la catastrophe, le fait que le symbole du pouvoir de notre nation ne soit pas reconstruit, ne soit pas sorti du provisoire, montre bien l’absence de vision et de prestige de nos chefs, le mépris qu’ils ont pour la nation, le pays, et pour les gens. La fuite du pouvoir à la Villa d’Accueil en est la preuve la plus flagrante. Ce sont des réfugiés de luxe.
Aujourd’hui, il n’y a plus de Palais à prendre, plus de lieux symboliques du pouvoir, avec l’apparat, le décorum, le fauteuil présidentiel. L’espace du palais n’est pas le palais. La preuve en est que, depuis 2018, avec les premiers Peyi Lòk, qui n’étaient que des tentatives de prises du pouvoir par une pseudo-opposition constituée de voyous et de traîtres à la nation, aucune de ces tentatives n’a pu aboutir. Le pouvoir s’est retrouvé non plus incarné dans un lieu, mais dans la personne du président, en l’occurrence Jovenel Moïse, dernier président à pouvoir se targuer d’être légitimement au pouvoir. La tentative de coup d’État déjouée dite de « Petit Bois » n’a pu aboutir, et ne pouvait aboutir, car il n’y avait plus de symbole à prendre : le pouvoir se réduisait à la personne du président, à sa reconnaissance tant nationale qu’internationale. L’assassinat du président, aboutissement des tentatives de coup d’État commencées en 2018, a rendu encore plus inconsistant ce pouvoir présidentiel.
Le président ne pouvant transmettre lui-même le pouvoir — ni par une élection, ni par une démission, même forcée — celui-ci s’est effrité, comme liquéfié. Depuis 2021, le pouvoir présidentiel est intenable. En dehors de la formule abjecte du Conseil présidentiel de transition, la réalité est que le coup d’État a échoué. Le président a été éliminé, mais le pouvoir qui aurait dû être légitimé par la force, par l’action, ne fait que s’évaporer de plus en plus. La République d’Haïti n’est plus gouvernée, elle s’administre par habitude administrative ; nous continuons à faire comme nous faisions autrefois.
Alors pourquoi une absence de revendications politiques de la part des gangs ? Pourquoi ne prennent-ils pas le pouvoir, vu leur quasi-supériorité militaire et leur maîtrise du terrain ? L’échec de nos transitions ne peut simplement s’expliquer par la médiocrité de notre classe politique dans sa globalité. Voler, s’enrichir, jouer aux cortèges de véhicules blindés comme des enfants jouant aux petites voitures ne guérit ni des complexes socio-économiques, ni du colorisme sauce lutte des classes. Ayant raté, par incapacité à l’action et par manque de vision nationale et patriotique, leur légitimation au pouvoir, la légitimité de celui-ci est aujourd’hui dans les mains du peuple, qui, sans forcément en avoir conscience, est le seul aujourd’hui capable de se choisir un leader. Comment ? L’avenir nous le dira. Les gangs terroristes sont cependant dans la même impasse politique. Peuvent-ils prendre le pouvoir ? En théorie, oui. Peuvent-ils exercer le pouvoir ? Non. Ils ne sont pas en capacité de faire redémarrer les administrations publiques, même en supposant qu’ils aient des « têtes pensantes » avec eux. Ils luttent contre le pouvoir, contre l’État, mais leur victoire ne peut que leur échapper, et ne peut, au final, qu’aboutir au chaos, à la destruction complète du pays et de la nation. Le règne par la peur n’entraîne pas l’adhésion, mais plutôt la fuite, l’abandon. Les massacres continuent contre les plus vulnérables de notre pays. Cela ne peut aboutir qu’à une extermination du peuple et de la nation haïtienne — c’est peut-être le but caché —, mais en aucun cas à une prise du pouvoir et un maintien de ces derniers à la tête de la nation. Les morts se comptent par milliers, les déplacés par millions, la famine et l’insécurité alimentaire touchent la moitié de notre population. Les destructions dépassent aujourd’hui celles du tremblement de terre. Nous sommes pourchassés comme de la vermine en République dominicaine, et maintenant aux États-Unis, nos lieux de refuge traditionnels.

Autrefois, nos glorieux ancêtres avaient comme leitmotiv : « Vivre libre ou mourir ». Aujourd’hui, Haïtiens et Haïtiennes de 2025, il ne nous reste qu’une chose à faire : « Faire nation ou mourir. »

 

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