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La guerre de l’image : Quand la lutte sécuritaire devient spectacle médiatique

La guerre de l’image : Quand la lutte sécuritaire devient spectacle médiatique

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Dans une mise en scène savamment orchestrée, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, flanqué du Directeur Général de la PNH, Rameau Normil, a levé le voile sur l’introduction de drones kamikazes dans l’arsenal des forces de l’ordre. Si cet acte baladeur se voulait une démonstration de puissance, elle n’a guère dissipé les doutes sur l’incapacité chronique de l’État à juguler l’hydre criminelle qui étrangle la capitale d'Haïti, Port-au-Prince. J'avance comme point de vue qu'il ne suffit pas de brandir des artifices technologiques pour renverser la vapeur d’une guerre asymétrique où l’ennemi, bien enraciné dans le tissu urbain, fait preuve d’une adaptabilité redoutable. Autrement dit, à force de multiplier les effets d’annonce sans lendemains concrets, les autorités risquent de sombrer dans l’illusion d’une maîtrise de la situation, alors que le pays s’enlise inexorablement dans un gouffre sécuritaire. Cet article se veut une analyse de cet acte que je qualifie de rhétorique martiale où dans un premier temps, j'essaie de surligner les failles aussi factices d'un point de vue communicationnel, par le biais de différentes approches de la théorie des jeux de l'information, qui ne sauraient tenir lieu d’une stratégie cohérente; dans second temps, je tente avec tact de qualifier ce comportement, dans le sens restreint du thème. Ainsi je propose une issue d’opérations ciblées, d’une reconquête méthodique des territoires gangrenés et d’un engagement soutenu pour restaurer un État de droit de cet État à deux doigts (l'Index et le Majeur, pris dans le sens haïtien) plus que jamais en péril.

Affichage risqué

La mise en scène entourant l’introduction des drones kamikazes, prétendument voués à doter la PNH d’une acuité opérationnelle accrue, relève davantage d’un artifice communicationnel que d’une avancée tactique décisive. Oscillant entre posture belliqueuse et révélation involontaire de ses propres failles, le gouvernement, en livrant au grand jour ces acquisitions stratégiques, ne fait que tendre une perche aux factions criminelles, leur offrant la libre voie d’affiner leurs ripostes. L’histoire militaire regorge d’enseignements où l’excès de transparence dans la doctrine informationnelle d’armement s’est avéré un boomerang fatal, transformant l’effet de surprise en brèche exploitable par l’adversaire. On comprend vite que l'adversaire apprend vite. D'ailleurs, dans La mesure et le poids des discours, c'est ce que nous rappelle Jérôme Lecompte (2021); et en Haïti, il n’a cessé de démontrer son adaptabilité face aux réponses sporadiques du gouvernement.

Or, la population attend autre chose qu’un spectacle de communication technologique médiatique. Elle veut des résultats, des opérations offensives, efficaces et coordonnées, une stratégie globale qui dépasse la simple acquisition d’équipements. À force de gesticuler sans agir, le gouvernement ne fait qu’accroître la défiance de ceux qu’il prétend protéger, en matière de contrôle et d'exercice d'autorité au niveau de la CSPN.

Théorie des jeux communicationnels

Si l'on ose se poser que, compte tenu de moments troubles auxquels la population haïtienne vit aujourd'hui, alors que ses attentes à la paix semblent de plus en plus lointaines de jour en jour, le message d'affichage de drones du gouvernement peut être considéré comme brouillé et contre-productif. Tout court. Ce point de vue demeure le relais de la théorie des jeux communicationnels de Gregory Bateson (Bateson et Ruesch, 1988, p. 17, cité par Louise Landry Balas (pp. 61-63, [en ligne])) in La communication, clé de voûte de tout système. Celle-ci met en évidence le rôle fondamental du signal dans les interactions communicationnelles stratégiques. Dit autrement, lorsqu’un acteur communique une information à son adversaire, (il lui envoie un signal soit fort soit faible), il doit s’assurer que le message renforce sa position plutôt que de l’affaiblir. Or, en exposant ces drones sans action militaire et/ou policière immédiate et coordonnée, le gouvernement haïtien envoie un signal à tournure ambiguë.

Alors qu’en théorie des jeux ou de stratégies en communication, un acteur rationnel évalue la crédibilité des menaces avant d’y répondre. Si l’adversaire perçoit l’annonce des drones comme un bluff, il ne se réajuste que dans une logique de domination, où l'avantage lui sera acquis. Pire est, il pourra exploiter cette information pour affiner sa stratégie de résistance. La communication gouvernementale, en l’absence d’une riposte sécuritaire simultanée et frappante, s’apparente davantage à une mise en scène qu’à une démonstration de puissance effective.

Par stratégie de communication, héritée de John Harsanyi (1960, [en ligne]) la théorie des jeux de l'information qui table sur le cheminement d’une analyse de décisions stratégiques lorsque les joueurs disposent d’informations incomplètes ou asymétriques. Dans ce modèle, à partir duquel chaque joueur attribue des probabilités aux types possibles de ses adversaires, influençant ainsi ses choix stratégiques et ses anticipations. C'est-à-dire que, expose ses matériels, peut être vu sous trois angles probabilistes : soit a) le gouvernement haïtien, voulant passer à l'agir stratégique, rejette l’agir communicationnel; soit, b) il alimente les artères du show-nombril en donnant inconsciemment l'avantage aux gangs armés ; ou, soit, c) il admet sa faiblesse face à l'ennemi en voulant jouer sur son mental pour l'affaiblir.

De ce point de vue, il serait impropre d’occulter l'impeccable invitation de Jürgen Habermas à cette tablature d'opinion. La théorie des jeux communicationnels traduit, dans Théorie de l’agir communicationnel (1981), les interactions sociales fondées sur la recherche d’un consensus rationnel, opposent l’agir communicationnel (dialogue orienté vers l’entente) à l’agir stratégique (manipulation). Si la coordination sociale dépend de la validité des prétentions à la vérité, la justesse et la sincérité, l'action du gouvernement peut être trahie par l'opposé (agir stratégique) et non par l'opposant (l'agir communicationnel) dans la mesure où l'insécurité  s'est vue aujourd'hui comme une interminable lutte des contraires (le gouvernement haïtien qui cherche la sécurité face à un Viv Ansanm qui taille l'inévitabilité). De cet argument résulte la communication issue de monde de l'agir qui fait l'assomption de l’intercompréhension, de la reconnaissance de l'autre, [peu importe sa taille et ses menaces] (Vol. 1, pp. 42-58).

Pendant ce temps, la population haïtienne, continuant de croupir dans les sites de personnes en état de déplacements internes (PDI) dans la pire vulnérabilité humaine qu’elle évolue, s’interroge. Alors, soyons au moins clairs, cette posture est-elle l’anticipation d’une offensive ou un écran de fumée destiné à masquer l’impuissance du pouvoir ? Drôle de question. Alors que les gangs, eux, n’attendent pas pour agir. Et c'est la population haïtienne exaspérée qui paie le prix. C'est ce qu'on doit savoir. D'ailleurs ils continuent de contenir des territoires, défier les forces de l'ordre et plonger la population dans une chronique tristesse.

Sécurité, quel bilan ?

Dans moins d’une semaine, le Conseil présidentiel de transition (CPT) atteindra sa première année d’existence. Pourtant, l’espoir suscité par sa mise en place s’est effiloché sous le poids de l’inaction. Si la Mission multinationale dirigée par le Kenya reste suspendue aux méandres diplomatiques, les autorités haïtiennes n’ont toujours pas apporté une réponse tangible à la montée en puissance des gangs armés.

Près d’un an après l’adoption de l’Accord politique pour une transition pacifique et ordonnée, 3 avril 2024, le CPT peine à transformer ses engagements en réalités tangibles. Sécurité chancelante, réformes constitutionnelles et institutionnelles en suspens, horizon électoral brumeux. L’attente se mue en désillusion. Et l’État, en quête d’assise, vacille sous le poids de ses propres contradictions.

Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, bien que fraîchement nommé, s’inscrit dans la continuité d’une gouvernance où l’insécurité semble évoluer plus vite que les décisions politiques. Le CPT, en plein tournage régulier, malgré ses discours rassurants, n’a pas su rompre avec l’immobilisme. Dans ce contexte, la population, exsangue, oscille entre résignation et colère. Car si la faim et la misère continuent de ronger le pays, les balles, elles, ne cessent de pleuvoir, et la population court à longueur de journée, à l'intérieur de Port-au-Prince où les gangs obstruent toutes les sorties aux provinces.

Stratégie ou démonstration de force

L’usage de drones en milieu urbain est un outil stratégique qui, selon la théorie de la guerre psychologique à laquelle confronte l'approche indirecte à l'approche directe de l'action du fort au fort, de Basil Liddell Hart dans Stratégie (1954), peut avoir un impact significatif sur la perception de la menace. Toutefois, pour être efficace, une telle démonstration doit s’accompagner d’opérations offensives (les forces de l'ordre doivent s'attaquer au fief des gangs à pied-sol). Or, en l’absence d’actions concrètes, cette présentation s’apparente davantage à un show-nombril politique qu’à un avertissement sérieux pour les gangs, pour montrer qu'on a de beaux poils et un ventre bien plat et attirant.

L’ennemi ne craint pas ce qu’il ne voit pas en action, sachons-le bien. Le simple fait de brandir une menace de technologie communicationnelle sans l’intégrer immédiatement dans une dynamique offensive risque d’avoir l’effet inverse : accoutumer les gangs armés à sa présence, leur laissant le temps de s’adapter et de développer des contre-mesures. En ce sens, pour gérer l'information incomplète, Gisèle Umbhauer a répondu favorablement à notre invitation, dans Théorie des jeux (2004, pp. 20-21).

Analysent la théorie des jeux comme outil d'étude des interactions stratégiques, recourir à Cartier, Delacour et Joffre (2010, pp. 130-133) est la preuve que les décisions d’acteurs rationnels peuvent s'influencer mutuellement. Ce qui souligne l’importance des équilibres et des comportements anticipatifs dans des contextes compétitifs d'actions.

En cela, le gouvernement haïtien doit choisir entre la tête de la couleuvre ou sa queue, laquelle est la plus venimeuse. Dit autrement, le gouvernement veut-il réellement imposer son autorité ou se contentera-t-il de projections médiatiques sans lendemain ? Ou du moins, lorsque l'État a failli à ses missions régaliennes, n'est-ce pas déjà se laisser emporter par la mise en question de l'autorité même de l'État?

Alors que les dirigeants exhibent des drones, les sites de déplacés continuent de se multiplier. Dans les camps de fortune, des milliers d'enfants, de nourrissons, de jeunes et de vieillards survivent dans des conditions déplorables, fuyant la barbarie des gangs armés. Les étudiants, privés de cours par l’insécurité, battent le pavé en quête de réponses presque inexploitables.  Face à cet état de déliquescence fragile, le gouvernement ne peut plus se permettre de tergiverser. Il ne s’agit plus de montrer des armes, mais de s’en servir efficacement, dans un cadre opérationnel cohérent. À défaut, le gouvernement haïtien risque d’achever son propre effacement, laissant la nation livrée aux lois du chaos.

J'ose conclure que le pouvoir s'habille parfois d’apparats guerriers pour masquer son impuissance. La preuve en est claire, la population continue d'être victime, et les quartiers vidés sans répit. L’apparition du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé aux côtés du directeur général de la PNH, Rameau Normil, exhibant fièrement des drones kamikazes, en est une éloquente illustration dodo titit. Derrière ce coup de théâtre libéral à forte teneur médiatique, demeure une réalité plus prosaïque : l’État haïtien peine à contenir la déferlante criminelle qui asphyxie la capitale. À force de gesticulations symboliques, ne risque-t-on pas de donner aux criminels le loisir d’affûter leurs stratégies en conséquence ? Je soutiens jusqu'à preuve du contraire que cette sortie spectaculaire, loin d’être une démonstration de force implacable, semble davantage s’inscrire dans une logique de communication de crise, visant à assurer une population exsangue, tout en envoyant un signal à des bandes armées dont l’emprise s’étend inexorablement. Alors qu'à l’heure où plus de 85 % de Port-au-Prince est sous la coupe des gangs, ce ne sont ni les discours flamboyants ni les démonstrations superficielles qui feront plier l’ennemi, mais une réponse musclée, opérationnalisée, planifiée et implacable saura faire reculer cette insécurité devenue une hydre insaisissable.

 

Elmano Endara JOSEPH

joseph.elmano_endara@student.ueh.edu.ht

Juriste, Mémorant en Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines, Masterant I en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico

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