« En Haïti, la corruption généralisée au Fonds national de l’éducation met encore en péril la scolarisation de 3 millions d’écoliers »
Professeure de créole et de littérature dans un lycée de Port-au-Prince, Marlène P-L. ne décolère pas. Depuis plusieurs mois elle ne perçoit plus le maigre salaire que le ministère de l’Éducation nationale verse de manière erratique aux 17 000 enseignants du secteur public détenteurs d’une lettre de nomination (de sources concordantes l’on estime à 88 000 le nombre total d’enseignants en poste dans les secteurs privé et public du système éducatif national). Le salaire brut versé aux enseignants du secteur public s’élève à 23 000 Gourdes par mois ; après prélèvement des taxes il est de l’ordre de 18 000 Gourdes… Dans le but de dénoncer à visière levée la précarité de leur situation professionnelle et financière, les enseignants du secteur public ont entrepris récemment à l’échelle nationale une courte grève pour réclamer une fois de plus le paiement des arriérés de salaire et exiger une significative augmentation de leur rémunération –« fòk Leta ayisyen respekte diyite ak konpetans pwofesè yo » a vivement exposé Marlène P-L. lors d’une conversation téléphonique via WhatsApp que nous avons eue avec elle. Il est utile de préciser que ces arriérés de salaires, qui affectent également la scolarisation des élèves, étaient d’un montant de 4 milliards de gourdes en 2016 selon les déclarations du ministre sortant de l’Éducation nationale Nesmy Manigat au nouveau ministre Jean Beauvois Dorsome (voir Le Nouvelliste du 7 avril 2016). Étant donné la croissance négative du PIB (produit intérieur brut) depuis six ans, il est logique et vraisemblable de poser que les arriérés de salaires ont doublé ou triplé chaque année. Le fait que la croissance soit négative chaque année depuis six ans a donc pour effet direct que les arriérés de salaires des enseignants se sont multipliés par deux ou trois, aggravant ainsi la précarité financière dans laquelle se trouvent les enseignants haïtiens.
Marlène P-L. est également furieuse, dit-elle, contre les « intellectuels serviles », les éternels paka pala du PHTK qu’elle qualifie de « criminels à cravate » car ils ont amplement démantibulé le système éducatif haïtien ces douze dernières années par l’accroissement des inégalités dans l’accès à la scolarisation, la fermeture de nombreuses écoles et le renforcement de la précarité de la condition enseignante dans un pays, Haïti, où l’éducation est une obligation de l’État et des collectivités territoriales (article 32 de la Constitution de 1987). L’enseignante de carrière pointe du doigt le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste qui a institué et modélisé un lucratif système de corruption et de népotisme au ministère de l’Éducation nationale : une industrie de la corruption à grande échelle, affirme-t-elle, au sein de laquelle les barons mafieux du PHTK ont joué un rôle de premier plan. L’enseignante de carrière Marlène P-L. se demande si l’Unité de lutte contre la corruption (l’ULCC) et la Cour supérieure des comptes parviendront à soumettre un jour prochain au ministère de la Justice le dossier de mise en accusation des barons mafieux du PHTK du secteur de l’éducation en Haïti… C’est le lieu de rappeler que le PHTK fait obstacle, depuis 2011, aux recommandations de poursuites judiciaires élaborées par l’ULCC pour des motifs avérés de corruption contre les barons mafieux du PHTK. Ainsi, « L’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a remis à la justice 7 rapports d’enquêtes finalisés mettant en évidence des infractions bien identifiées et rigoureusement documentées pour détournement de biens publics, enrichissement illicite, blanchiment du produit du crime, concussion, abus de fonction, délit d’initié et prise illégale d’intérêt, précise Hans Jacques Ludwig Joseph, Directeur Général de l’ULCC. Les pertes de l'État totalisent plus de 614 millions de Gourdes. (…) ces 7 rapports portent à 94 le nombre total de dossiers transmis par l’ULCC à la justice depuis 2004, pour une seule condamnation » (voir l’article « Haïti - Justice : L’ULCC remet 7 rapports représentant 614 millions de Gourdes de perte pour l’État », Haïti libre, 4 septembre 2024).
L’enseignante de carrière Marlène P-L. ne décolère donc pas. Elle voit défiler dans les médias les éternels paka pala, les mêmes « criminels à cravate », les invariables barons mafieux du PHTK connus pour avoir été les instigateurs et les bénéficiaires directs de la formidable industrie de la corruption à grande échelle du secteur de l’éducation. Elle voit se pavaner en toute impunité, dans les rues nauséabondes de Port-au-Prince, les Joseph Jouthe, Nesmy Manigat, Claude Joseph, tous anciens gestionnaires ayant assuré la direction administrative, politique et financière du PSUGO et du Fonds national de l’éducation. L’enseignante de carrière Marlène P-L., à l’instar de ses collègues oeuvrant aujourd’hui en Haïti, observe que le PSUGO et le Fonds national de l’éducation (FNE) –publiquement dénoncés par les enseignants et leurs associations, par les directeurs d’écoles et par plusieurs instances de la société civile haïtienne--, constituent aujourd’hui encore les deux plus grands scandales de corruption de l’histoire récente de l’éducation en Haïti…
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