Ethnologie
Quand les berceuses attirent les loups-garous !
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La sorcellerie est néfaste, car elle engendre différentes formes de loups-garous qui s’en prennent surtout aux nourrissons. Ces êtres maléfiques utilisent des moyens subtils pour nuire ; parfois, ils profitent d’innocentes habitudes maternelles, comme bercer ou caresser un enfant qui pleure, pour passer à l’acte. C’est pourquoi les parents, conscients de la grande fragilité des nourrissons, restent constamment vigilants pour que rien de maléfique leur arrive.
Pourtant, tandis qu’ils protègent leurs enfants contre la malveillance des loups-garous, certains chants populaires — véritables hymnes aux “chòche’’, autre nom donné à ces créatures — perpétuent, bien malgré eux, une forme de louange aux mêmes forces qu’ils redoutent pourtant.
Par exemple, certains chants traditionnels haïtiens contiennent des paroles qui renforcent l’emprise des loups-garous sur les bébés. À titre d’exemple : cette berceuse cruelle qui fait écho à la croyance selon laquelle des oiseaux viendraient visiter les fillettes, comme dans le cas de la “fillette Lalo”, pour leur faire du mal : « Ti zwazo kote w prale ? — Mwen prale kay fiyèt Lalo. — Se sa li reponn. Fiyèt Lalo konn manje timoun. Si w ale, lap manje w ou tou. » (« Petit oiseau, où vas-tu ? — Je vais chez fillette Lalo, répond-il. Fillette Lalo sait faire du mal aux enfants. Si tu y vas, elle s’en prendra aussi à toi. »)
Plus inquiétantes encore sont certaines berceuses, qui au lieu d’apaiser le sommeil des enfants, sont réputées attirer et renforcer l’influence maléfique des loups-garous. En chantant innocemment ces mélodies à leurs petits, les mères perpétuent, sans le vouloir, une forme d’allégeance à ces créatures, allant parfois jusqu’à en faire, malgré elles, l’apologie. Par exemple, une chanson avertit les enfants récalcitrants qu’ils seront dévorés par le diable s’ils refusent de dormir : « Dodo ti pitit manman, si w pa dòmi, lougarou ap manje w. Dodo titit, diyab la pap manje w. » (« Dors ma petite, si tu ne dors pas, le loup-garou te mangera. Dors, ma petite, le diable ne te fera pas de mal »).
Le loup-garou, selon les croyances populaires, peut transmettre aussi de “mauvais airs” ou des maladies aux bébés et aux enfants simplement en faisant des compliments sur leur beauté. Ainsi, lorsqu’un loup-garou dit : “Quel joli bébé !”, la mère doit aussitôt cracher trois fois (par terre) pour conjurer le mal. Faute de ce geste protecteur, l’enfant risquerait, selon les initiés, de tomber gravement malade : il peut être frappé de fièvre, de diarrhées, de vomissements, de toux ou de rhumes persistants. Ou même de mourir, selon le cas.
Lors de la possession, le même phénomène se manifeste à travers le recours aux chants. Les chansons vaudou sont alors invoquées pour favoriser l’entrée en transe de la personne « montée » par un lwa et en soutenir le déroulement.
Un malfektè est différent d’un loup-garou
Ce petit rappel sur le pouvoir maléfique des berceuses m’amène à distinguer les loups-garous des malfektè : deux forces mystiques liées au mal, mais de nature différente. Il existe une différence notable entre les deux. Les malfektè possèdent davantage de pouvoirs mystiques que les loups-garous ; ces derniers doivent se tenir près des nourrissons pour leur sucer le sang, tandis que les malfektè agissent à distance et peuvent tuer n’importe qui sans avoir besoin de se tenir sur le toit de la maison de leur victime, comme ont l’habitude de le faire les loups-garous.
Bien que je n’en sois encore qu’au stade des hypothèses, ma compréhension de la question me conduit toutefois — par expérience et sous toutes réserves liées au droit et à la tradition — à avancer que la majorité des loups-garous qui feraient du mal à nos enfants seraient des femmes, plus rarement des hommes, tandis que les malfektè seraient majoritairement de sexe masculin. Mais nous ne disposons pas, il est vrai, de statistiques précises, notamment sur le nombre de femmes ou d’hommes concernés.
En ce qui concerne ces êtres étranges, il en existerait deux sortes : les loups-garous de la famille et les loups-garous venant de l’extérieur.
Le problème, c’est qu’il est difficile de le démasquer à temps : sa proximité avec les membres de la famille le met généralement à l’abri des soupçons. Il est rare qu’un loup-garou soit identifié par les siens — une « chance énorme », jusqu’au jour où il est découvert en flagrant délit.
Loups-garous malgré eux
D’après mes entretiens avec des personnes versées sur la question, complétés par des documentaires, il existerait des cas exceptionnels de loups-garous qui le seraient sans le savoir. Mes échanges avec des initiés du vaudou, en 1982, au cours de la préparation de mon mémoire de fin d’études à la Faculté d’ethnologie, m’ont révélé plusieurs secrets utiles. C’est l’occasion de rendre ici un hommage posthume à ces vaudouisants de Bel-Air pour avoir répondu à mes questions : j’évoque le docteur Jean-Baptiste Romain (doyen de la faculté d’ethnologie et professeur d’anthropologie physique des Haïtiens), la notable de Bel-Air, vaudouisante bien connue, Anna Volcy, l’ex-député de Port-au-Prince, doyen de Bel-Air et guérisseur, Edner Day, mon professeur et bienfaiteur Jacques Fleurimond, ainsi que toutes celles et tous ceux dont les noms m’échappent au moment de me pencher sur ces aspects du vaudou.
Grâce à eux, j’ai compris que certains loups-garous peuvent savoir qu’ils le sont, tout comme ils peuvent l’ignorer. Tout dépendrait de la manière dont ils le deviennent au fil de la vie.
En détournant les codes du vaudou, certaines personnes recherchent le mal plutôt que le bien, alors que cette tradition religieuse portait à l’origine un idéal de liberté, né pour briser le carcan de l’esclavage. Autrement dit, le vaudou a souvent été dénaturé au profit du mal. Ainsi, l’élément mystique — et le pouvoir qui en découle — serait abusé par des malfaiteurs qui se rendent à tout bout de champ chez les manbo et les ougan pour des motifs futiles, tant ils sont ancrés dans le mal, oubliant le proverbe : « Mache chèche pa janm dòmi san soupe » (« Qui sème la querelle récolte les coups »).
Le savoir-faire du loup-garou est transmissible
C’est pourquoi, lassés de certains vaudouisants qui dépassent les bornes de l’acceptable, des chefs vaudou chercheraient à les esquiver en leur donnant un « fardeau » : ils deviennent des loups-garous sans le savoir, acquérant à leur insu une force mystique.
Le loup-garou malgré lui pourrait, avant de mourir, transmettre discrètement ce « pouvoir » à une personne de son choix, qui n’est pas nécessairement un membre de sa famille.
Ce n’est pas un patrimoine culturel immatériel que l’UNESCO peut inscrire pour l’instant, puisque le phénomène n’est même pas identifié par l’État haïtien parmi les traditions haïtiennes. Même si les autorités concernées souhaiteraient voir les vèvè entrer au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité, à l’instar de la soupe joumou et du compas.
Dr. Emmanuel Charles
Avocat et ethnologue
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