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Rue Pétion : l’ancienne station-relais de JEDO, un patrimoine électrique de Jacmel abandonné au charbon

Rue Pétion : l’ancienne station-relais de JEDO, un patrimoine électrique de Jacmel abandonné au charbon

À la rue Pétion, un petit bâtiment ancien passe presque inaperçu. Ses murs portent pourtant une partie de l’histoire de l’électricité à Jacmel. Ancienne station-relais associée à l’usine hydroélectrique de JEDO et à l’initiative de Narbal Boucard, l’édifice sert aujourd’hui de dépôt de charbon. Un changement d’usage qui pose une question simple : qui protège ce témoin de l’histoire industrielle de la ville ?

Rien, sur place, ne permet aujourd’hui au passant de mesurer l’importance du bâtiment. Pas de plaque historique. Pas d’indication sur sa fonction d’origine. Pas de dispositif visible de valorisation patrimoniale. Pourtant, les archives officielles replacent Narbal Boucard au cœur d’un projet majeur d’électrification de Jacmel au début du XXe siècle.

Un contrat signé le 20 juillet 1920 entre Boucard & Cie, représentée par Narbal Boucard, et le secrétaire d’État des Travaux publics porte sur l’installation à Jacmel d’une usine hydroélectrique destinée à distribuer la lumière et l’énergie électriques. La loi sanctionnant ce contrat précise que les concessionnaires étaient autorisés à utiliser la force hydraulique de la rivière des Cayes-Jacmel, à l’endroit appelé « Jet d’eau ».

Ce texte constitue une référence majeure pour comprendre l’origine du système auquel la mémoire locale rattache JEDO. Il établit surtout que Narbal Boucard n’est pas simplement un nom transmis par des témoignages. Son intervention dans le développement de l’électricité à Jacmel apparaît dans un acte officiel de l’État haïtien.

La station-relais de la rue Pétion est, elle, associée dans la documentation locale à l’année 1927. Cette date demande encore à être confrontée à d’autres archives. Elle pourrait correspondre à une phase d’extension du réseau, à l’installation de la station elle-même ou à une étape ultérieure de l’exploitation. Il faut donc éviter de confondre le contrat de 1920 avec la date attribuée au bâtiment.

Cette distinction est importante. Elle permet de construire une histoire plus précise du lieu au lieu de répéter une chronologie sans vérification.

Ce que l’on sait déjà suffit toutefois à donner au bâtiment une valeur particulière. L’ancienne station-relais appartient à l’histoire d’un réseau qui participait à la transformation de Jacmel. L’électricité ne représentait pas seulement une innovation technique. Elle modifiait l’éclairage, les activités commerciales, les usages domestiques et le fonctionnement même de la ville.

Les archives montrent aussi que l’histoire électrique de Jacmel ne s’arrête pas aux années 1920. En octobre 1943, l’État accordait encore une subvention mensuelle de 1 000 gourdes à la Compagnie d’Éclairage Électrique de Jacmel. Un crédit extraordinaire de 12 000 gourdes fut ensuite ouvert au département des Travaux publics pour assurer le paiement de cette subvention.

Ces documents montrent que l’alimentation électrique de Jacmel constituait encore, plus de vingt ans après le contrat Boucard, une question relevant des pouvoirs publics.

C’est ce qui rend la situation actuelle de la station de la rue Pétion particulièrement préoccupante.

Le bâtiment est toujours debout, mais sa fonction historique a disparu. L’espace est aujourd’hui utilisé comme dépôt de charbon. Le contraste est saisissant. Un édifice associé à une étape de l’électrification de la ville accueille désormais un combustible stocké sans qu’aucune indication ne rappelle ce que représentaient autrefois ces murs.

Le problème dépasse toutefois cette seule image.

Il renvoie à une faiblesse plus large dans la manière dont Jacmel conserve son patrimoine industriel.

La ville est connue pour ses maisons anciennes, son architecture commerciale, son Marché en Fer, ses édifices religieux et son centre historique. Une opération d’inventaire général du patrimoine culturel conduite en 2013 et 2014 sous la responsabilité de l’Institut de sauvegarde du patrimoine national, ISPAN, avait d’ailleurs étudié une partie importante du bâti jacmélien. Les chercheurs rappellent que ce travail s’inscrivait notamment dans la volonté de mieux documenter le patrimoine de la ville.

Mais le patrimoine d’une ville ne se limite pas à ses maisons les plus remarquables.

Les infrastructures techniques racontent elles aussi son évolution.

Une ancienne centrale, une station-relais, un moulin, un ancien équipement portuaire ou un atelier peuvent apporter des informations essentielles sur l’économie, les techniques et les choix de développement d’une époque.

Dans le cas de la rue Pétion, la première urgence serait donc documentaire.

Le bâtiment figure-t-il dans l’inventaire de l’ISPAN ? Existe-t-il un dossier technique à son sujet ? À qui appartient-il aujourd’hui ? Son utilisation comme dépôt de charbon est-elle encadrée ? Subsiste-t-il des plans ou des documents permettant de déterminer sa fonction exacte dans le réseau de JEDO ?

Ces questions interpellent directement plusieurs institutions.

La mairie de Jacmel devrait pouvoir préciser le statut foncier et administratif du bâtiment. Une municipalité chargée de la gestion de son territoire ne peut être étrangère au devenir d’un édifice susceptible de présenter une valeur historique.

L’ISPAN est également concerné. L’Institut a déjà participé à un vaste travail d’inventaire du patrimoine jacmélien. Il serait donc important de savoir si l’ancienne station-relais a été identifiée dans ce cadre ou si une évaluation patrimoniale peut être réalisée.

Le ministère de la Culture et de la Communication est lui aussi interpellé. La sauvegarde du patrimoine ne devrait pas s’arrêter aux monuments déjà connus du grand public. Un vestige industriel peut avoir autant d’importance pour la compréhension de l’histoire urbaine qu’une résidence ancienne.

L’Électricité d’Haïti, enfin, pourrait contribuer à éclairer le dossier si elle conserve des archives relatives aux anciennes installations électriques de Jacmel, aux compagnies ayant précédé l’entreprise publique ou aux infrastructures récupérées par l’État.

Aucune de ces institutions ne devrait être désignée arbitrairement comme propriétaire ou responsable direct du bâtiment sans vérification préalable. Mais toutes peuvent contribuer à répondre à une question devenue incontournable : qui doit aujourd’hui assurer la conservation de ce vestige ?

Avant même une restauration coûteuse, plusieurs actions restent possibles. Documenter le bâtiment. En établir la propriété. Vérifier son état physique. Recueillir les archives. Identifier les transformations qu’il a subies. Poser une plaque historique. L’intégrer à un inventaire patrimonial.

Jacmel pourrait également réfléchir, à terme, à un parcours consacré à son patrimoine industriel. L’histoire de l’électricité, celle du Moulin Price, des anciennes infrastructures commerciales et d’autres vestiges techniques peuvent compléter le récit architectural déjà connu de la ville.

Car une ville qui perd les traces matérielles de son développement finit aussi par perdre une partie de la compréhension de son passé.

À la rue Pétion, l’ancienne station-relais de JEDO résiste encore au temps. Les archives de 1920 permettent de retrouver Narbal Boucard et le projet hydroélectrique de Jacmel. Celles de 1943 montrent que l’éclairage électrique de la ville demeurait une préoccupation de l’État. Le bâtiment, lui, est toujours là.

Mais il est devenu un dépôt de charbon.

Entre les textes officiels conservés dans les archives et les murs laissés sans véritable mise en valeur, il manque désormais un acteur essentiel : une institution capable de dire clairement que ce morceau d’histoire de Jacmel mérite d’être identifié, étudié et protégé.

Références

1. République d’Haïti, Bulletin des lois et actes, 1920. Loi relative à l’établissement à Jacmel d’une usine hydroélectrique par Boucard & Cie, représentée par Narbal Boucard. Le texte mentionne l’utilisation de la force hydraulique du lieu appelé « Jet d’eau ».

2. Le Moniteur, Journal officiel de la République d’Haïti, 13 novembre 1920. Texte relatif à la convention conclue avec Narbal Boucard et Cie concernant l’exploitation de l’énergie électrique à Jacmel. Cette édition apparaît également dans la documentation photographique utilisée pour cette enquête.

3. Le Moniteur, 15 novembre 1943, 98e année, no 91. Décret-loi relatif à la Compagnie d’Éclairage Électrique de Jacmel. L’État y prévoit une subvention mensuelle de 1 000 gourdes ainsi qu’un crédit extraordinaire de 12 000 gourdes destiné au paiement de cette subvention.

4. Davoigneau, Jean et Isabelle Duhau, « Jacmel, entre rêve et réalité », In Situ. Revue des patrimoines, no 30, 2016. Étude consacrée au patrimoine architectural de Jacmel et à l’Inventaire général du patrimoine culturel réalisé en 2013 et 2014 sous la responsabilité de l’ISPAN.

5. Documentation photographique locale, 2021. « L’ex-station-relais de l’usine électrique de JEDO, initiative citoyenne de Narbal Boucard, en 1927. » Source iconographique utilisée pour identifier le bâtiment étudié à la rue Pétion.

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