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Le trottoir n’est pas la seule scène : prostitution, sexe transactionnel et économie de l’intimité

Le trottoir n’est pas la seule scène : prostitution, sexe transactionnel et économie de l’intimité

Quand le regard social devient une frontière

Dans de nombreuses sociétés, la prostitution est spontanément associée à une image particulière : celle d'une femme visible dans l'espace public, souvent la nuit, attendant des clients au bord d'une rue, près d'un hôtel, d'un bar ou d'un carrefour. Cette figure de la « femme de nuit » constitue l'une des représentations les plus anciennes et les plus reconnaissables de la prostitution.

Mais cette image est historiquement et sociologiquement insuffisante.

Une femme qui attend un client dans la rue et une femme qui entretient une relation sexuelle avec un homme en échange d'une aide financière, d'un loyer, de nourriture, de frais scolaires, de cadeaux ou d'une prise en charge matérielle peuvent se trouver dans des situations économiquement très différentes et ne pas donner le même sens à leur relation. Les deux phénomènes ne doivent donc pas être automatiquement confondus.

Inversement, le fait qu'une relation sexuelle ne se déroule ni dans la rue ni dans un établissement identifié comme lieu de prostitution ne signifie pas nécessairement qu'elle est dépourvue de dimension économique.

C'est précisément ici que commence le problème scientifique : où placer la frontière entre prostitution, travail sexuel, sexe transactionnel, relation amoureuse et dépendance économique ?

Cette question ne peut être résolue par l'insulte, la morale ou l'apparence sociale. Elle exige de prendre en considération les formes historiques de l'échange sexuel, les rapports de classe, les inégalités entre les sexes, les conditions économiques et les significations que les personnes elles-mêmes donnent à leurs relations.

Il faut donc commencer par une précaution terminologique. Des expressions populaires telles que « femme de nuit », « fille de trottoir » ou « bouzen » appartiennent au langage social et peuvent être utilisées pour désigner, souvent de manière péjorative, des femmes soupçonnées ou identifiées comme prostituées. Elles ne constituent pas des catégories scientifiques suffisamment précises. Dans une analyse académique, il est préférable de parler, selon le phénomène étudié, de prostitution, de travail sexuel, de prostitution de rue, de sexe transactionnel ou de relation sexuelle transactionnelle.

I. La prostitution n'est pas née du trottoir

L'histoire de la prostitution montre d'abord que celle-ci n'a jamais constitué une réalité unique.

Dans son étude historique des sociétés humaines, Vern et Bonnie Bullough ont montré que les formes de prostitution ont varié considérablement selon les sociétés, les institutions, les systèmes familiaux, les religions et les structures économiques. La prostitution ne peut donc pas être comprise indépendamment de la manière dont une société organise le statut social et économique des femmes.

L'histoire moderne confirme cette diversité.

Dans l'Europe du XIXe siècle, par exemple, la prostitution existait dans les rues, dans les maisons closes, dans les cabarets, dans certains lieux de spectacle et dans des formes beaucoup plus discrètes de relations entretenues. Le Musée d'Orsay rappelle ainsi qu'à Paris, au XIXe siècle, la prostitution de rue coexistait avec une prostitution réglementée et avec différentes formes de prostitution clandestine ou occasionnelle. Certaines femmes exerçant parallèlement des métiers mal rémunérés pouvaient également avoir recours à des pratiques sexuelles vénales.

L'historienne Judith Walkowitz a précisément montré que la prostitution victorienne ne pouvait pas être étudiée seulement comme une question de « déviance sexuelle ». Elle l'a replacée dans l'histoire des femmes, du monde ouvrier, de la médecine, de la police, de l'État et des politiques de contrôle social. Les débats britanniques autour des Contagious Diseases Acts montrent comment l'État a participé à définir certaines femmes comme des catégories particulières de population à surveiller et à contrôler.

Autrement dit, la figure de la prostituée est aussi une construction sociale et institutionnelle.

La société ne se contente pas de constater une pratique sexuelle : elle la nomme, la classe, la surveille et lui attribue une valeur morale.

II. Le XIXe siècle : quand la pauvreté devient une question de morale

Les travaux de Paula Bartley sur l'Angleterre entre 1860 et 1914 permettent d'observer un mécanisme particulièrement important.

Les mouvements de réforme de cette époque présentaient souvent la prostitution comme un problème moral qu'il fallait corriger chez les femmes pauvres. Les associations philanthropiques cherchaient à « réformer » les femmes considérées comme « déchues », notamment par l'éducation morale, la discipline et différentes institutions de réinsertion. Bartley montre cependant que ces politiques étaient profondément liées aux représentations de classe et de genre de leur époque.

La question est importante pour notre sujet parce qu'elle révèle une tendance historique persistante : la sexualité des femmes pauvres a souvent été davantage surveillée et jugée que celle des femmes appartenant aux classes privilégiées.

 

La société ne juge donc pas seulement l'acte. Elle juge aussi la femme qui l'accomplit, son milieu social, son apparence, son lieu de résidence, sa manière de parler et son rapport à la respectabilité.

C'est pourquoi deux comportements sexuellement proches peuvent recevoir deux qualifications sociales radicalement différentes.

Une femme qui reçoit directement de l'argent après un rapport sexuel peut être immédiatement qualifiée de prostituée.

Une autre qui entretient une relation avec un homme marié ou financièrement supérieur et reçoit de lui un téléphone, un loyer, des vêtements, des frais universitaires ou de l'argent pour nourrir ses enfants sera parfois considérée comme une « petite amie », une « protégée » ou simplement comme une femme qui « se débrouille ».

La différence ne réside donc pas toujours dans l'existence ou l'absence d'un échange matériel.

Elle réside aussi dans la forme sociale que prend cet échange, dans la manière dont les acteurs le nomment et dans la manière dont la société le perçoit.

III. Le sexe transactionnel : une catégorie différente de la prostitution

C'est ici que la notion de sexe transactionnel devient particulièrement utile.

Les chercheurs distinguent généralement le sexe transactionnel du travail sexuel commercial classique. Dans le sexe transactionnel, l'échange matériel peut être important, voire déterminant, mais il se déroule souvent dans le cadre d'une relation qui se présente comme une relation affective, amoureuse ou semi-amoureuse.

L'échange n'est donc pas nécessairement formulé ainsi :

«« Je te donne telle somme et tu me donnes telle prestation sexuelle. »»

Il peut prendre la forme :

«« Il m'aide financièrement, il paie mon loyer, il m'achète certaines choses et nous avons une relation. »»

La différence est sociologiquement importante.

Une étude consacrée à la définition du sexe transactionnel souligne précisément que les chercheurs cherchent à distinguer ces relations du travail sexuel commercial en examinant notamment la présence d'une relation, la motivation matérielle et la nature des biens ou services échangés.

Mais cette distinction n'est pas toujours parfaitement nette.

Une recherche menée à Madagascar montre ainsi que la frontière entre sexe transactionnel et travail sexuel commercial peut être fluide. Certaines femmes elles-mêmes insistent sur la différence entre « choisir un partenaire » et « vendre des relations sexuelles », mais les situations concrètes peuvent se situer sur un continuum.

Cette observation est essentielle : il ne faut ni tout appeler prostitution, ni prétendre que prostitution et sexe transactionnel sont deux mondes hermétiquement séparés.

IV. Le cas haïtien : l'économie entre dans l'intimité

Cette question prend une dimension particulière en Haïti.

Une étude publiée par Athena Kolbe en 2015 a interrogé 231 personnes ayant eu des relations sexuelles transactionnelles avec des membres de la MINUSTAH. L'échantillon comprenait 229 femmes et deux hommes, et les personnes interrogées provenaient de neuf des dix départements du pays. L'étude cherchait notamment à comprendre les conditions économiques, sociales, éducatives et familiales associées à ces relations.

Il faut toutefois être méthodologiquement prudent : cette étude ne représente pas l'ensemble des femmes haïtiennes et ne permet évidemment pas de dire que les femmes haïtiennes pauvres auraient généralement recours au sexe transactionnel. L'échantillon lui-même était construit par une méthode d'échantillonnage en boule de neige et l'étude comportait des limites reconnues par son auteure.

Une autre recherche, menée auprès de 304 femmes clientes de Fonkoze dans la région des Cayes, apporte néanmoins un élément intéressant. Plus de 40 % des participantes de cet échantillon ont déclaré avoir eu recours au sexe transactionnel au cours de l'année précédente. L'étude ne dit pas que la pauvreté est la cause unique du phénomène ; elle examine plutôt les relations entre autonomie économique, pouvoir dans le couple, violence et sexe transactionnel.

Une recherche complémentaire portant sur les conséquences de l'ouragan Matthew montre également que les catastrophes économiques peuvent être associées à une augmentation du recours au sexe transactionnel dans certaines populations de femmes étudiées en Haïti.

Ces résultats permettent de formuler une proposition importante :

la sexualité peut devenir une ressource économique sans nécessairement devenir une profession.

Une femme peut ne pas se considérer comme prostituée tout en sachant que sa relation avec un homme lui procure des ressources auxquelles elle n'aurait pas autrement accès.

V. Le paradoxe du « respect »

C'est probablement ici que se situe l'une des contradictions les plus intéressantes.

La femme qui se tient dans la rue est visible.

La femme qui rencontre un homme dans un restaurant, dans une boîte de nuit, à l'université, dans un bureau, dans son quartier ou sur les réseaux sociaux ne l'est pas nécessairement.

La première peut être immédiatement désignée comme « prostituée ».

La seconde peut bénéficier de la protection du vocabulaire amoureux :

« mon copain » ;

« mon homme » ;

« mon sponsor » ;

« celui qui m'aide » ;

« celui qui paie mes études » ;

« celui qui prend soin de moi ».

Pourtant, dans certains cas, l'argent, les cadeaux, le logement ou les services constituent des éléments importants de la relation sexuelle.

Il serait cependant scientifiquement incorrect d'en déduire que toute femme qui reçoit de l'argent de son partenaire se prostitue.

Les relations humaines sont beaucoup plus complexes.

Un cadeau amoureux n'est pas automatiquement le prix d'un rapport sexuel. Un homme qui paie le loyer de sa compagne ne devient pas automatiquement un client. Une femme qui accepte une aide financière ne devient pas automatiquement une travailleuse du sexe.

C'est précisément ce que la sociologue Viviana Zelizer permet de comprendre.

Zelizer critique l'idée selon laquelle l'argent et l'intimité appartiendraient à deux mondes complètement séparés. Elle montre au contraire que l'argent circule dans les relations intimes sous des formes multiples : cadeaux, obligations, compensations, droits, dépenses communes, aides et autres arrangements. Leur signification dépend de la relation sociale dans laquelle ils apparaissent.

Ainsi, l'existence d'un transfert d'argent ne suffit pas à qualifier une relation de prostitution.

Il faut examiner sa signification, sa régularité, son caractère explicite ou implicite, la manière dont les partenaires définissent leur relation et la place réelle de l'échange matériel dans celle-ci.

VI. Quand l'argent et l'intimité deviennent difficiles à séparer

Elizabeth Bernstein va encore plus loin.

Dans Temporarily Yours: Intimacy, Authenticity, and the Commerce of Sex (2007), elle montre que les marchés sexuels contemporains ne reposent pas nécessairement sur un simple échange mécanique : argent contre acte sexuel. Les relations commerciales peuvent intégrer de l'affection, de la conversation, de la compagnie, de l'attention et une forme de proximité émotionnelle. Elle parle notamment de la transformation des frontières entre intimité et commerce.

Cette observation permet de comprendre pourquoi les catégories ordinaires deviennent parfois insuffisantes.

La prostitution n'est pas nécessairement dépourvue d'émotion.

Une relation amoureuse n'est pas nécessairement dépourvue d'intérêt matériel.

Un cadeau n'est pas nécessairement un paiement.

Et un paiement n'est pas nécessairement dépourvu de toute dimension affective.

La sociologie doit précisément s'intéresser à ces zones intermédiaires plutôt que de les effacer.

VII. Le sexe transactionnel n'est pas nécessairement une « prostitution cachée »

Il serait tentant, face à cette complexité, d'adopter une conclusion simpliste :

« Les filles qui couchent pour de l'argent sont simplement des prostituées qui ne vont pas dans la rue. »

Cette conclusion est insuffisante.

Elle ignore la manière dont les individus eux-mêmes définissent leurs relations.

Elle ignore les différences de temporalité.

Elle ignore l'affection.

Elle ignore la négociation.

Elle ignore les cadeaux.

Elle ignore les obligations réciproques.

Elle ignore surtout le fait que le sexe transactionnel peut être inscrit dans des relations qui ne correspondent pas à la structure classique « client-prestataire ».

Une étude portant sur de jeunes femmes en Afrique du Sud souligne justement que les relations transactionnelles peuvent se situer sur un continuum : certaines sont très courtes, d'autres durables ; certaines sont explicitement économiques, d'autres mélangent économie, affection, désir et projet de vie.

Il faut donc résister à la tentation de transformer une catégorie analytique en jugement moral.

VIII. Mais l'invisibilité sociale ne signifie pas l'absence de rapports de pouvoir

Éviter le sexisme ne signifie pas idéaliser ces relations.

Il serait tout aussi problématique de dire :

« Puisqu'elle n'est pas dans la rue, elle est simplement libre de faire ce qu'elle veut. »

Là encore, la réalité est plus complexe.

Une relation peut être volontaire tout en étant profondément inégale.

Un homme qui possède un logement, un emploi stable, de l'argent ou un statut social supérieur dispose de ressources de négociation différentes de celles d'une femme économiquement dépendante de lui.

Pierre Bourdieu permet ici de comprendre le fonctionnement de la domination symbolique : certaines structures de pouvoir deviennent si ordinaires qu'elles cessent d'être perçues comme des rapports de domination. Elles peuvent apparaître comme naturelles, normales ou même désirables.

Le problème n'est donc pas simplement de demander :

« A-t-elle choisi ? »

Il faut aussi demander :

« Dans quelles conditions ce choix a-t-il été effectué ? »

Ce sont deux questions différentes.

Une personne peut exercer une capacité de décision réelle tout en évoluant dans un contexte de contraintes économiques.

Reconnaître cette contrainte ne signifie pas nier son agency.

Et reconnaître son agency ne signifie pas nier les contraintes.

C'est précisément cette double réalité qu'une analyse scientifique doit préserver.

IX. Le danger du double standard sexuel

Une autre difficulté concerne le rôle des hommes.

On parle souvent de la femme qui « se vend », mais beaucoup moins de l'homme qui achète, entretient, finance ou sollicite.

Historiquement, cette asymétrie n'est pas nouvelle. Walkowitz a montré comment les discours sur la prostitution ont souvent été construits autour de la surveillance des femmes, tandis que les comportements masculins étaient traités différemment.

Cela pose une question fondamentale :

Pourquoi la sexualité économiquement intéressée devient-elle principalement une faute morale féminine ?

Si une femme reçoit de l'argent pour une relation sexuelle, on peut la qualifier de « sale », de « facile » ou de « prostituée ».

Mais l'homme qui dispose de l'argent et qui organise l'échange est rarement désigné par un terme social équivalent.

Cette asymétrie révèle que le jugement ne porte pas uniquement sur la transaction.

Il porte aussi sur le genre.

La sexualité féminine est historiquement davantage associée à l'honneur familial, à la réputation et à la respectabilité. La sexualité masculine est plus souvent interprétée comme une manifestation de puissance, de désir ou de virilité.

C'est l'un des mécanismes du double standard sexuel.

X. La « respectabilité » est donc une catégorie sociale, pas une vérité biologique

Une femme peut être considérée comme « respectable » parce qu'elle ne fréquente pas les lieux associés à la prostitution.

Elle peut être diplômée.

Elle peut avoir un emploi.

Elle peut être élégante.

Elle peut fréquenter l'université.

Elle peut appartenir à une famille reconnue.

Mais aucune de ces caractéristiques ne permet à elle seule de déterminer la nature de ses relations intimes.

Inversement, une femme qui travaille dans la rue ne cesse pas d'être une personne parce que son activité est socialement stigmatisée.

L'histoire montre d'ailleurs que les femmes prostituées ont toujours été des sujets historiques : elles ont travaillé, négocié, aimé, résisté, subi des violences, entretenu des familles, économisé de l'argent et parfois utilisé cette activité comme moyen de survie ou d'ascension sociale. Les recherches historiques contemporaines insistent davantage sur leurs expériences propres que sur les seules catégories administratives ou morales utilisées pour les décrire.

XI. Une femme pauvre n'est pas nécessairement une victime ; une femme autonome n'est pas nécessairement libre de toute contrainte

Il faut également éviter un autre piège : remplacer la condamnation morale par une romantisation de la « débrouillardise ».

Dire qu'une femme utilise sa sexualité comme ressource économique ne signifie pas nécessairement qu'elle est passive.

Certaines peuvent négocier, choisir leurs partenaires, établir leurs limites et poursuivre leurs propres objectifs.

Une étude anthropologique récente sur les échanges de cadeaux entre travailleuses du sexe latino-américaines et clients à Londres montre précisément que les femmes peuvent utiliser des relations économiquement asymétriques pour poursuivre des objectifs matériels et affectifs, tout en restant exposées à des rapports de pouvoir et à des formes de précarité.

Il faut donc tenir ensemble deux propositions :

les femmes disposent d'une capacité d'action ;

cette capacité d'action s'exerce dans des structures sociales inégalitaires.

Ces deux propositions ne se contredisent pas.

XII. Une lecture particulièrement importante pour Haïti

Le contexte haïtien rend cette réflexion encore plus nécessaire.

Les recherches disponibles montrent que les relations sexuelles transactionnelles existent dans des contextes où les difficultés économiques, l'insécurité matérielle, les catastrophes naturelles, la dépendance économique et les rapports de pouvoir peuvent jouer un rôle.

L'étude de Luetke et de ses collègues, par exemple, montre que chez certaines femmes haïtiennes étudiées, la durée de participation à un programme de microfinance était associée chez les femmes plus âgées à une diminution du risque de sexe transactionnel, alors que cette association n'était pas observée de la même manière chez les femmes plus jeunes.

Ce résultat ne permet pas de conclure que « l'argent empêche les femmes de se prostituer ». Ce serait une extrapolation abusive.

Il montre plutôt quelque chose de plus intéressant : les relations économiques et les relations sexuelles sont liées à la capacité de négociation dans la vie intime.

Dans une société où les possibilités économiques sont inégalement réparties, le corps, la sexualité, l'affection, le temps et les relations peuvent parfois devenir des ressources négociables.

Cette réalité mérite une analyse économique et sociale avant toute condamnation morale.

XIII. Le véritable problème n'est donc pas seulement le trottoir

La rue rend certaines formes de sexualité économiquement visible.

Mais elle ne crée pas à elle seule l'échange économique.

Il existe des formes de sexualité transactionnelle qui se déroulent dans les maisons, les appartements, les restaurants, les hôtels, les lieux de travail, les universités et désormais dans les espaces numériques.

La prostitution de rue est donc seulement une forme visible d'un phénomène beaucoup plus large : la rencontre entre sexualité, économie, désir, pouvoir et ressources.

C'est pourquoi la question « est-elle une prostituée ? » peut parfois être moins intéressante scientifiquement que les questions suivantes :

- Quel type d'échange existe entre les personnes ?

- L'argent est-il explicite ou implicite ?

- Quelle est la durée de la relation ?

- Existe-t-il une relation affective ?

- Qui possède les ressources économiques ?

- Qui prend les décisions ?

- Quelle est la marge de négociation de chacun ?

- Comment les personnes concernées définissent-elles elles-mêmes leur relation ?

- Quelle place occupent les contraintes économiques ?

- Quelle place occupent le désir, l'affection et le projet personnel ?

Ce déplacement du regard permet de sortir du jugement pour entrer dans l'analyse.

Conclusion — Il n'y a pas un seul « marché » de l'intimité

La principale erreur serait finalement de croire que toutes les femmes qui ont une relation sexuelle en échange d'un avantage matériel appartiennent à une même catégorie.

L'histoire, la sociologie et l'anthropologie montrent le contraire.

Il existe la prostitution de rue.

Il existe le travail sexuel exercé dans d'autres espaces.

Il existe le sexe transactionnel.

Il existe l'entretien économique de certaines relations amoureuses.

Il existe les cadeaux.

Il existe les aides financières.

Il existe la dépendance économique.

Il existe également des relations dans lesquelles l'argent et l'affection sont tellement imbriqués qu'il devient difficile de déterminer où finit l'un et où commence l'autre.

La frontière entre ces phénomènes doit donc être étudiée plutôt que proclamée.

Et surtout, la visibilité sociale ne doit pas être confondue avec la valeur morale.

Être sur le trottoir ne fait pas automatiquement d'une femme une personne moralement inférieure.

Ne pas être sur le trottoir ne signifie pas automatiquement qu'une relation sexuelle est dépourvue de dimension économique.

La différence fondamentale ne se trouve donc pas simplement dans le lieu.

Elle se trouve dans la structure de la relation, la nature de l'échange, la signification donnée aux échanges, les rapports de pouvoir et les conditions sociales dans lesquelles les choix sont effectués.

C'est pourquoi une société qui veut comprendre ce phénomène doit cesser de regarder uniquement les femmes visibles dans la rue.

Elle doit aussi regarder les hommes qui achètent, les économies qui produisent la dépendance, les normes qui définissent la respectabilité, les familles qui distribuent inégalement les ressources, les marchés du travail qui précarisent certaines populations et les relations intimes dans lesquelles argent, désir et affection s'entremêlent.

La question n'est finalement pas :

« Quelle femme est une bonne femme et quelle femme est une mauvaise femme ? »

La question scientifique est plutôt :

« Dans quelles conditions une société transforme-t-elle l'intimité, la sexualité et les ressources économiques en objets d'échange, et pourquoi certains échanges sont-ils appelés amour tandis que d'autres sont appelés prostitution ? »

C'est à partir de cette question que l'on peut réellement commencer à comprendre le phénomène.

 

Ashly MÉTELLUS

Références principales

- Bernstein, Elizabeth. Temporarily Yours: Intimacy, Authenticity, and the Commerce of Sex. Chicago: University of Chicago Press, 2007.

- Bourdieu, Pierre. Masculine Domination. Stanford: Stanford University Press, 2001.

- Bartley, Paula. Prostitution: Prevention and Reform in England, 1860–1914. Londres: Routledge, 2000.

- Bullough, Vern L., et Bonnie Bullough. Women and Prostitution: A Social History. Buffalo: Prometheus Books, 1987.

- Kolbe, Athena Rebecca. “‘It’s Not a Gift When It Comes with Price’: A Qualitative Study of Transactional Sex between UN Peacekeepers and Haitian Citizens.” Stability: International Journal of Security and Development 4, no. 1 (2015).

- Luetke, Maya, Reginal Jules, Sina Kianersi, Florence Jean-Louis, et Molly Rosenberg. “Age Moderates the Association Between Microfinance Membership and Physical Abuse, Relationship Power, and Transactional Sex in Haitian Women.” Violence Against Women 27, no. 9 (2021): 1427–1447.

- Luetke, Maya, Ashley Judge, Sina Kianersi, Reginal Jules, et Molly Rosenberg. “Hurricane Impact Associated with Transactional Sex and Moderated, but Not Mediated, by Economic Factors in Okay, Haiti.” Social Science & Medicine 261 (2020).

- Walkowitz, Judith R. Prostitution and Victorian Society: Women, Class, and the State. Cambridge: Cambridge University Press, 1980.

- Zelizer, Viviana A. “The Purchase of Intimacy.” Law & Social Inquiry 25 (2000).

- Zelizer, Viviana A. “Payments and Social Ties.” Sociological Forum 11, no. 3 (1996): 481–495.

- von Germeten, Nicole. Profit and Passion: Transactional Sex in Colonial Mexico. Oakland: University of California Press, 2018.

- Kushner, Nina. Erotic Exchanges: The World of Elite Prostitution in Eighteenth-Century Paris. Ithaca: Cornell University Press, 2013.

- Phipps, Catherine, dir. Histories of Sex Work Around the World. Routledge, 2025.

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