C’était ça ou mourir !
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Carrefour-Feuilles, quartier longtemps réputé pour sa tranquillité, a accueilli pendant des années des familles fuyant les violences d’autres zones, des étudiants venus de la province et de nombreux artistes, peintres et écrivains. Citons notamment Préfète Duffaut, Pierre Clitandre, Claude Dambreville et Saint-Éloi. Carrefour-Feuilles, également l’un des foyers de la musique dite racine, revient aujourd’hui sous le feu de l’actualité avec le superbe roman de Thélyson Orélien : C’était ça ou mourir. Les premières pages, plus que saisissantes, racontent la crucifixion de Carrefour-Feuilles. Le personnage principal, le professeur Jonas, entreprend un long voyage plein d’embûches qui le mène vers le prétendu paradis du Nord, paradis en grande partie responsable de ce « ou mourir ». Mais là n’est pas le propos de l’écrivain.
Aujourd’hui, la majorité des habitants de Carrefour-Feuilles sont encore dans l’expectative. Ils ont tout perdu. Leurs demeures ont été pillées, certaines incendiées par des hordes de délinquants armés par ceux qui ont contribué à plonger le pays dans cette barbarie. C’est aussi le sort de nombreux autres quartiers populaires.
L’État porte une responsabilité majeure dans cette situation, puisqu’il a la charge de la sécurité des citoyens. Pourtant, personne ne sera dédommagé. D’ailleurs, dans les discours des politiciens qui viennent solliciter le vote des électeurs, il n’est pratiquement jamais question de mettre sur pied une commission chargée d’examiner les pertes subies par les habitants et les possibilités de réparation. Les prétendants au pouvoir semblent marcher sur des œufs dès qu’il s’agit d’établir les responsabilités dans l’armement et l’utilisation de ces jeunes par différents secteurs.
À entendre la majorité des habitants de Carrefour-Feuilles et des quartiers détruits par les gangs, leur sort ne semble pas être la priorité du gouvernement. Beaucoup estiment que ceux qui sont au pouvoir ont d’autres préoccupations, notamment celles de profiter de leur position. La reconquête durable des quartiers n’apparaît donc pas comme une priorité. Les bandits ne campent plus de manière permanente dans de nombreuses zones de Carrefour-Feuilles, mais ils y reviennent de temps à autre, faute d’une présence permanente de la police ou de l’Armée sur des positions stratégiques. Le site de l’hôpital dit du Sanatorium est un point clé dont l’occupation permanente pourrait limiter les va-et-vient des bandits. Trois ou quatre autres points stratégiques devraient également être occupés par des unités de sécurité. Mais cette volonté ne se manifeste pas. Encore une fois, il semble y avoir d’autres… priorités.
On comprend donc que les habitants hésitent à revenir. Ils craignent, à juste titre, un nouveau carnage. Et pendant que certains invitent à ne pas « déshumaniser » les auteurs de ces atrocités, la population, elle, se souvient des actes d’une barbarie extrême qui ont été filmés et diffusés.
On nage totalement dans l’absurde.
Espérons que les Haïtiens feront mentir le « c’était ça ou mourir » du personnage du roman de Thélyson Orélien. Le parcours de Jonas pose une question qui dépasse la littérature. Si des Haïtiens sont capables d’affronter la faim, les rackets, les violences, les frontières et même la mort, en marchant pendant des semaines, parfois des mois, à travers plusieurs pays pour atteindre le Mexique puis l’Amérique du Nord, pourquoi cette énergie, ce courage et cette détermination ne pourraient-ils pas aussi nourrir, ici même, une lutte collective pour changer leur sort ? Pourquoi faudrait-il accepter de risquer sa vie uniquement pour fuir le pays ? Rien ne condamne les travailleurs, les jeunes et les classes populaires à l’exil ou à la résignation. Cette détermination peut aussi servir à s’organiser, à se mobiliser et à combattre politiquement et socialement le système, les intérêts et les responsables qui ont contribué à plonger le pays dans cette barbarie.
L’Occident ne sauvera pas la population haïtienne. Si cette énergie est utilisée pour renverser ce système cannibal, l'Occident la combattra. Les politiciens qui ont accompagné cette débâcle également. Nous. Haïtiens, devront donc compter d’abord sur nos propres forces, notre organisation et notre mobilisation pour imposer un autre avenir.
Gary Victor
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