Le martyr de Carrefour-Feuilles !
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Il était une fois un quartier enchanteur, renommé pour ses bosquets luxuriants et ses sources chantantes, où le chant des oiseaux migrateurs le métamorphosait en un véritable havre de paix. Un lieu idéal de villégiature. Perché sur l’une des collines du Morne L’Hôpital, Carrefour-Feuilles rivalisait de charme avec son voisin lointain, Canapé Vert. Toutefois, sa vue imprenable sur la mer et ses nombreux points d’observation de la ville l’apparentaient au pittoresque quartier de Boutilier.
Ce quartier a connu ses heures de gloire. On y trouvait le grand hôtel Oloffson, où l’écrivain Graham Greene aurait rédigé les meilleures pages de son roman « The Comedians », publié en 1966. Une architecture plus moderne s’y élevait également, avec le Castel Haïti, dont la piscine olympique attirait de nombreux visiteurs. Les jeunes du quartier étaient particulièrement fascinés par un gorille enfermé dans une immense cage, qu’ils rêvaient de défier en lui lançant des pierres, nourrissant ainsi leurs fantasmes.
Carrefour-Feuilles, c’est aussi sa mythique église catholique dédiée à Saint Gérard Magella, célèbre pour les sermons audacieux du père Joseph le spiritain. À cette époque, comme le poète Anthony Phelps le dit si bien, « l’on se parlait par signes ». Le quartier a également été le théâtre de moments singuliers, notamment le fameux « règlement à OK Coral » entre deux familles proches du régime des Duvalier. On raconte qu’outré, le médecin-président aurait lui-même ordonné la « mort sur ordonnance » du vainqueur de cet affrontement entre ces deux cerbères de son gouvernement.
Le quartier avait aussi ses coins de prédilection, comme Ka Madan Dessous pour le tasso du soir. Mais on avait aussi le choix de se rendre au Carrefour Saintus, au pied du morne qui conduisait à la grande maison blanche : le Sanatorium. Ce grand centre hospitalier, dispensateur de bienfaits aux tuberculeux de la ville, était appelé « Sana » par les riverains. Là, des « apôtres » de la santé, tels que les Dr Louis Roy et Philogène, ont autrefois officié. Aujourd’hui, le Sana est abandonné.
Carrefour-Feuilles c’est aussi l’église Caridad, Fort-Mercredi, le Morne Nelio qui surplombe le grand cimetière, et la ruelle Alerte. Ces collines offrent de multiples points d’observation sur la ville. Depuis ces hauteurs, on pouvait voir le stade Sylvio Cator illuminé lors des matchs internationaux. On pouvait aussi apercevoir Mariela danser sur l’une des « tours jumelles » de la ville. Il y avait également un des poteaux « san fil », une base de communication importante. Enfin, on se souvient du flash guerrier des obus tirés par les mutins des gardes-côtes le 24 avril 1970, lorsque le palais national fut bombardé depuis la mer par les vedettes GC9 et GC10.
Le quartier de Carrefour-Feuilles a perdu son cinéma Eldorado, son bar Oasis et sa pimpante Place Jérémie. L’Eldorado, modeste salle de cinéma, projetait les célèbres westerns de Lee Van Cleef, que l’on préférait aux véritables fusillades qui secouaient la ville. Carrefour-Feuilles, terre d’artistes comme les peintres Saint Eloi, et d’écrivains-journalistes tels que Gary Victor et Pierre Clitandre, n’est aujourd’hui que l’ombre de lui-même. Ses enfants sont exilés vers d’autres quartiers ou à l’étranger. Zobolo, son groupe musical, et le Victory club du Bas-Peu-de-Choses ne subsistent plus que dans les souvenirs. Le quartier qui abrita Margha, la femme célébrée par René Philoctète dans « Ces îles qui marchent », est désormais abandonné. Et cela, après – ou malgré - la résistance « épique » de ses habitants, pour ne pas succomber au funeste sort qui menaçait ce coin historique et vibrant de Port-au-Prince.
Roody Edmé
1 commentaire
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Mri
J'ai grandi a Carrefouille feuilles dans les annees 50 et une rue a ete nomme apres mon pere, Rue Eddy. Baptisee a St Gerard. Me souviens dureservoir de a ravine et de la vue.