Petit traité sur l’anti-impérialisme américain en Haïti
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L’anti-impérialisme américain en Haïti, voici un sujet qui tombe à pic. Pour plusieurs raisons à la fois historiques et politiques. Un : ce travail collectif permettra aux jeunes et moins jeunes Haïtiens de mieux comprendre d’où vient cet anti-impérialisme et pourquoi il survit jusqu’à présent. Deux : depuis des années on assiste à un regain du sentiment anti-américain par suite des ingérences politiques, plus récemment du mauvais traitement des migrants haïtiens à la frontière Mexique-États-Unis et enfin du refus des autorités nord-américaines d’aider les Haïtiens à venir à bout des gangs. Donc un thème d’une actualité brûlante et qui a toutes les chances de faire tache d’huile dans le débat actuel.
Anti-impérialisme américain et anti-américanisme, n’est-ce pas blanc bonnet et bonnet blanc ? Interrogé à ce sujet, Guillaume Sévère tient à faire une distinction très claire. « Ce n’est pas la même chose », rappelle-t-il, sans trop s’y étendre. La nuance existe en effet, mais derrière les deux concepts, il y a le refus : refus d’un système de domination et refus d’un ensemble de valeurs sociétales.
Pour comprendre l’origine de l’anti-impérialisme américain en Haïti, Marcel Salnave, l’un des auteurs, part de la genèse de l’occupation américaine (1915-1933), après être remonté à la naissance d’Haïti et ses rapports pour le moins difficiles avec les différentes puissances de l’époque qui voyaient d’un mauvais œil la libération de tout un peuple, particulièrement les États-Unis, qui n’aboliraient l’esclavage qu’en 1865 et dont les convoitises allaient déboucher sur la conquête d’Haïti en 1915. Selon cet historien, les couches dirigeantes haïtiennes trop occupées à leur lutte pour le pouvoir, « n’ont pas su intégrer le courant de modernisme [de modernité?] qu’apportait l’occupation américaine ».
Réflexion discordante assez crue et peu susceptible de plaire à la pléiade d’Haïtiens qui vont s’exprimer. Le débat qui suit porte sur les « bienfaits » pour certains et les « méfaits » pour d’autres de l’occupation, entre plusieurs intervenants dont n’ont été retenus que les seuls prénoms. Guy, Rico, Fignolé, Ernst, Jacques, Jean X se sont livrés à des discussions houleuses sur le rôle des États-Unis dans le monde et en Haïti, non sans faire un raccourci sur la distinction à observer entre le nationalisme (restreint) et le patriotisme (ouvert). Les échanges sont parfois si tendus qu’ils vont jusqu’à l’insulte à peine voilée et que l’on sent les protagonistes près d’en venir aux mains, quand l’un ou l’autre n’arrive pas à convaincre ou est contredit dans sa démonstration.
Que ce soit le néo-colonialisme en Haïti de 1915 à nos jours ou le statut des paysans haïtiens avant, sous et après l’occupation américaine, ces thèmes servant d’arguments pour et contre ont été discutés sur les réseaux sociaux et retranscrits par Guillaume Sévère. Chacun des intervenants essaie de mettre en avant soit son rejet de l’impérialisme nord-américain ou le contraire. Il s’agit concrètement de faire ressortir ce qu’il a pu y avoir de négatif (humiliation, racisme, corvée agricole, etc.) ou positif (réalisations matérielles, avancées techniques) dans l’occupation américaine. Dans ces deux camps farouchement opposés, les tenants du rejet en bloc des États-Unis, dont toute la politique en Haïti est jugée abjecte et irrespectueuse, sont littéralement broyés par ceux qui essaient de « faire la part des choses », considérés dès lors comme des « traîtres » à l’idéal dessalinien. Toujours est-il que ces joutes oratoires tumultueuses et chargées d’émotion traduisent un siècle plus tard toutes les rancœurs et rancunes accumulées depuis cette occupation, aujourd’hui encore si vivaces.
Classes et couleurs
À partir de la troisième partie du livre, les auteurs quittent, sans prévenir, le sujet principal pour aborder les délicats problèmes de classes et de couleurs. Les participants commencent par analyser la question telle qu’elle était vécue dans la colonie de Saint-Domingue avec la présence de trois catégories (blancs, noirs, mulâtres) jusqu’à nos jours en passant par l’Indépendance pour aboutir à la manière dont la société haïtienne perçoit les deux types de population restants. Un sujet non moins passionnel.
Si, pour certains de ces intervenants, la question épidermique est de nature sociale et représente l’expression d’une forme d’aliénation héritée de l’idéologie esclavagiste basée sur le racisme, pour d’autres, il n’est rien de plus « qu’un épouvantail » brandi par les classes dominantes noires pour manipuler les masses de même teinte de peau et accéder au pouvoir.
L’intéressante conclusion de Max François Millien (p. 187) ne porte pas non plus sur le thème du livre, mais sur la problématique socio-épidermique. Pour cet auteur, il est question de montrer dans quelle mesure il serait utile de dépasser ce blocage sociétal pour accéder à une société véritablement moderne où ce genre de controverses n’aurait plus sa place puisque seul le Citoyen devrait importer, la couleur de sa peau ou son origine sociale n’ayant rien à voir avec ses valeurs intrinsèques. Pour y parvenir, il faudra, selon lui, « qu’un gouvernement responsable, éclairé et imbu de certaines valeurs patriotiques et morales parvienne dans un délai pas trop lointain à rétablir un régime de justice sociale et un environnement économique sain capable de donner accès à l’éducation, à la santé et au travail à l’ensemble du corps social haïtien ». Tout un programme politique (tant de fois énoncé…), même si aujourd’hui, face à la criminalité quasi généralisée, le problème de la couleur en Haïti paraît bien dérisoire, les Haïtiens étant aujourd’hui « logés » à la même enseigne.
Près de deux cents pages de réflexions, parfois très pointues, malgré le ton exalté accompagnant ce genre de débats. Que la plupart des auteurs soient peu connus n’ôte en tout cas rien à la pertinence de leur réflexion et la justesse de leurs propos. Plusieurs grands classiques figurent du reste dans leur bibliographie. Cet ouvrage, signale Guillaume Sévère, marque le début d’une série de publications sur l’identité haïtienne et l’avenir du pays. Et les deux thèmes traités dans le livre dont on discute depuis plus de deux siècles sont bel et bien au cœur de cette interrogation.
Huguette Hérard
Notes :
(1) L’anti-impérialisme américain en Haïti, 1915 : substitution d’une hégémonie à une autre, édition L’Harmattan, série études Antilles, 2022.
(2) Médecin cardiologue, Guillaume sévère est aussi musicien. Passionné de littérature et d’histoire, il a déjà publié Rendez-vous avec l’avenir (2021), Der letzte Strohhalm. Ende einer langjährigen Odysee (2021), L’anti-américainisme, un vrai dilemme chez l’Haitien, 1ère et 2ème éditions 2021.
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