Moulin Price de Jacmel : un patrimoine industriel de 1818 abandonné, entre responsabilité de l’État et potentiel touristique inexploité
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Au Bas-Cap-Rouge, à quelques kilomètres du centre-ville de Jacmel, une immense roue métallique se distingue encore sous les branches des arbres. À ses côtés, une chaudière, des engrenages et plusieurs éléments mécaniques témoignent de l’existence d’une installation industrielle vieille de plus de deux siècles. Le Moulin Price est toujours là. Mais les images récentes du site montrent aussi un patrimoine exposé à l’air libre, gagné par la végétation et marqué par l’oxydation.
Fabriqué en Angleterre en 1818, le Moulin Price constitue l’un des témoins les plus singuliers de l’histoire industrielle d’Haïti. Installée sur l’ancienne habitation Démontreuil, au Bas-Cap-Rouge, la machine était destinée à la transformation de la canne à sucre. [1]
Dans la zone, certains habitants parlent encore du « Moulin Prince ». Les documents historiques et ceux de l’Institut de sauvegarde du patrimoine national, ISPAN, retiennent cependant l’appellation Moulin Price. Le bulletin de l’ISPAN situe le site à l’habitation Démontreuil, au Bas-Cap-Rouge, près de Jacmel. [1]
Une inscription relevée sur la machine permet d’en connaître l’origine : « Js Lindsay & Co., Haigh Iron Works, Near Liverpool, 1818 ». Elle a donc été construite près de Liverpool, en Angleterre, avant d’être transportée en Haïti. [1]
Cette date donne une dimension particulière au site. En 1818, la République d’Haïti n’avait que quatorze ans. La présence d’un tel équipement dans la région de Jacmel renseigne sur les échanges commerciaux avec l’Europe et sur les tentatives de mécanisation de certaines activités agricoles au début du XIXe siècle.
Dans son bulletin numéro 30, publié le 1er novembre 2011, l’ISPAN consacre une importante documentation au Moulin Price. L’institution le présente comme un témoin rare de l’introduction des technologies à vapeur liées aux innovations de James Watt dans la production sucrière. [1]
Le système devait fournir l’énergie nécessaire au broyage de la canne. Il comprenait notamment une chaudière, un cylindre, un balancier, plusieurs engrenages et des pièces destinées à transmettre la force mécanique. [1]
Plus de deux siècles plus tard, une partie importante de cet ensemble est encore visible. Les photographies récentes du site montrent notamment la grande roue, plusieurs engrenages et la chaudière. Elles révèlent aussi la vulnérabilité du monument. La végétation recouvre plusieurs parties de la machine. Le métal est fortement oxydé. La chaudière reste directement exposée à son environnement. Aucun aménagement d’interprétation destiné aux visiteurs n’apparaît autour des équipements sur les images examinées.
Ce constat donne aujourd’hui une dimension concrète aux alertes formulées depuis plusieurs décennies. Le Moulin Price n’est pas un patrimoine disparu qu’il faudrait reconstruire à partir d’archives. Une partie importante de la machine existe encore. C’est précisément ce qui rend sa conservation urgente.
L’histoire moderne de sa redécouverte remonte au moins au XXe siècle. En 1976, Cornelius Van S. Roosevelt se rend en Haïti pour étudier l’installation. Il publie la même année un article intitulé « 1818 Beam Engine and Sugar Mill in Haiti » dans IA, The Journal of the Society for Industrial Archeology, volume 2, numéro 1, pages 23 à 28. [2]
Son étude devient l’une des principales références scientifiques consacrées au Moulin Price. L’examen des différentes composantes soulève toutefois une énigme. Roosevelt remarque que certaines pièces présentent peu de traces d’usure et s’interroge sur la durée réelle d’utilisation de la machine. L’ISPAN reprend cette interrogation dans sa publication de 2011 sans la transformer en certitude historique. [1][2]
Mais au-delà du mystère entourant son fonctionnement, une autre question traverse depuis longtemps l’histoire du Moulin Price : celle de sa sauvegarde.
En décembre 2011, Le Nouvelliste revient sur le 30e bulletin de l’ISPAN consacré au Moulin Price et souligne l’intérêt patrimonial accordé à cette machine. [3]
Quatre ans plus tard, en avril 2015, la ministre de la Culture de l’époque, Dithny Joan Raton, accompagnée du directeur général de l’ISPAN, Patrick Durandis, visite l’ancienne habitation Price dans le cadre d’une tournée dans le Sud-Est. Selon le compte rendu publié à l’époque, les responsables discutent de « l’accélération du programme de revalorisation » des objets présents sur la plantation, notamment du Moulin Price. [4]
En 2016, Le Nouvelliste cite encore le Moulin Price parmi les trésors historiques à découvrir dans les environs de Jacmel. [5]
Plus de dix ans après la visite ministérielle de 2015, les photographies récentes du site montrent pourtant une installation toujours exposée à son environnement. La question n’est donc plus de savoir si le Moulin Price possède une valeur historique. Cette valeur est connue et documentée. La question est désormais de savoir quelle politique publique permettra de conserver ce qui reste de la machine et de donner au site une fonction culturelle, éducative et touristique.
Cette responsabilité concerne d’abord le ministère de la Culture et l’ISPAN, chargés de la sauvegarde du patrimoine national. Elle concerne également la mairie de Jacmel. La protection du Moulin Price ne peut être isolée des politiques locales d’aménagement, de développement et de valorisation du patrimoine communal.
Le ministère du Tourisme est lui aussi directement interpellé. Jacmel est régulièrement présentée comme l’une des principales destinations culturelles d’Haïti. Son carnaval, son architecture, son artisanat, son histoire et ses paysages constituent une partie essentielle de son image. Dans cette perspective, le Moulin Price représente un potentiel encore peu exploité.
Le site pourrait devenir une étape d’un circuit patrimonial reliant le centre historique de Jacmel, le Bas-Cap-Rouge, Fort-Ogé et d’autres lieux historiques du Sud-Est. Une intervention ne nécessiterait pas seulement la conservation de la machine. Il faudrait sécuriser le périmètre, contrôler la végétation, protéger les composantes métalliques, documenter l’installation, aménager une signalisation et créer un espace permettant aux visiteurs de comprendre l’histoire du moulin.
Des visites guidées pourraient également être organisées. Un tel projet permettrait de transmettre l’histoire industrielle de Jacmel tout en développant des activités autour du guidage, du transport, de l’artisanat et d’autres services destinés aux visiteurs.
Il permettrait aussi de raconter une dimension moins connue de l’histoire de la ville. Jacmel est souvent racontée à travers ses maisons anciennes, son carnaval, ses artistes et son artisanat. Le Moulin Price permet d’y ajouter l’histoire de la canne à sucre, des échanges commerciaux, des techniques industrielles et des transformations économiques du XIXe siècle.
Pour le ministère du Tourisme, le dossier constitue donc un test concret. Promouvoir Jacmel comme destination culturelle ne peut pas seulement consister à vendre une image de la ville. Cette promotion suppose aussi la sauvegarde des lieux qui donnent à cette image sa substance historique.
Le même principe vaut pour le ministère de la Culture, l’ISPAN et la mairie de Jacmel. Depuis plusieurs décennies, le Moulin Price est connu, étudié et visité. Les chercheurs l’ont documenté. La presse en a parlé. Des responsables publics se sont rendus sur place. Son intérêt historique ne fait plus débat.
Plus de deux siècles après sa fabrication, le Moulin Price est toujours debout. Sa chaudière est encore là. Sa grande roue demeure visible. Les engrenages existent encore. Mais les photographies montrent aussi ce que chaque année d’inaction peut coûter à ce patrimoine.
Au Bas-Cap-Rouge, l’État dispose encore de la possibilité de sauver l’un des rares témoins de l’histoire industrielle d’Haïti et d’en faire une véritable ressource culturelle et touristique pour Jacmel.
Le Moulin Price n’a plus besoin d’être redécouvert. Il a besoin d’être protégé.
Références documentaires
1. Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), Bulletin de l’ISPAN, no 30, « Le moulin Price de Jacmel, objet fétiche du XIXe siècle », 1er novembre 2011.
2. Cornelius Van S. Roosevelt, « 1818 Beam Engine and Sugar Mill in Haiti », IA, The Journal of the Society for Industrial Archeology, vol. 2, no 1, 1976, p. 23-28.
3. Le Nouvelliste, « Le 30e bulletin de l’ISPAN consacré au moulin Price de Jacmel », 29 décembre 2011.
4. HaïtiLibre, « Haïti - Patrimoine : Tournée de la Ministre de la Culture dans le Sud-Est », avril 2015.
5. Le Nouvelliste, « Jacmel », 12 février 2016.
Note : les observations sur l’état actuel du site s’appuient également sur les photographies récentes transmises pour cet article.
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