Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

Le prix de la hauteur

Le prix de la hauteur

Écouter l'article

Everglades, gentrification climatique et la diaspora à Miami

On pourrait s'étonner qu'un écrivain haïtien installé en Belgique s'arrête sur un marécage de Floride. Mais ce qui m'y conduit n'est pas la géographie, c'est la diaspora elle-même, et le sort qu'elle connaît partout où elle s'installe. J'ai écrit ailleurs sur les transferts d'argent, le droit de vote et de candidature, la place du créole, autant de façons dont la diaspora haïtienne reste liée au pays sans jamais y être pleinement associée aux décisions qui la concernent. Little Haiti pose la même question sous une autre forme : une communauté qui a bâti un quartier de ses mains, sur une terre que personne d'autre ne voulait, et qui se retrouve aujourd'hui dépossédée par des décisions, climatiques et politiques, prises sans elle. Que ce soit à Port-au-Prince, à Uccle ou à Miami, c'est le même sort qui se répète : celui d'un peuple qu'on associe rarement aux choix qui redessinent son propre avenir.

Depuis 1983, une ligne invisible traverse le comté de Miami-Dade : la frontière de développement urbain, soixante-dix-huit miles de long, qui sépare la ville des Everglades. D'un côté, l'urbanisation ; de l'autre, ce vaste marécage subtropical qui se comporte comme une éponge, absorbant les eaux de crue et alimentant la nappe souterraine dont dépend l'eau potable de neuf millions de personnes. Cette ligne est aujourd'hui contestée : une loi récemment adoptée par les deux chambres de l'État envisage d'en étudier l'élimination, au nom d'une crise du logement que plus personne, en Floride, ne peut ignorer.

Le débat, tel qu'il est posé, oppose deux abstractions : l'environnement contre le logement. Mais cette opposition masque une réalité plus précise, et plus injuste, dès qu'on y introduit la présence réelle des communautés immigrées qui peuplent Miami-Dade depuis des décennies, haïtienne en premier lieu.

Une terre qu'on ne voulait pas, devenue précieuse

Little Haiti n'a jamais été un quartier choisi pour ses avantages. Les Haïtiens qui s'y sont installés à partir des années 1970, fuyant la dictature et cherchant une vie meilleure, ont bâti une communauté sur une terre que les promoteurs, alors, délaissaient. Cette terre avait pourtant une particularité qu'on ignorait, ou qu'on négligeait : elle se situe entre sept et dix pieds au-dessus du niveau de la mer, nettement plus haute que la plupart des quartiers côtiers de Miami.

Aujourd'hui, cette altitude est devenue un atout que les investisseurs se disputent. À mesure que les eaux montent sur le littoral et que les inondations de beau temps se multiplient sur Miami Beach, les ménages aisés et les promoteurs se replient vers l'intérieur des terres, vers les rares îlots naturellement protégés. Une société immobilière possédant deux propriétés à Little Haiti l'a même baptisée, sans détour, « Premium Elevation ». Le terme dit tout : ce que la communauté a longtemps subi comme un désavantage géographique, terrain moins prisé, quartier négligé par les investissements publics, se retourne aujourd'hui contre elle sous la forme d'une convoitise qu'elle n'a pas provoquée et dont elle ne profite pas.

Les chiffres d'une dépossession

Les statistiques disent, avec une froideur qui devrait alarmer, ce que le discours politique évite de nommer. À Little Haiti, seuls vingt-six pour cent des logements sont occupés par leurs propriétaires : l'écrasante majorité des habitants sont locataires, sans protection durable face à la hausse des loyers. Le revenu moyen d'un ménage y avoisine vingt-huit mille dollars par an. Or un logement de trois chambres s'y loue désormais deux mille huit cents dollars par mois, soit plus de trente-trois mille dollars annuels : davantage que ce revenu moyen suffit à couvrir.

Des projets comme le Magic City Innovation District, dix-sept acres de tours de luxe, d'hôtels et d'espaces de coworking, ou le Sable Palm Village, qui menaçait de déplacer vingt-cinq cents habitants, avancent sous la bannière de la résilience climatique et du renouveau urbain. Leurs promoteurs parlent d'élever, d'accompagner, de revitaliser un quartier « longtemps négligé ». Mais revitaliser pour qui, si les cinquante années de présence haïtienne qui ont fait ce quartier n'y trouvent plus leur place au moment où il devient viable ?

Un écosystème déjà fragilisé

Avant d'être un enjeu de logement, les Everglades sont un monde vivant, et ce monde porte déjà les cicatrices d'un manque de vision comparable à celui qui façonne le débat sur l'habitat. La faune endémique y est exceptionnelle et exceptionnellement menacée : la panthère de Floride, sous-espèce de puma qui ne vit qu'ici et dans le marais voisin de Big Cypress, compte moins de cent individus à l'état sauvage. Le crocodile américain, seul crocodile présent aux États-Unis, et le lamantin des Caraïbes partagent ce même territoire d'eau douce et saumâtre, à la lisière entre Amérique tempérée et subtropicale. La région abrite aussi le plus vaste écosystème de mangrove de l'hémisphère occidental et la plus grande prairie continue de souchet, ce que les Haïtiens et les Amérindiens désignaient depuis longtemps, chacun à leur manière, comme la « rivière d'herbe ».

Mais cette richesse coexiste, depuis plusieurs décennies, avec des espèces introduites qui bouleversent l'équilibre du parc. Le python birman, relâché dans la nature par des éleveurs amateurs à partir des années 1980, est devenu le plus grand prédateur des Everglades : on en a recensé plus de mille capturés ou tués, certains dépassant six mètres, et l'espèce a décimé les populations locales de ratons laveurs, de renards et de cerfs. Le niaouli, arbre introduit au vingtième siècle pour assécher les zones humides à des fins agricoles, a colonisé des étendues entières et fait disparaître une grande partie de la flore native en desséchant des marécages qui devaient rester humides.

Ce double visage de l'écosystème, à la fois refuge d'une biodiversité unique et terrain déjà bouleversé par l'imprévoyance humaine, éclaire d'un jour particulier le débat sur l'habitat. Le même manque de vision qui a conduit, sans étude d'impact sérieuse, à relâcher des pythons ou planter des arbres asséchants, est celui qui pousse aujourd'hui à envisager l'effacement d'une frontière de protection sans se demander qui, de la panthère de Floride ou de la famille haïtienne locataire à Little Haiti, portera le coût de cette nouvelle improvisation.

Ce que la frontière des Everglades aggrave

C'est ici que le débat sur la ligne de développement urbain rejoint directement le sort de la diaspora. En maintenant artificiellement rare le foncier constructible à l'ouest, cette frontière concentre la pression immobilière sur les terrains déjà bâtis, en particulier sur les rares poches d'altitude naturellement épargnées par le risque d'inondation. Little Haiti se trouve ainsi prise en étau des deux côtés à la fois : la montée des eaux à l'est, qui pousse les populations aisées vers l'intérieur, et la ligne verte à l'ouest, qui empêche toute expansion nouvelle vers des terres encore disponibles.

Ouvrir la frontière, comme le proposent certains législateurs au nom du logement abordable, ne résoudrait en rien ce mécanisme. Rien ne garantit que les nouvelles constructions permises au-delà de la ligne bénéficieraient aux familles haïtiennes ou cubaines à revenu modeste plutôt qu'à un marché résidentiel haut de gamme, pendant que la pression sur Little Haiti, elle, continuerait de croître sans relâche, puisque son atout n'est pas la disponibilité du terrain mais son altitude, une qualité que la déréglementation ne peut ni reproduire ni redistribuer ailleurs.

La vraie question

La politique de l'habitat en Floride, qu'elle protège ou qu'elle sacrifie les Everglades, a-t-elle jamais été pensée avec, et non simplement pour, les communautés immigrées qui portent depuis un demi-siècle le poids de la crise du logement à Miami-Dade ? Rien, dans le débat actuel, ne laisse penser que la réponse soit oui. Les Haïtiens de Little Haiti n'ont pas choisi de vivre sur une terre haute ; ils y ont été relégués par une histoire de pauvreté et d'exclusion. Ils ne choisissent pas davantage, aujourd'hui, d'en être chassés : le marché choisit pour eux, une seconde fois, et sans qu'aucune politique publique n'ait songé à les associer à la décision.

C'est peut-être la forme la plus achevée de ce que je nommais ailleurs la démolinguistique appliquée à l'espace plutôt qu'à la langue : une communauté exclue du pouvoir de dire, mais aussi du pouvoir de rester, sur le territoire même qu'elle a patiemment fait sien.

 

Jean Jr. Lhérisson, UCCLE

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre