Le diable qui dort dans ma poésie ou la chronique d’une nation au bord du gouffre
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Il y a, dans chaque poème haïtien écrit aujourd’hui, une secousse sismique, un cri d’alarme, un tremblement d’âme. Car la conjoncture actuelle du pays n’est plus une simple crise socio-politique : elle est devenue une déflagration lente, un effritement de l’État, un effacement progressif de ce qui constituait hier encore la charpente fragile de la nation. Écrire, dans ce paysage effondré, revient à avancer avec une bougie dans un couloir où soufflent des rafales. Dans l’imaginaire collectif, Haïti a longtemps porté ses fantômes, ses cycles de violences, ses défaites annoncées. Mais jamais la sensation d’un pays qui se défait à vue d’œil n’a été aussi palpable. Au milieu des rues éventrées, des institutions paralysées, des quartiers cloîtrés derrière leurs propres murs, une question s’impose : que reste-t-il à dire, quand le réel ressemble à un champ de ruines ?
Chaque jour, la population se réveille avec le même refrain : routes coupées, écoles fermées, marchés désertés, opérations policières incertaines, appels désespérés de familles cherchant un proche enlevé ou tué. La liste des urgences est interminable et ne connaît plus de hiérarchie.
La capitale, jadis nerveuse mais vivante, s’apparente désormais à une métropole fragmentée, contrôlée par des groupes armés qui ont redessiné le territoire comme s’il s’agissait d’un butin. L’État ne gouverne plus : il survit. Les citoyens ne vivent plus : ils s’adaptent, ils contournent, ils endurent.
Derrière les conférences internationales, les promesses d’aide et les comités transitoires se profile une vérité brutale : Haïti est devenu un pays où l’on doit négocier chaque respiration.
Le diable comme métaphore de la dévastation la poésie n’est pas une échappatoire : elle est un sismographe. Elle capte le souterrain, le non-dit, le tremblement invisible. Elle dit ce que les rapports officiels noient dans des tableaux : la fatigue d’un peuple, son vertige, sa colère silencieuse.
C’est le chaos quotidien, celui qui s’assoit dans les carnets des écrivains, dans les cahiers d’écoliers, dans les conversations familiales murmurées derrière des portes closes. Il est dans :
l’incertitude de voir le lendemain,
la normalisation de l’inacceptable,
l’érosion de l’espoir.
Le diable, c’est cette banalisation progressive du pire.
Un peuple à bout, mais debout
Et pourtant, Haïti tient. À rebours de toute logique, de toute statistique, le pays ne s’effondre jamais totalement. Cette résistance instinctive — certains diront magique — repose sur des îlots d’humanité : des professeurs qui enseignent malgré tout, des journalistes qui continuent à informer au péril de leur vie, des mères qui inventent des repas impossibles, des jeunes qui créent, rêvent, composent.
Ce sont ces gestes minuscules, tenaces, qui forment « la dernière ligne de défense » contre le cancer du pays
C’est tendre au pays un miroir, même fissuré.
La poésie — la vraie charogne n’adoucit rien. Elle éclaire. Elle expose. Elle dénonce. Elle garde trace.
Et si le diable dort dans mes lignes, c’est pour une raison simple : il s’est allongé dans la réalité avant d’entrer dans mes mots.
Vers quel horizon ?
La conjoncture actuelle ne laisse guère de place à l’optimisme facile. Mais elle pose une responsabilité : celle de dire, de témoigner, de ne pas céder à l’anesthésie collective. Haïti traverse la période la plus sombre de son histoire contemporaine. Et pourtant, tant que les mots n’abdiquent pas, tant que la presse continue d’écrire, tant que l’art refuse de se taire, quelque chose tient encore.
Il faudra reconstruire, réapprendre, réinventer.
Mais avant cela, il faut regarder la noirceur en face. Sans trembler. Sans détour.
Car c’est souvent dans les ténèbres les plus profondes que s’allume la première étincelle.
Godson Moulite
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