Thèse
« L’affaire PetroCaribe » vue par Jocelyn Belfort
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Vendredi 5 décembre 2025, une petite effervescence troue la torpeur habituelle de l’université Paris 8, à Saint-Denis, cette vaste banlieue parisienne où la gauche socialiste, fidèle à son projet d’ouverture intellectuelle, avait choisi d’implanter il y a plus de quarante ans une institution destinée à renouveler les horizons du savoir. Aujourd’hui, cette université, longtemps perçue comme un laboratoire d’idées audacieuses, tend à devenir une référence incontournable dans de nombreuses disciplines académiques, confirmant ainsi la pertinence des ambitions qui l’ont vue naître. C’est dans cette université qu’étudient de nombreux compatriotes.
Avec un léger retard, le jury fait sa rentrée sans ces uniformes qui, jadis, avaient auréolé tant de soutenances de thèses. Il était exactement quatorze heures, lorsque des murmures, semblables à un souffle de vent secret parcourant les couloirs, annonçant l’arrivée des membres du jury, emmitouflés dans des redingotes étincelantes, véritables plumes de paon académiques reflétant le prestige du moment.
Le jeune Haïtien avance à pas mesurés, comme on s’avance vers une ligne d’horizon que l’on a longtemps rêvé d’atteindre, pour se présenter à la barre et briguer le grade de docteur en Sciences de l’Information et de la Communication.
Le sujet de son mémoire est éminemment connu et tend à devenir un sujet très prisé par les étudiants chérissant un sujet de thèse. En France seulement le sujet a été traité deux fois par des Haïtiens, et celui de Jocelyn Belfort s’intitule « Le mouvement PetroCaribe : Étude historique et ethnographique de l’engagement de la population haïtienne dans les mouvements sociaux contemporains »
Après la présentation de la thèse viennent les questions soigneusement argumentées du jury, auxquelles le doctorant répond avec autant de rigueur. Le débat est de haut vol, des nuances sont apportées, des points précisés. Après un tour d’horizon qui aura duré plus de trois heures, le moment tant attendu arrive : le rituel reprend ses droits. Chacun des membres du jury adresse de vives félicitations au récipiendaire du jour. Et même lorsque certains relèvent quelques négligences, l’auteur de la thèse ne semble pas craindre grand-chose quant au franchissement de la ligne d’arrivée.
Le président du jury demande alors au public, venu nombreux, de sortir pour permettre la délibération. Quinze minutes plus tard, la sentence tombe : il obtient le titre de docteur de l’Université Paris 8. Il vient ainsi de graver son nom dans le Grand Livre symbolique des Haïtiens ayant porté haut l’étendard du savoir dans les universités d’État françaises.
Une précision chirurgicale
Dans la panoplie des idées, des analyses fouillées et des rappels historiques solidement corroborés que rassemble cette magistrale thèse consacrée à l’affaire PetroCaribe, Jocelyn Belfort innove et surprend. Il nous entraîne dans les zones d’ombre de cette initiative née sous le signe de la solidarité du président Hugo Chávez, une main fraternelle tendue vers Haïti comme une lampe offerte au voyageur perdu dans l’obscurité. L’ancien journaliste du Nouvelliste déroule avec une précision chirurgicale les strates d’historicités qui étayent ses arguments, ouvrant des portes insoupçonnées sur des pans entiers de notre mémoire collective.
Évidemment, on ne saurait parler d’Haïti sans évoquer la corruption endémique qui frappe le pays et dont les ramifications, telles des tentacules, s’étendent depuis des décennies dans les institutions et les sphères de pouvoir. Mais Belfort ne s’arrête pas aux clichés ni aux condamnations convenues : il remonte le fil de cette gangrène jusqu’à ses racines profondes. Une incursion rare et éclairante dans le procès de la Consolidation, survenu sous la présidence du dictateur Nord Alexis, sans doute l’une des premières grandes mises en scène politico-financières de l’histoire républicaine. À ma connaissance, il s’agit de la seule étude contemporaine à offrir un tel éclairage sur cet épisode, que Belfort déplie comme un parchemin oublié, révélant les mécanismes de pouvoir, les manipulations et les complicités qui l’ont rendu possible.
Son approche est résolument originale : en matière de corruption — domaine où l’on s’est trop souvent contenté « d’éventer l’esthétique », de commenter la surface, de dénoncer sans analyser — il choisit au contraire d’explorer l’ossature même du phénomène.
Rigueur, finesse et hauteur
Tel un chirurgien de la complexité sociale, Belfort dissèque les structures, met à nu les logiques, dévoile les coulisses. La corruption apparaît alors non plus comme une simple pratique, mais comme un système, un langage, parfois même une mise en scène nationale, où changent les décorations mais où les scripts demeurent étrangement persistants.
Ainsi, à travers cette plongée courageuse dans les profondeurs troubles de notre histoire politique, Jocelyn Belfort nous rappelle que les archives ne dorment jamais vraiment : elles veillent, elles accusent, et parfois entre les lignes elles réclament justice.
En définitive, cette thèse n’est pas seulement une œuvre académique ; c’est une mise en lumière, un travail de dévoilement qui agit comme un miroir tendu à la société haïtienne. Elle nous invite à repenser nos récits, à revisiter nos certitudes, à comprendre que les scandales d’hier et d’aujourd’hui ne sont pas des ruptures, mais les échos multiples d’une même dramaturgie nationale.
Par la rigueur de son enquête, par la finesse de ses analyses et par la hauteur de sa vision, Jocelyn Belfort érige un monument de savoir qui s’ajoute à la longue marche de ceux qui refusent d’abandonner Haïti aux ténèbres de l’oubli et de l’impunité. Son travail, tel un phare dressé dans la tourmente, éclaire le chemin pour celles et ceux qui, demain, voudront poursuivre la quête d’un pays plus juste, plus lucide et plus fidèle à son idéal de dignité.
Maguet Delva
N.d.l.r. :
(1) Composé de 7 membres, le jury contenait un président et deux co directrices, Mme Alexandra Saemmer, professeure, Université Paris 8 et Mme Julie Peghini, maîtresse de conférences, Université Paris 8. Les membres étaient au nombre de cinq : Philippe Bouquillion, porofesseur, université Sorbonne Nouvelle, Michel Kokoreff, professeur, université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, Joëlle Le Marec, professeure, Muséum National d’Histoire Naturelle, Hugues Séraphin, professeur associé, Oxford Brookes University et Jean-Marie Théodat, maître de conférences, université Panthéon-Sorbonne Paris.
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