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Silence, je tutoie encore la mer : André Fouad et le théâtre des profondeurs

Silence, je tutoie encore la mer : André Fouad et le théâtre des profondeurs

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Il y a dans Silence, je tutoie encore la mer d’André Fouad un jeu pour faire sérieux, une gravité qui emprunte les pas de la mer pour danser sans bruit sur les sables mouvants de la langue. Ce recueil est moins un recueil qu’un mouvement, un ressac, une liturgie de l’instable. À chaque vers, le poète convoque un monde parfois sombre, souvent lumineux où le beau émerge non du confort, mais de la houle, de la faille, du tumulte. Il y a là une tentative de rendre compte, non pas du réel tel qu’il se donne, mais du réel tel qu’il vacille, en miroir et contre-miroir.

Fouad n’écrit pas pour être compris. Il écrit pour que l’on ressente. Car dans cette entreprise poétique, il ne s’agit pas de dire, mais de dire autrement. Et cela passe par une syntaxe bousculée, des images en cascade, des titres qui coiffent chaque poème comme des balises non pour circonscrire le sens, mais pour éviter qu’il ne s’éparpille dans le vent. Ce poète-là redonne au langage son étrangeté initiale, brisant la docilité des mots pour faire surgir la mer comme interlocutrice unique de sa fièvre intérieure.

Et quelle mer ! Pas simplement décor, mais entité. La mer, chez Fouad, est mémoire, corps, pulsation, amante. Elle abrite les monstres que les mots trop longtemps noyés ont créés. Monstres élégants, parfois informes, mais jamais vains. Car dans Silence…, la poésie est une main tendue dans la tourmente, un pinceau qui dessine des ombres sur le bleu du monde. Une manière d’affronter l’absurde, la perte, l’exil.

Ce n’est donc pas un livre. C’est un acte de foi. Un pas dans le vide. Un engagement. Le poète s’y avance nu, armé de ses seules équivoques. Il y a du blues sous la langue, des neiges portées par des soleils imaginaires. Fouad sème son chant comme d’autres sèment le doute, avec ferveur et tremblement, et chaque mot est une balise dressée contre le naufrage de l’époque. Ainsi, André Fouad tutoie. Il n’admire pas de loin, il ne décrit pas de haut. Il tutoie, comme on défie, comme on aime trop près. Ce tutoiement, quasi irrévérencieux, est à la fois caresse et subversion. Une tentative poétique de redéfinir la relation à l’espace, au territoire, à l’identité. Car le sol est rompu. Le droit du sol n’est plus qu’un souvenir sur du papier. Et dans cette brisure, il faut bien inventer un nouveau souffle. La mer, alors, devient ce souffle. Elle parle, elle chante, elle gronde. Et le poète l’écoute. Il en extrait le sel, le sable, les songes. Il en fait un matériau pour sa propre légende, un territoire poétique où habiter les plus belles saisons celles qu’aucune géographie officielle ne recense. Silence, je tutoie encore la mer est une traversée. Un livre qui ne se lit pas mais se ressent. Il nous invite à marcher avec le poète, à briser nous aussi quelques scellés vocabulaires, à tendre l’oreille au vacarme doux du monde. À force de tutoyer, André Fouad finit par faire parler la mer. Et dans cette parole, il y a la trace d’un poème plus grand que le poème lui-même : celui d’un homme qui, sans bruit, avance vers son propre horizon.

Je tutoie malgré tout les pages blanches

d’un soleil mourant

dans la tourmente des aquarelles de Magritte

mon rêve

mon pinceau aile

ainsi naît la musique des ombres

fille illégitime de la mer

aux riffs des pieuvres.

Godson MOULITE

 

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