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Mapou, l’esthétique d’un théâtre de résistance

Mapou, l’esthétique d’un théâtre de résistance

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Le vendredi 20 juin, à l’occasion de la clôture de son année scolaire 2025, l'école Excellence, située à Thomassin 32, a présenté Mapou, une pièce de théâtre qui, par la profondeur de ses thèmes et la résonance de son message avec les réalités haïtiennes, s'inscrit résolument dans une esthétique de la résistance. Loin d'être un simple divertissement, ce spectacle a offert au public une immersion critique dans les défis du "pays en dehors", posant les jalons d'une réflexion sur la résilience et la contestation.

Avant d’assister à la pièce, les invités étaient guidés à travers plusieurs salles par les élèves, où des dessins servaient à les immerger dans le contexte du spectacle. Cette démarche, au-delà de la simple introduction scénique, constitue un premier acte relevant de l'esthétique de la résistance. Comme le souligne l'analyse de l'art engagé, cette esthétique trouve son expression "dans la construction de formes inédites et dans la réappropriation des espaces publics". L'école, traditionnellement un espace d'apprentissage, se mue ici en un lieu de contestation et de sensibilisation. La scénographie interactive témoigne d'une réappropriation spatiale qui prépare le public à la confrontation avec une réalité haïtienne complexe, une forme d'engagement préalable à la représentation elle-même.

Le "voyage à Mapou" a été effectué à travers le regard d’une jeune journaliste pleine d’idées préconçues et d’appréhension sur les différents types de personnes qu’elle côtoie. Mapou elle-même est dépeinte comme un lieu de province reculé, ce qu’on appelle le "pays en dehors" dans la littérature ou "bouk" en créole Haïtien, où il manque de tout ou presque tout. Cette représentation du "bouk" comme un espace marginalisé et délaissé par la centralisation politique résonne profondément avec la notion de résistance. En donnant une voix et une visibilité à ces territoires et à leurs habitants souvent ignorés, le spectacle opère un acte de résistance contre l'oubli et la déshumanisation imposés par une politique défaillante. La pièce Mapou met en lumière des "problèmes de route", "d'insécurité", des "conflits intergénérationnels", et des "problèmes de frontière entre Haïti et la République Dominicaine", qui sont autant de points de tension que l'art peut dénoncer pour mobiliser et susciter une prise de conscience.

En arrivant sur place, la journaliste fait face à une réalité contrastée. D'un côté, des jeunes qui aspirent à quitter Mapou pour "chercher ailleurs une meilleure vie", refusant de "subir les effets néfastes de la politique centralisée de l’état et la gangstérisation instituée par certains hommes politiques", et ne voyant "plus d’avenir en continuant à cultiver la terre de leurs parents". De l'autre, des aînés cherchant à "perpétuer la tradition et à inculquer à leurs enfants certaines de leurs valeurs", considérées comme des "éléments clés pour vivre avec fierté". Ce conflit intergénérationnel est au cœur de l'esthétique de la résistance du spectacle. Il illustre la tension entre la résignation face à un système oppressif et la volonté de maintenir une identité et une dignité. Les jeunes, par leur désir de fuite, expriment une résistance au statu quo, tandis que les aînés, par leur attachement aux valeurs ancestrales, manifestent une résistance culturelle face à l'érosion et l'aliénation. Ces dynamiques rappellent la manière dont le théâtre de résistance, même dans des contextes historiques différents comme la France sous l'occupation, visait à "éveiller la conscience collective" et à "maintenir un esprit critique".

Malgré leur jeune âge, les élèves ont su par leur jeu d’acteur combler l’attente du public. Leur performance n'est pas qu'une prouesse technique ; elle est un témoignage de leur engagement et une illustration concrète de la capacité de la jeunesse haïtienne à s'emparer de sujets cruciaux pour leur avenir. Cette implication des jeunes acteurs confère au spectacle une authenticité et une force qui réaffirment le rôle de l'éducation et de l'art comme vecteurs de résistance.

Les problèmes spécifiquement haïtiens traités dans le spectacle, tels que le manque d'infrastructures routières entravant le transport des récoltes, l'insécurité grandissante, et les conflits sous-jacents entre citadins et habitants du "pays en dehors", dépeignent un tableau réaliste des défis quotidiens. La pièce aborde également des questions délicates comme les mariages arrangés et la situation complexe entre la République d'Haïti et la République Dominicaine. En mettant en scène ces réalités, Mapou ne se contente pas de les dénoncer ; elle invite à une réflexion collective et à une prise de conscience. Ce n'est pas un théâtre de la propagande, mais un théâtre de la "vérité" qui cherche à "maintenir un esprit critique" face à des situations souvent passées sous silence ou normalisées. L'art, dans ce contexte haïtien, devient un exutoire et un catalyseur pour l'expression de frustrations et d'espoirs.

Le choix de l'école Excellence de monter une telle pièce est d'autant plus significatif. L'institution éducative, en offrant à ses élèves une plateforme pour explorer et dénoncer ces problématiques sociales et politiques, participe activement à la formation de citoyens conscients et engagés. Ce faisant, elle s'inscrit dans une tradition de résistance culturelle qui, comme le suggèrent les études historiques sur les mouvements de résistance, utilise les expressions artistiques pour préserver la mémoire, affirmer l'identité, et cultiver l'espoir face à l'adversité. En ce sens, la performance de Mapou est un acte éducatif puissant, qui arme les jeunes non pas d'armes, mais d'une conscience critique et de la capacité à utiliser l'art comme outil de transformation sociale.

En conclusion, le spectacle Mapou de l'école Excellence transcende la simple représentation théâtrale pour s'ériger en un acte d'esthétique de la résistance. À travers sa scénographie engageante, la mise en lumière des réalités du "pays en dehors" haïtien, et l'exploration des conflits générationnels et socio-politiques, la pièce a su articuler une critique puissante de la situation actuelle. En offrant une voix aux marginalisés et en stimulant la réflexion collective, ce théâtre porté par les élèves de l’excellence démontre que l'art peut être un puissant vecteur de résilience et un appel vibrant à la dignité et au changement, confirmant ainsi que la résistance peut s'exprimer avec force et éloquence même sur les scènes des écoles.

Jean Robenson Joseph

Directeur exécutif de CERAVS

 

 

 

 

 

 

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