radiotelepacific@gmail.com
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

La figure de l'autorité politique et militaire dans les romans de la Ronde

La figure de l'autorité politique et militaire dans les romans de la Ronde

Le roman est souvent vu comme le reflet du réel ou une illusion qu'il renvoie par la troublante équivalence opposée. Ce que Roland Barthes nomme l' «effet du réel». « Le rapport du roman au réel pose la nécessaire interrogation de la fidélité des faits au vécu. »

Surgie des bas-fonds de la société coloniale esclavagiste, l'autorité politique et policière des sociétés nouvelles et indépendantes reproduit généralement les actes de brutalité reprochés au colonisateur. Deux raisons peuvent expliquer le retournement à l'attitude honnie du colon, d'une part: les principaux corps ou éléments de la force publique ou de l'autorité politique ont été formés aux mœurs rustiques coloniales, volonté répressive de toute tentative de dissidence, mesures vexatoires des officiers coloniaux; d'autre part, le complexe d'infériorité largement intériorisé et trop longtemps contenu, finalement libéré dans le désir d'étouffer toute contradiction et opposition à l'exercice du pouvoir.

Les pratiques et méthodes exécrées sont alors remises en œuvre dans la société postcoloniale. «On fait le colon sans le colon», c'est-à-dire, l'autorité reproduit les actes réprobateurs du colonisateur même en absence de ce dernier. Le naturel même trop combattu y revient illico. Ceci pour mieux saisir la figure de l'autorité politique et militaire esquissée dans quelques romans haïtiens du début du XXe siècle.

En effet, « Thémistocle Epaminondas Labasseterre, » de Frédéric Marcelin, « La famille des Pitite-Caille et Zoune chez sa ninnaine » de Justin Lhérisson brossent un tableau assez noirci d'injustices, d'abus, de violences injustifiées en dépit de fallacieux prétextes ou de niais faux-fuyants, d'exemples de tortionnaires usant de leur chasuble d'autorité politique ou militaire afin de faire taire toute velléité d'exercice de la volonté démocratique et l'expression des droits constitutionnels garantis au citoyen.

« Télémaque », dans T. E. Labasseterre, Le « Général Borôme » dans lodyans la Famille des Pitite-Caille, et le « colonel Cadet Jacques » constituent un échantillon d'autorité politique et militaire, tortionnaires, dont le comportement s'inscrit le processus répressif continuel de la colonialité d'une autre manière. La brutalité policière exercée lors de la campagne d'Eliézer Pitite-Caille, laquelle s'est dégénérée en rixes entre partisans de candidats, la violence aveugle des hommes du Général Borôme qui n'épargne quiconque même le vieillard, innocent, matraqué et trainé comme un vulgaire criminel, le discours du général au vocabulaire mâtiné de violence « bâton, fè pye yo batt, chire yo, nettié yo, limen dife nan tèt yo ak makak, bayonneté yo, mache pran yo, trennen yo, pete zizye yo,  w a mache lè w pa konnen, w ap mache ak sèkèy anba bra w, malfaiteur, conspiration du silence, ou vous mêlez de ce qui vous regarde pas »² et le sort au final fait à Eliézer à la suite de sa seconde arrestation qui, quelques jours plus tard, lui enverra ad patres, ce relevé des énoncés repérés dans La Famille des Pitite-Caille éclaire la figure de l'autorité militaire haïtienne dont l'attitude s'inspire des rapports hérités de la milice et de la garde coloniales.

Le comportement du colonel Cadet Jacques s'inscrit dans la même dynamique des rapports coloniaux entretenus par les autorités postcoloniales haïtiennes. Le pouvoir du sabre, des carabines, des trabouques, des pieds-cochon³ doivent selon elles inspirer aux civils le respect. Soulignons la nouvelle attitude affichée par les contempteurs de Madame Florida Boyotte qui, auparavant, lui rendaient la vie, chancre, noire, ces rivales cherchaient au contraire à rentrer dans les bonnes grâces de Madame Boyotte du fait que le colonel depuis quelque temps est devenu le compagnon/ mari de Madame. N'ignorons point que Cadet Jacques a usé de tous les stratagèmes pour avoir Zoune, « sa filleule », de force. Et de toutes les tentatives pour faire fuir, « boiser» les rivaux.

Le cas du ministre Télémaque ne vient pas moins confirmer la thèse que les autorités postcoloniales haïtiennes dans leurs méthodes de la gestion de la «res publica», la chose publique ne s'accommodent que du langage de la force répressive afin de tuer dans l'œuf toute contradiction. En cela, le ressourcement dans le terreau de la brutalité coloniale dont les séquelles demeurent encore vivaces constitue le matériau de première main où elles plongent à pleine poignée. Georges Sylvain, à travers une critique de l'œuvre de Marcelin, opposa cette argumentation: « Une république: où le jeu de la politique consiste uniquement  à se faire des principes un marchepied pour le pouvoir, sauf à outrager la décence, la morale et les lois, ... les institutions les plus légales, ne sont qu'un trompe-l'oeil ...à masquer les criminelles entreprises d'une bande de malfaiteurs, acharnés sur le pays »⁴. Télémaque n'emprunte point la voie contraire devant l'opiniâtreté du jeune Thémistocle qui lui rappelle les promesses de changement, de régénération nationale tenues du bout des lèvres du haut de la tribune législative. Thémistocle, comme vous le savez, attrapera la mort au bout du compte. Le ministre Télémaque a mis un terme cette vie pleine de rêves, cette vie trop prometteuse.

Le roman est souvent vu comme le reflet du réel ou une illusion qu'il renvoie par la troublante équivalence opposée. Nécessairement, il demeure un fait : la figure de l'autorité politique et militaire haïtienne étudiée dans ces trois romans ne démentit guère les reflets que renvoie le miroir des actes des autorités postcoloniales haïtiennes. Leur attitude épouse trop dans une certaine symbiose achevée les rapports militaires coloniaux dont le plus parfait exercice consiste dans l'expression brutale de la force au mépris des droits humains et constitutionnels dévolus aux citoyens et l'enrichissement éhonté ( vol des deniers publics, Petrocaribe, etc.).

En fait, c'est au moyen de l'étude de cette thématique commune relevée dans ces trois romans que l'on peut comprendre les comportements de l'autorité politique ou militaire passée ou contemporaine. Cette analyse a permis de constater l'usage de la force ne demeure pas moins le dénominateur commun de trois autorités prises séparément et l'enrichissement illicite. Le langage de la force, le seul moyen reconnu et possible, dans l'impossibilité de la mise en œuvre du canal du dialogue avec les citoyens dont les droits sont constamment bafoués et ignorés. Cette étude révèle le poids de la colonisation dans le schéma constitutif de toute société postcoloniale, celle d'Haïti n'en est guère exempte.

 

 

James Stanley Jean-Simon

E-MAIL: jeansimonjames@gmail.com

Article réalisé par le Centre d'Études littéraires et artistiques haïtiennes (C.E.L.A.H)

Notes:

¹)Jean-Simon James Stanley, Réalisme ou Illusion du réel dans les romans de la Ronde, article publié au journal Le National

²) Lhérisson, Justin, La famille des Pitite-Caille, 1905

³) Armes utilisées au 19ème siècle dans l'armée haïtienne

⁴) Cité dans Histoire de la littérature haïtienne ( tomes 3, 4, 5), Fardin, Dieudonné, Les Éditions Fardin, 2013

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre