Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

Foi, droit et espace public : une étude critique du protestantisme en Haïti

Foi, droit et espace public : une étude critique du protestantisme en Haïti

Écouter l'article

Publié chez C3 Éditions, Le protestantisme en Haïti – Un voyage à travers la légalité et la spiritualité est un ouvrage de 186 pages, structuré en quatre chapitres, qui examine l’émergence et la prolifération des églises protestantes à travers le prisme du droit, de l’éthique et des réalités sociales. Son auteur, Michel Valentin  pasteur, avocat et éducateur, présentera le livre à la 31e édition de Livres en Folie, le 19 juin 2025, à Pétion-Ville, chez les Frères de l’Instruction Chrétienne. À travers une démarche croisant droit, foi et pédagogie, il interroge la responsabilité de l’ État haitien face à un secteur religieux,  lequel  est selon plus d'un, en pleine dérive. Le National a rencontré M.Valentin autour de son ouvrage. Entretien.

Le National : Qu’est-ce qui vous a personnellement motivé à écrire cet ouvrage sur la prolifération des églises protestantes en Haïti ?

 Michel Valentin : Passer mes vacances à Port-Salut, chez ma mère, a toujours été une expérience profondément régénératrice. La ville se distingue par sa propreté et sa tranquillité. Cependant, dans l'intervalle de deux ans, entre décembre 2018 et décembre 2020, tout allait changer. Port-Salut, qui comptait traditionnellement deux églises protestantes éloignées de deux (2) kilomètres l’une de l’autre, a vu l’émergence soudaine de sept (7) nouveaux lieux de culte. L’un d’eux s’est installé à quelques mètres de la maison familiale, utilisant des haut-parleurs d’une intensité assourdissante, activés presque quotidiennement.

Cette intrusion sonore porte atteinte à la quiétude, à la santé mentale et à la qualité de vie des habitants, sans recours évident. Cette situation m’a poussé à m’interroger : Que dit la loi ? Quelles sont les dispositions légales qui permettent une telle expansion non régulée ? Quel rôle devrait jouer l’État pour protéger les citoyens ? Ces questions sont à l’origine de la rédaction et la publication de mon Livre titré « Le Protestantisme en Haïti - Un voyage à travers la légalité et la spiritualité ».

LN:  Quels sont les principaux constats ou chocs que vous avez eus en observant le développement des églises protestantes dans le pays ?

MV: En observant de près l’expansion rapide et souvent désordonnée des églises protestantes en Haïti, plusieurs constats frappants et parfois troublants se sont imposés à moi. Cette prolifération, loin d’être simplement un phénomène religieux, soulève de nombreuses interrogations d’ordre social, juridique, culturel et éthique. Certains faits observés sur le terrain relèvent d’un profond dysfonctionnement dans la manière dont le secteur religieux évolue et s’implante dans l’espace public. Voici les éléments qui m’ont le plus marqué au cours de cette étude :

a) Les articles 50, 51 et 52 de la Constitution de 1805 ont été les premières bases juridiques encadrant les cultes en Haïti. Pourtant, il aura fallu attendre 166 ans pour que l’État adopte une loi de régulation : celle du 16 juin 1971.

b) L'insécurité croissante pousse certains prédicateurs déplacés à ouvrir de nouveaux lieux de culte dans leurs résidences.

c) Une jeune femme de 21 ans nous a confié avoir quitté sa maison à 15 ans, car son église exigeait que les fidèles abandonnent leur famille si celle-ci ne partageait pas leur foi.

d) Lors d’un service de « guérison », un prophète a publiquement appliqué de l’huile sainte dans le vagin d’une femme pour soi-disant traiter sa stérilité.

e) La réforme du secteur sera confrontée à de fortes résistances, notamment à cause de la déification de certains leaders religieux, qui utilisent cette position pour manipuler psychologiquement leurs fidèles.

LN: . Pensez-vous que la prolifération actuelle des églises constitue un obstacle ou une opportunité pour le développement national ?

MV: Toute crise peut engendrer des opportunités. Toutefois, la prolifération anarchique et incontrôlée de certains groupes religieux, telle qu’elle se manifeste aujourd’hui, constitue indéniablement un frein au développement national, en perturbant la vie sociale, éducative et sanitaire des communautés.

LN:  Comment avez-vous concilié vos expériences personnelles en tant que Pasteur, Avocat et Éducateur dans la rédaction de ce livre ?

MV: Ma formation juridique a nourri ma curiosité et m’a incité à examiner les fondements légaux du phénomène. Mon rôle de Pasteur m’a offert un accès privilégié à certains milieux du secteur religieux, souvent fermés aux chercheurs extérieurs. Enfin, mon parcours dans l’éducation m’a permis de traiter ce sujet avec recul, clarté et pédagogie. Ces compétences combinées m’ont permis d’aborder cette problématique avec objectivité et profondeur.

LN:. Selon vous, quels sont les plus grands malentendus que la population haïtienne ou les autorités entretiennent au sujet de l’éthique protestante ?

MV: L’un des principaux malentendus est de croire que prière et jeûne peuvent tout résoudre, ce qui tend à déresponsabiliser l’individu. Or, comme l’a démontré Max WEBER dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, l’éthique protestante valorise le sens du devoir, la discipline, l’épargne, le travail et l’investissement - autant de valeurs qui ont contribué à la prospérité de plusieurs nations. En Haïti, à l’inverse, on observe une passivité généralisée, y compris de la part de l’État. Est-ce délibéré ? La question mérite d’être posée.

LN: . Quels publics espérez-vous toucher avec cet ouvrage ?

MV: L’ouvrage s’adresse à un large public : étudiants, chercheurs, leaders religieux, autorités publiques et citoyens ordinaires. Il vise à promouvoir un fonctionnement des églises protestantes en accord avec les principes de bonne gouvernance, de respect des droits humains, de tranquillité publique, de sécurité et de salubrité.

Le National : Avez-vous rencontré des résistances, critiques ou soutiens particuliers depuis la publication du livre ?

Michel Valentin :À ce jour, les retours ont été très encourageants. De nombreux leaders religieux et citoyens ont exprimé leur soutien. Tous reconnaissent l’urgence d’agir pour mieux encadrer le secteur, qui représente 52 % de la population, selon le rapport 2023 du Département d’État américain sur la liberté religieuse en Haïti. Ce qui s’y passe a un impact direct sur l’avenir du pays.

 

Propos recueillis par: Schultz Laurent Junior

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre