La démocratie haïtienne en chanson : 7 leçons de Master Dji dans « Sispan n » !
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Devenue une classique parmi d’autres créations artistiques haïtiennes vieilles de plus de trente-cinq ans, « Sispan n », la chanson porte étendard interprétée par Georges Lys Hérard dit Master Dji, sortie au lendemain du 7 février 1986, a été au menu des réflexions et des échanges qui animent la première rencontre interne, organisée le samedi 7 juin 2025, à l'initiative du Collectif Mémoire démocratique, autour du musée de la Démocratie en Haïti, et du festival de la mémoire démocratique en Haïti.
Dans cette composition musicale engagée, renforcée par une vidéo très illustrée, l'auteur, compositeur, critique, journaliste, animateur de radio, producteur et musicien polyvalent Master Dji, nous a laissé en partage une œuvre intemporelle, qui interpelle la mémoire collective et populaire, en dehors encourage parallèlement des réflexions interdisciplinaires sur le discours et la critique, qui peuvent alimenter et argumenter certaines productions scientifiques.
Dans les limites de ma maîtrise des outils académiques, des expériences professionnelles parallèles, et de mon engagement citoyen, je vous invite à découvrir une sélection des sept leçons parmi les plus importantes retenues à partir de l'analyse de cette oeuvre multidimensionnelle d'une durée de cinq minutes et une seconde, après plus d'une cinquantaine d'auditions nous permettant d'aborder les différents angles du sujet. On retiendra les dimensions ou leçons suivantes sur le plan : 1.Anthropologique, 2.Sociologique, 3.Artistique, 4.Culturelle, 5.Politique, 6. Historique, 7. Éducative.
Dans une double dynamique de création engagée et de renouvellement dans la musique populaire haïtienne de l'époque, il faudra retenir les contributions de plusieurs autres créateurs, les professionnels et contributeurs retenus dans cette génération, qui méritent autant de reconnaissance et d'admiration. Parmi les noms de créateurs et des regroupements, on peut citer les voix de Manno Charlemagne, Jean Michel Daudier, Sidon Joseph, Beethova Obas, Émeline Michel, Eddy François, Emmanuel Obas, John Steve Brunache, Farah Juste, entre autres.
Première leçon, anthropologique !
Dji, le maître d'œuvre de « Sispan n », connu comme le baron de la tendance Rap en Haïti avait du flair, en choisissant de profiter de ce timing (historique et politique) au départ du régime des Duvalier pour proposer un tel message en chanson, qui sonne aussi fort. À l'époque, cette musique se démarque certainement de la tradition influencée largement par les ténors qui dominaient la scène, du Compas Direct, du troubadour, de la musique racine et de certains artistes qui évoluent en solo.
Dans cette œuvre musicale qui ne passe pas inaperçue, parmi toutes les autres catégories confondues, Master Dji avec « Sispan n », a dans les premiers instants rendu hommage à une autre pièce classique qui rappelle le décor et l'ambiance du jour : « Lèm pa wé solèy la ». Entre un hommage bien mérité adressé à ses pairs et le partage des récoltes de l'héritage des premiers moments du discours sur la démocratie, l'harmonie était au rendez-vous dans ce festival des couleurs de la démocratie.
Deuxième leçon, sociologique !
Des messages aux images, autour des personnages importants et des anonymes qui animent le paysage de la scène politique de l’après-Duvalier, Master Dji propose un tableau inclusif qui rapproche le plus grand nombre des acteurs de la vie sociopolitique. Ces acteurs individuels et institutionnels défilent et font danser.
D’abord le chanteur à lui seul, propose plusieurs de ces profils d’écran de radio, de chanteur, de penseur, de danseur, de présentateur de nouvelles, entre autres. Il ira jusqu’à inventer d’autres acteurs de la scène politique tels que la ville, les rues, les espaces publics et urbains, les bâtiments symboliques du pouvoir, et les vitres et les murs présents pour cibles, les pneus, les flammes, les véhicules, et d’autres objets détruits, des pancartes et des marionnettes qui continuent de communiquer pratiquement les mêmes revendications depuis 1986.
D'autres acteurs à l’honneur. Le pape qui annonçait l'ère du changement, les militaires au pouvoir, l'armée et la police dans les rues, les mouvements de masse, les violences des rues, les manifestations populaires, les symboles du pouvoir, les routes bloquées, les tirs à hauteur d'homme comme les vitres traversées par les balles, les pierres lancées, les dérapages des foules lors des manifestations pour décrire la dynamique sociale assez tendue pour l’accouchement de la démocratie en Haïti. Les bourreaux et les victimes, autant que les morts et les vivants se croisent. Les exilés d’hier de la dictature et les futurs exilés au lendemain de 1986, complètent les scènes entre les aller-retour des dirigeants comme Jean-Claude Duvalier, Henry Namphy, leurs alliés et adversaires.
Troisième leçon, artistique !
Dans cette œuvre multidimensionnelle, Master Dji expose ses multiples talents artistiques dans la création littéraire, la composition musicale, la production audiovisuelle, théâtrale et scénique, tout en harmonie dans une œuvre mosaïque.
Des documents à conserver, des costumes à récupérer, des musiciens à retrouver pour témoigner autour de cette expérience artistique magistrale. On commencera par se demander où sont passées les trois jeunes femmes choristes, en jeans et maillots bleus, qui amplifient le message « Sispan n ». Et si on partait également à la recherche de la fillette qui dansait et souriait dans la vidéo ? Enfin, qu'est-ce qu'elles sont devenues plus de trente ans plus tard ? Quels sont leurs possibles liens avec la musique, et les leçons qu’elles ont apprises autour de la démocratie et d'Haïti ?
Quatrième leçon, culturelle !
Devenant ainsi une œuvre artistique, poétique, musicale et audiovisuelle de référence dans la mémoire collective et institutionnelle, la chanson « Sispan n », traverse toutes les dimensions littéraires ou poétiques, artistiques et linguistiques, en dehors des industries musicales, créatives et culturelles, pour entrer dans le patrimoine matériel et immatériel.
Des troupes de théâtre en Haïti comme partout ailleurs, pourraient se lancer dans la création de nouvelles oeuvres et d’autres produits dérivés, à partir de l’adaptation du concept « Sispan n » ou d’autres fragments de l’oeuvre, pour tenter d'expliquer, d'exploiter, d'explorer, d'exprimer et d'exposer de nouvelles semences.
Des arts de la scène à la littérature (créative et scientifique), en passant par les arts plastiques et visuels, et la photographie sur ce qui reste des lieux représentés dans la vidéo. Il est possible de revisiter « Sispan n » dans ses multiples fonctions et représentations accessibles à nos sens et notre conscience à travers les collections des différents centres d'interprétation et des musées existants, à venir ou imaginaires. On peut citer le musée de la Musique haïtienne, musée du Rap Kreyòl en Haïti, musée 1986, musée de la Révolution et des Luttes populaires en Haïti, musée de la Démocratie, entre autres.
Difficile d’aborder les dimensions culturelles de cette œuvre, sans aborder les traditions populaires à travers l’illustration des paroles suivantes : « Sim pa rele ma toufe. », les répliques qui suivent le refrain, et les contes comme : « Krik, Krak », « Tim Tim'....
Cinquième leçon, politique !
D'abord et avant tout, cette chanson se confirme comme une œuvre engagée, foncièrement politique. Sans langue de bois, l'artiste et avant-gardiste Master Dji prend position ouvertement sur ses choix et camp politique. Il invite son public à travers le refrain “Sispan n”, à tourner le dos à l'ancien régime. Il invite ses mélomanes à dire non à la dictature, non aux anciennes pratiques déshumanisantes, non aux violences politiques et institutionnels, non à la dynamique sociopolitique politique et institutionnelle de l'avant 7 février 1986.
Discours politique et engagement populaire manifestés avec courage et en partage, son message est renforcé du début jusqu’à la fin par des métaphores, des figures de styles, et des discours directs tels que l’image du ténèbre face à l'absence de soleil. Cette invitation au changement renforcée par d’autres termes comme la liberté, la révolution, la tradition, la corruption, les conditions, la déconstruction, la solution, qui consolident toute l'artillerie de “Sispan n”, jusqu’à rappeler aux leaders du régime déchu: “Gad jan w santi ou byen. Èske w ta renmen tounen...?”.
De la politique interne à la géopolitique croisée, la voix du Pape Jean-Paul II n'est pas innocente dans ce nouvel ordre social et politique qui a suivi sa première et dernière visite en Haïti.
Sixième leçon, historique !
Duvalier n'est plus au pouvoir depuis presque quarante années, mais la démocratie n’est pas encore effective dans sa dimension féconde et valorisante au bénéfice du bien-être collectif des Haïtiens. Entre la forme et le fond, ainsi que dans les faits, qu'est-ce qui a changé dans le pays en termes de promotion des droits et du développement ? Qu'est-ce que Duvalier a laissé comme héritage utile, qu'avons nous fait depuis, pour le renforcer et le démocratiser sur tout le territoire national et dans la diaspora ? Les faits sont là et laids. L’histoire tragique se rumine au fil des ans ?
Des milliers de personnes sont sorties dans les rues le 7 février 1986, et depuis combien de ces manifestations populaires avons-nous eu après, toutes avec pratiquement les mêmes revendications ? Qui sont les principaux acteurs qui ont marqué cette tranche d’histoire et quelles sont les leçons tirées ? Pourquoi plus de trente-cinq ans après cette chanson à toute sa place dans le décor politique et populaire ?
Septième leçon, éducative !
Dans ce cri populaire porté par Master Dji, ce dernier s’est fait passé comme un enseignant, un professeur, ou un éducateur qui tente de démocratiser les savoirs basiques autour de la démocratie, tant indispensables pour les masses que pour les élites, toute catégorie et génération confondues.
Des leçons encore d'actualité, partagées à partir du manuel d'arithmétique de la démocratie à l'haïtienne, interprété par le professeur Master Dji, qui invite ses apprenants à compter les droits et les devoirs de chaque citoyen.
Dans ce chapitre, on retient les exercices suivants : Youn, fòk nou viv tankou tout moun. De, se pou kolabore, 3, 4, 5, 6, 7. À vous de réciter sept fois, sept fois ce refrain qui nous vient de très loin ? À vous de chanter, et pourquoi pas danser sur les airs de “Sispan n”.
Devant la portée multidimensionnelle d'une telle création musicale, les universités en Haïti, les centres de recherche et les ministères tels: de l'Éducation et de la Formation professionnelle ; de la Jeunesse ; et en particulier de la Culture et de la Communication, sont invités à en faire une oeuvre durable, à partir de la promotion de l'économie du savoir démocratique qu’elle propose ?
Derrière le personnage emblématique de Master Dji, il faudra rendre hommage à tous ces collaborateurs, les figurants et les anonymes, tous des complices dans la fabrication de cette pièce majeure. Ces hommes et ces femmes oubliés bien avant même la traversée de Master Dji des années après, méritent une plaque d’honneur. Il ne faudrait pas oublier les jeunes et les moins jeunes, visibles et à l'ombre des chorégraphies, qui complètent la liste des figurants. Comment ne pas saluer le travail des archivistes, des documentalistes, des monteurs de la vidéo, parmi ces témoins engagés à immortaliser cette tranche d'histoire, dont un grand nombre d'entre eux reposent au cimetière de la démocratie en Haïti.
D'ici le 7 février 2026, je vous invite parallèlement à participer au prochain festival de la mémoire démocratique en Haïti, un espace pour exposer la marche du temps, pour explorer les années perdues, pour exploiter les acquis et pour exporter vers d'autres générations ce rêve à la fois perdu et orphelin qui n'échappe pas à notre destin de peuple, en quête d'une vie meilleure.
Dominique Domerçant
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