« Les défis de la préservation : mémoire en péril, culture en résistance », Communication de la Bibliothèque nationale d’Haïti au Congrès du Réseau francophone numérique
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« J’ai arraché à la nuit le secret de mes origines » écrivait René Depestre, et nous voilà ici, porteurs de ces secrets en lambeaux, fragments d’archives, poussières de livres, en quête de leur lumière. Nous parlons aujourd’hui au nom d’Haïti, ce « minerai noir » dont la mémoire frémit encore dans les pages brûlées. La Bibliothèque nationale est notre cœur blessé. Mais tant qu’un souffle francophone traverse ses ruines, nous refusons l’oubli. Car, comme l’écrivait Louis-Philippe Dalembert : « Il y a dans la mémoire un feu qu’aucune mer ne peut éteindre. » Ce feu, nous l'avons rapporté à Québec. Pour que la Francophonie entende, et réponde. Pour que la mémoire haïtienne, battue, debout, vive encore. Tels sont les mots qui résument le propos du DG de la bibliothèque nationale d'Haïti. Sur ce, je présente son allocution prononcée lors de la journée de la 5e conférence des ministres de la culture de la Francophonie à Québec, devant de hautes personnalités comme Mathieu Lacombe, ministre de la Culture et des Communications du Québec.
«J’ai arraché à la nuit le secret de mes origines,
J’ai trouvé dans les pages brûlées de mon peuple
Une mémoire que nul ouragan ne pourra disperser.»
Ces vers sont du poète et écrivain haïtien René Depestre, l’un des grands noms de la littérature francophone du XXe siècle.
Notre mission au RFN résonne éloquemment dans les palpitations de ces vers tirés de « Minerai noir » le titre de l’ouvrage. Via la préservation, la numérisation, la normalisation, la découvrabilité, l’apport des IA au sommet de la pyramide, le RFN veut perpétuer dans l’éternité « une mémoire francophone que nul ouragan ne pourra disperser »
René Depestre l’un des jeunes visages des « Cinq Glorieuses », ces journées de soulèvement populaire en Haïti contre les tentatives du président d’alors Élie Lescot d’instituer une dictature en Haïti, cette année René Depestre a 99 ans……….mais il avait à peine 16 ans, sur la petite île d’Haïti, quand il offrait déjà à la langue française des vers qui la magnifient, des vers qui remplissent de beauté toute bouche francophone qui s’en approche, des vers qui sont d’une tendresse lucide, d’une fulgurance précoce, des vers qui illustrent la tension entre les désirs individuels et les impératifs de la lutte pour la justice, la liberté, l'engagement envers la cause collective.
Et un, deux, trois : « Je ne viendrai pas ce soir
tisser au fil de ton regard
des heures d'abandon
de tendresse
d'amour.
Je ne viendrai pas
mirer mon fol espoir
dans le cristal
de tes prunelles sauvages
car quel sens donner
à nos baisers
à nos caresses
à ce soir brûlant de fièvre
si notre amour restait indifférent
aux appels sans échos de la souffrance humaine.»
Face aux grands défis de la préservation documentaire, aujourd’hui, c’est la Bibliothèque nationale d’Haïti qui incarne cette souffrance humaine.
Cette bibliothèque est blessée, muette, pillée, mais encore debout dans notre mémoire francophone collective.
Et nous ne voulons pas — nous ne pouvons pas — que les appels de la Bibliothèque nationale d’Haïti restent sans écho dans l’espace francophone.
Ce serait une trahison de tout ce que nous avons bâti ensemble au nom de la langue, de la culture, de la solidarité.
Revenons à Depestre, revenons à Depestre, à la fois poète et défenseur infatigable des idéaux démocratiques, il est arrêté, emprisonné, puis contraint à l’exil. Il vivra ensuite à Paris, Prague, Cuba, au Chili, au Brésil avant de s’établir à Lézignan-Corbières en France.
Dans ses bagages : la langue française.
Partout où il a vécu, il a semé la langue française
Dans ses veines : Haïti, la liberté, la révolte, la beauté.
René Depestre, Prix Renaudot en 1988.c’est notre Rimbaud haïtien,
un homme haïtien qui a fait de la langue française une arme de lumière en capacité de créer une sphère commune de citoyenneté francophone
Et il n’est pas le seul.
Depuis l’indépendance d’Haïti en 1804, des générations d’intellectuels haïtiens ont contribué à faire rayonner la Francophonie :
- Par leurs romans, leurs poèmes, leurs essais ;
- par des œuvres puissantes, publiées, traduites, primées dans tout l’espace francophone.
- Et surtout, par la force de leur engagement dans la langue française.
Citons
- Dany Laferrière, Prix medicis immortel à l’Académie française
- Yanick Lahens, Prix Femina ;
- Frankétienne, placé sur la liste du prix nobel ;
- Marie Vieux-Chauvet, pionnière de la dénonciation littéraire des dictatures ; firmin et price mars
- Et tant d’autres, jeunes et moins jeunes, qui écrivent en français non par aliénation, mais par volonté d’invention et de partage.
Les auteurs haïtiens, depuis plus de deux siècles, portent la francophonie à l’international. La littérature haïtienne est une force majeure du monde francophone.
Haïti est une chance pour la francophonie dans une Caraïbe marquée par la pluralité linguistique — anglais, espagnol, créole, néerlandais —, Haïti est le seul pays où le français est à la fois langue officielle, langue culturelle et langue de production intellectuelle continue depuis deux cent ans.
Nous faisons vivre la langue française dans les écoles, dans les journaux, dans les bibliothèques, dans les romans, dans les débats publics.
Haïti, dans la Caraïbe, est un pilier francophone.
Un pilier culturel.
Un pilier symbolique.
Un pilier historique.
Et c’est pour cela que sauver la Bibliothèque nationale d’Haïti, c’est aussi sauver l’un des grands bastions de la Francophonie mondiale.
2. Un patrimoine pris en otage
La Bibliothèque nationale d’Haïti ne fonctionne plus à Port-au-Prince, la capitale d'Haïti . Nos bâtiments, qui abritent l’histoire intellectuelle, politique et littéraire du pays, sont aujourd’hui hors d’accès. Les lieux sont devenus un champ d’affrontement entre gangs et forces de l’ordre.
Nous ne savons pas dans quel état se trouvent nos fonds patrimoniaux. Nous ne savons pas ce qu’il reste de nos collections. Mais ce que nous savons, c’est que chaque manuscrit perdu, chaque journal disparu, chaque ouvrage brûlé est une page arrachée à l’histoire d’Haïti — et, par ricochet, à celle de la Francophonie.
3. Les défis de la préservation : quand l’urgence est patrimoniale
Au sein du réseau, dans plusieurs institutions ici présentes, les grands axes de réflexion tournent autour de la numérisation, de la découvrabilité des contenus, de l’accessibilité des métadonnées.
Des préoccupations légitimes, dans des environnements stabilisés.
Mais pour nous, à la Bibliothèque nationale d’Haïti, le défi est plus brutal, plus immédiat : il ne s’agit pas encore de rendre nos collections visibles, mais de les sauver d’une disparition totale.
Nos rayons ne sont plus accessibles dans la capitale haïtienne.
Nos locaux ont été pillés, vandalisés par des gangs armés.
Nous ne savons pas dans quel état se trouve notre fonds documentaire.
Et nous ne pouvons même pas nous rendre sur place pour constater les dégâts, car le bâtiment est situé au cœur d’un territoire devenu zone de guerre.
Alors, pour nous, préserver,
Préserver, aujourd’hui, c’est résister.
C’est :
- Refuser l’effacement d’un peuple par la destruction de sa mémoire.
- Tenir debout face à l’oubli, malgré la violence.
- Continuer à inscrire Haïti dans le concert documentaire mondial
La BNH ne peut pas être seul dans ce combat, nous entendons obtenir le plein soutien de toute la communauté francophone
4. Ce que nous demandons à la Francophonie
Aujourd’hui, je m’adresse à la Francophonie comme on parle à une famille.
Une famille d’héritage, de langue, de mémoire partagée. Nous venons aujourd’hui, non pas les mains tendues, mais le cœur ouvert avec une production de pensée haïtienne qui participe au rayonnement international de la francophonie et qui doit être préservée. La BNH appelle la Francophonie à une mobilisation exceptionnelle pour :
- Nous aider à reconstituer nos collections, par des dons de doublons patrimoniaux de bibliothèques francophones partenaires.
- la Numérisation et la mutualisation de fonds haïtiens conservés ailleurs (ex. : en France, au Québec, à la BNF, etc.).
- l’envoi en Haïti d’ouvrages physiques récents ou patrimoniaux (ouvrages sur Haïti, en français, en sciences humaines, littérature, jeunesse...).
- Obtenir des mobiliers de bibliothèques, armoires de conservation et équipements informatiques adaptés et de numérisation qui nous permettront de relancer nos services.
- Appui à la mise en place d’un plan de sauvegarde numérique en cas de catastrophe.
- Créer ensemble une plateforme numérique dédiée à la BNH, connectée au Réseau francophone numérique, Haïti puisse continuer à exister dans le concert des bibliothèques du monde.
Mais surtout, surtout et surtout
Inscrire la situation de la BNH à l’agenda politique des instances de la Francophonie (OIF, AUF, UNESCO, etc.).
Lancer un appel officiel à la communauté francophone pour la sauvegarde du patrimoine documentaire haïtien, avec le soutien du RFN.
Proposer la création d’un “Fonds d’urgence pour les bibliothèques francophones en crise”, avec Haïti comme premier cas concret.
Mais permettez-moi d’ajouter ceci :
Haïti ne demande pas la charité, mais la solidarité
Nous sommes aussi une nation qui peut renforcer, nourrir, enrichir le Réseau francophone numérique. Haïti est un bastion de la défense de la langue française dans les enceintes internationales. Elle a œuvré pour que le français soit reconnu comme langue officielle et de travail au sein de plusieurs grandes institutions internationales notamment aux Nations Unies, où Haiti fut l’un des premiers États à siéger après la Seconde Guerre mondiale.
Haïti, en tant que membre fondateur de l’OEA (créée en 1948), a été le premier pays francophone de l’hémisphère à y siéger activement. Son implication a été essentielle pour que le français soit reconnu comme langue officielle de l'organisation.
Haïti a œuvré, avec ténacité et conviction, pour que le français soit reconnu comme langue de travail au sein de plusieurs grandes institutions internationales, notamment à l’UNESCO, où sa diplomatie culturelle a souvent pesé dans les décisions favorables à la diversité linguistique.
Par cette constance, Haïti affirme son rôle actif dans la diplomatie culturelle francophone
Le RFN a besoin d’Haïti. Notre histoire, nos luttes, nos créations, notre littérature constituent un capital symbolique immense pour la Francophonie.
Dans un monde où les réseaux se construisent aussi par le poids culturel et l’exemplarité des parcours, Haïti incarne à elle seule un récit de liberté, de dignité, de résistance et de transmission.,
Haïti n’est pas une périphérie de la Francophonie.
C’est une source historique, une voix littéraire, une conscience politique francophone.
Et c’est pourquoi je suis ici aujourd’hui, pour vous parler de ce que nous risquons de perdre — et de ce que, ensemble, nous pouvons encore sauver.
En contribuant à la reconstruction et à l’intégration numérique de la Bibliothèque nationale d’Haïti,le RFN affirme sa vocation universelle, sa solidarité active,et renforce sa légitimité institutionnelle sur la scène internationale.
Car accompagner Haïti, ce n’est pas seulement répondre à une urgence : c’est inscrire le Réseau dans une dynamique de justice mémorielle, de diversité culturelle assumée, et de présence dans des zones du monde où la culture résiste aux armes.
En cela, Haïti peut devenir, au sein du RFN, un symbole fort de ce que peut et doit être la Francophonie documentaire :une communauté de mémoire vivante, solidaire, sans hiérarchie d’importance entre ses membres.»
Et si nous étions ce soir les passeurs de braises ? Ces voix d’Haïti, ces chants de cendre et de clarté, appellent non la pitié, mais l’alliance. Depestre nous rappelle : « Si notre amour restait indifférent aux appels sans écho de la souffrance humaine... » Ce n’est pas seulement une bibliothèque que nous cherchons à sauver, c’est la conscience même de ce que nous sommes en tant que peuples francophones. Haïti, dans ses ténèbres, continue d’éclairer. Ne laissons pas sa mémoire se noyer sans résonance. Debout, bibliothécaires, chercheurs, rêveurs ! Que le Réseau francophone numérique, de Port-au-Prince à Lézignan, de Québec à Paris, réponde présent, solidaire, fervent. Pour que vive la mémoire. Pour que survivent les livres. Pour que triomphe la langue.
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