Hybridations, un entre-actes d’art de Kesler Bien-Aimé et Grégory Jean-Baptiste
Écouter l'article
Il faut un grand effort pour retrouver ce qui est le plus immédiat et le plus naturel, car les conditions ordinaires dans lesquelles nous sommes amenés à agir et à penser sont pétries de clichés, de représentations et d'illusions, G. Deleuze et Felix Guattari (1976).
Hybridations ! Pourquoi cette exposition de photographies artistiques ?
Selon l’orthodoxie d’Art galerie, Kesler Bien-Aimé, photographe conceptuel et Grégory Jean-Baptiste s’allient pour faire œuvre utile en livrant aux amateurs d’art une exposition de photographies de belle facture. Sans tambour ni trompette dans la tradition classique de présentation devenue traditionnelle, ils déploient leurs voiles dans l’espace-galerie et polyvalente du CIDIHCA depuis le jeudi 10 avril 2025 sis au 430 de la rue Sainte-Hélène du Vieux-Montréal.
Cette expérience nouvelle recèle tant d’intrigues. Elle est présentée sous le concept Hybridations. Cette démarche se fait chair avec la spécificité des identités hybrides, rhizomiques comme une nouvelle tentative pour capter autant le cérébral que l’émotionnel. Quels propos performatifs sortiront de cet acte-art (act’art) ? Quels encadrés-thérapeutiques tireront les visiteurs de cette collection exposée pour faire plus de lumière à l’entendement enchaîné. En se mettant en mode noir et blanc, les photos de Kesler Bien-Aimé tendent à mettre en lignes horizontales le blanc dans un contexte où le « noir […] devient aujourd’hui la ligne de partage du monde » Web Dubois (1868-1963).
Comment voir plus ou moins clair ? L’expo Hybridations d’avril 2025, fournit-elle d’interprétations aux questions qui divisent le monde ?
Si cet acte-art ne répond pas à l’horizon de toutes les attentes, la collection ne convie à aucune description, à aucune ontologie préfabriquée. Comme énoncé au vernissage, l’exposition Hybridations interroge le racisme politique, la spiritualité, les biais sociaux, la peur des immigrants, le transhumanisme, etc. Lisant le babillard, ce geste s’inscrit dans des veines apparentées soit au « Mois d’Histoire des Noir/es », soit à la « Semaine contre le racisme ». D’entrée de jeu, la timide présentatrice, Valérie Gassien, encadreuse et photographe elle-même, tout en se démarquant du rôle de commissaire soutient - en proposant Hybridations comme un regard nouveau et une graphie neuve, l’exposition Hybridations est une tentative de poser une lecture unique entre ces deux photographes […] dans le contexte du « Mois de l’histoire des Noir/e/s. et de la « Semaine contre le racisme ». S’éloignant des théories, les deux photographes s’entremêlent pour déterminer l’apparition de nouvelles singularités, précise la présentatrice.
En dépit de la volonté de se montrer ensemble, les deux photographes expriment de manière différente leur sensibilité. À tour de rôle, chacun donne libre cours aux récits qu’il privilégie, aux techniques et aux sources de son inspiration. Le tout est cohérent à l’entente finale qui est le titre Hybridations et sa mise en espace. Quant aux visiteurs, des éloges et des questions brulantes de curiosités ne cessent de surgir concernant les titres comme : Asson, Croyance, Embrasement 30/40, Embranchements 24/36, Uni-vers-el (24/34), Depuis ma cellule 20x24. Aussi, bien d’autres sujets de l’expo montrent les difficultés à opérationnaliser cette hybridation tous azimuts. Dans les allées, par exemple, les discussions vont bon train sur tous les fronts : éthiques, esthétiques, photographiques, techniques, compositions, arts, actes, sérigraphies, photos, couleurs, noir ou blanc. Les réponses, avisées ou non, agitent et complexifient davantage l’énigme. Les côtés magiques et inattendus du visuel exposé font jaillir l’étonnement des amateurs d’art présents au vernissage.
En fait, bien que l’exposition soit rendue publique sous le couvert du concept Hybridations, l’ensemble présenté fait preuve d’une grammaire aménagée, dirais-je, aménagée à cet effet. C’est-à-dire des expressions « phot’arts » pour un « acte-d’art ». Il s’agit de la création d’une nouvelle espèce de fantasmagorie dans l’imaginaire collectif. L’hybridation envisagée est vue dans le « rapport du tout observable et observé », et dans l’incertitude des rapports sociaux toujours mouvants.
Que peut-on lire vraiment dans cette expo ?
Un ensemble d’impressions du maintenant, des biais sociaux exprimés en ombres figées, en artéfacts recherchés, rejetés, construits ou trouvés. Certains ont été aménagés, d’autres photographiés et présentés comme vrais ou vraisemblables. Dirais-je mieux, pour Kesler Bien-Aimé, ses actes sont des actes-arts qui tiennent à son intériorité, son vécu difficilement dicible[2]. L’écoutant parler de son projet de photos d’identité hybride, il met l’accent sur l’acte de composer ses prises de vue. Quant à Gregory Jean-Baptiste, ses œuvres sont éparses. Elles sont maintes fois réaménagées avant d’être admises comme pièces uniques, soutient-il. Son travail renvoie à un bricolage numérique monté, arrangé comme un puzzle sur un dispositif sérigraphique où il en ressort sur tissu haut en couleur. Dans ce cas, peut-on se demander si l’on est encore en présence de photographies, ou de « photographies dopées ? » Ce qui me fait penser à certaines expériences d’Henry Matisse au pochoir en arts plastiques.
En résumé Kesler et Grégory sont deux photographes libres. Deux formes. Deux créativités : une en noir et blanc et l’autre, contrastée en couleurs fortes. De l’ensemble de l’exposition, se transposent du vivant inconnu, des lignes de l’énigme, des hétérotopies (Foucault 1967) de l’après Histoire des Noir/es, celles de la morphologie sociale post-racisme avec ses corolaires : minorité, genre, diversité, sexualité, coloriste, embranchement, surimpression, homophobie. Est-ce la fin de la taxonomie ? En tant que pratique sociale, sans isoler l’acte de photographier de la technique et de l’esthétique, à l’ère de la post-vérité, on peut légitimement interroger l’objectivation/la subjectivation de la captation photographique. À cause des options multiples qui permettent de fixer et transgresser à l’infinie l’image photographique, certaines réalisations ne sont-elles pas adoubées comme telles ? Mais, l’énigme véritable est celle de saisir l’image de ce monde dans et avec sa complexité pendant que celle des sociétés en devenir tend vers l’image générative. Le pari de l’Hybridations ici est de montrer le signifiant et le signifié en devenir. En entre actes’arts, prospectivement, cette exposition montre au public des possibilités pour s’émanciper du tout-photographique. Ce que ces deux photographes donnent à voir ce sont des acte’arts qui viennent ébranler la frigidité dans la production hégémonique de l’art.
En dernière instance, l’exposition interpelle les responsabilités de chacun à se situer sur l’échiquier du jeu artistique. La photographie comme discours « non-aligné » s’ouvre à la polysémie. À chaque visiteur sa part selon sa culture visuelle. Ces artistes-photographes prennent position dans la tragédie sociale. Ils offrent aux visiteurs un « lab-spectacle », une curiosité à plein l’esprit. Quid de l’Hybridations en la circonstance ? Ce processus est toujours en marche. Prenant de nouvelles formes, il s’accélère sous nos yeux par des compositions instruites d’une vision neuve des relations et de l’organisation de la mécanique du rapprochement. Au-devant du voile qui coupe les deux principales scènes de l’exposition, deux Écoles de captation se distinguent. Ci-devant, elles se complètent par un hyménée propre à l’hybridation. En circulant dans la surface, les participants se mêlent, pêle-mêle dans une douce cohue cognitive, visuospaciale poursuivant des échanges identitaires propres à leurs références culturelles. Telle que, je l’interprète, l’exposition Hybridations ici appelle à dépasser le « faire commun » afin de faire place aux mouvements circulatoires et contradictoires. En effet, les imaginaires qui génèrent ces déplacements tendent à un double jeu : celui de deux pôles simultanément séparés de voiles, mais plus loin, unis d’une entrée reliant leur antre. Les deux vibrent en mode d’attraction où les êtres-sujets sont fixés par des ondes bouleversantes dans le champ concentrique des visiteurs. Par ce tourbillon in situ propre aux entre actes et arts , l’émulation apporte son lot d’interrogations ou de conflits à débattre ou à abattre. Ceci révèle à la fois l’éthique, l’esthétique et même l’importance du non-être. Sur place, les initiés de l’art dégainent. Des questions pleuvent sur la vraie nature de la mécanique de ceci ou de cela ? Interrogations. Approbations. Réprobations.
Comment donc « Mon genre ?, cette photo proche du wokisme par Kesler Bien-Aimé ? « Que signifie en vrai ce point d’interrogation dans le cartel de composition qui se remet comme sujet identifiant en question ? Et Embranchements » ; je vois une parenté entre ces deux-là, lâche une visiteuse, théoricienne et doctorante en histoire de l’art à l’UQUAM. « Les deux se rapprochent, tu trouves ? « Cela renverse tout : je n’ai pas compris du premier coup » : « Uni- vers-el » balbutie une autre, amoureuse de l’expérience « Waw ! Waw ! Ça renverse les paradigmes ». Et j’en passe.
Certes, depuis le dadaïsme (1916-23) et le Bauhaus (1919), l’art s’est tout permis. C’est finie l’éthique classique de représentation, n’est-ce pas ? Pourtant, avec l’émulation, prendre place, toute sa place dans le monde de l’art, reste une métamorphose difficile. Malgré tout, l’expo Hybridations aboutit à une autre réussite plus robuste. Une qui est censée un non-commun, mais une autre « autre que soi-même ». D’où le refus de l’ontologique, en effet, cette expo prend son sens dans ces entre-acts qui parient d’ébranler les anciennes pratiques de l’art photographique alors que l’avènement du nouveau est moins certain. Toutefois, cette expérience de l’hybridité ne s’oppose pas aux attentes - liens identitaires, sémiotiques et symboliques des visiteurs. Au contraire, elles sont perçues ici comme contributrices à la création et la lecture complexe de l’œuvre d’art et de son appréciation. Tout étant au service du rapprochement, cette collection peu figurative érige dans l’espace-galerie du CIDIHCA une fresque rectangulaire ouverte aux questionnements du moi, du soi et des aux autres.
Fanfan Clairvil
Voir en ligne à l’URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/gilles-deleuze-et-felix-guattari-faites-rhizome-et-pas-racine-4611027
Après lecture de la collection Identité hybride dans le portfolio Itinéraires du photographe Kesler Bien-Aimé.
0 commentaire
Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.
Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.
Se connecter Créer un compte
Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.