Nimrod ou l’écriture comme pacte ontologique : parole de silence, mémoire d’exil, mystique du visible
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Né en 1959 à Koyom, dans le sud du Tchad, écrivain inclassable, poète et penseur à la croisée des genres et des continents, Nimrod déploie une œuvre qui excède les cadres habituels de la littérature dite postcoloniale ou francophone. Car c’est bien à une esthétique de l’excès — excès non pas d’ornement mais d’intensité, excès de présence — que s’adonne cette œuvre traversée par la question de l’origine, du déracinement, et de la lumière comme éthique de l’être. En cela, Nimrod n’écrit pas simplement à partir d’une géographie ; il écrit à partir d’un vertige. L’une des constantes les plus structurantes de l’œuvre de Nimrod est l’expérience de l’arrachement. L’exil, chez lui, n’est pas une thématique, encore moins un motif pittoresque. Il est une condition ontologique, un mode d’être au monde. L’exil n’est pas le lieu d’une perte à déplorer, mais d’une tension productive : être toujours en mouvement, dans le « non-lieu », entre des langues, entre des histoires, entre des cosmogonies. C’est dans cet entre-deux que se forge une voix singulière, qui ne cherche ni à résoudre l’écart ni à le combler, mais à l’habiter comme une forme de lucidité fondamentale. Dans ses essais (La nouvelle chose française, 120 nuances d’Afrique), Nimrod pense l’Afrique depuis l’Occident sans nostalgie, sans idéalisme, mais avec la claire conscience qu’aucune synthèse n’est possible. Il récuse les dichotomies faciles entre tradition et modernité, Afrique et Europe, enracinement et nomadisme. Ce qu’il met en œuvre, c’est une poétique de l’écart, une pensée de la fissure, à la manière des grands écrivains de la diaspora — Césaire, Glissant, Fanon, mais aussi Rilke ou Montaigne. Chez Nimrod, toute identité est problématique, tout lieu est un seuil. La poésie de Nimrod se donne comme une phénoménologie du visible. Dans J’aurais un royaume en bois flottés, Petit éloge de la lumière nature, ou encore Anniversaires & paquets cadeaux, la lumière y est omniprésente, non comme simple métaphore, mais comme phénomène premier, quasi numineux. Elle révèle, transfigure, creuse le monde. Elle ne dissimule rien : elle dévoile tout. Il y a là un geste quasi mystique — mais sans transcendance affirmée, sans dieu nommé. Il s’agit plutôt d’une mystique laïque, d’une théologie sans Théo : une attention extrême au monde, à la matière, aux êtres, aux arbres, à la poussière, comme s’ils étaient porteurs d’un secret que seule la poésie peut effleurer. Nimrod n’écrit pas pour expliquer le monde, mais pour s’y incliner. Cette inclination est celle du poète devant le mystère, du penseur devant le silence, du corps devant le temps. C’est pourquoi sa langue est lente, ample, charnelle. Elle ne cherche pas l’effet, elle cherche l’accord — entre les choses, entre les voix, entre les blessures.
Le poème, chez Nimrod, est un instrument d’accordage ontologique. Le titre de son roman La traversée de Montparnasse (2020) ne doit rien au hasard. La traversée, chez Nimrod, est une figure centrale, presque archétypale. Traversée des lieux, des langues, des formes littéraires, mais aussi des affects, des blessures, des héritages. Traverser, c’est refuser le figement, mais aussi l’oubli. Dans Le temps liquide, cette fluidité devient forme : les récits s’écoulent comme le souvenir dans la conscience, sans début ni fin, avec des retours, des échos, des silences. Cette fluidité est une réponse stylistique et existentielle au monde fragmenté qui est le nôtre. À l’opacité des frontières (qu’elles soient nationales, identitaires ou discursives), Nimrod oppose la liquidité de la mémoire, l’éclat du sensible, la continuité du souffle. Il ne cherche pas à imposer une voix, mais à faire entendre un chant multiple, venu de loin, traversé de mille résonances. Il n’écrit pas sur l’Afrique, mais depuis un être-africain-au-monde, qui refuse de se laisser réduire à l’un ou à l’autre des pôles géographiques ou symboliques qu’on lui assigne.
Loin de se contenter d’écrire, Nimrod a fondé les éditions Le Manteau & la Lyre, comme un prolongement naturel de son geste d’écrivain. Là encore, l’acte éditorial n’est pas secondaire : il est fondamentalement éthique. Il s’agit d’ouvrir un espace à des voix marginales, singulières, poétiques. Le nom même de sa maison dit tout : le manteau comme abri, la lyre comme chant. Publier, pour lui, c’est abriter une parole nue, lui offrir un seuil, un souffle, une chambre d’échos. Dans un monde littéraire souvent dominé par les logiques de marché, de visibilité, de vitesse, Nimrod propose une autre temporalité : celle de l’écoute, de l’exigence lente, de l’élaboration. En cela, son rôle d’éditeur est parfaitement en phase avec sa vision poétique : il s’agit toujours de tisser, de relier, de recueillir — et non de produire à tout prix. Vue par une posture rare : celle de l’écrivain-médiateur. Il n’impose pas un discours. Il interroge. Il n’instruit pas, il éclaire. Il ne crie pas, il écoute. Ce rapport au monde, profondément éthique, repose sur une métaphysique implicite : la parole n’est pas une arme, elle est une offrande. L’écriture n’est pas un territoire à conquérir, mais une frontière à traverser, un seuil à méditer.
Chez Nimrod, le silence est constitutif de la parole. L’écriture vient toujours après l’écoute, après l’observation, après l’éblouissement ou la blessure. Elle est la sédimentation lente d’une attention radicale au monde. C’est pourquoi ses textes, même les plus intimes, résonnent d’un souffle collectif : ce sont des chambres d’écho où l’universel se fraie un chemin dans les méandres du singulier. Nimrod est, aujourd’hui, l’un des écrivains les plus importants de la scène littéraire francophone — non pas pour sa notoriété médiatique, mais pour l’intensité de son engagement esthétique, pour la fidélité de son œuvre à une vision du monde profondément humaniste, exigeante, lumineuse. Son écriture, en archipel, échappe aux classifications. Elle est multiple, mouvante, frontalière. Elle dit le monde tel qu’il est — fracturé, beau, terrible, éblouissant — mais elle le dit dans une langue où la douleur n’annule jamais la lumière. Lire Nimrod, c’est accepter de se laisser déplacer, décaler, désarmer. C’est accepter de penser autrement les liens entre l’Afrique et l’Europe, entre le visible et l’invisible, entre l’exil et l’enracinement. C’est, enfin, entendre une voix qui ne cesse de murmurer, à travers les livres, les siècles et les continents, cette vérité fondamentale : que la poésie, lorsqu’elle est pleinement habitée, peut être une forme de salut.
Godson MOULITE
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