Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

Les temps d’émotion : entre patrie déchirée et sérénité retrouvée

Les temps d’émotion : entre patrie déchirée et sérénité retrouvée

Écouter l'article

(Deuxième partie)

Quand un pays abdique ses libertés, quand il abdique le contrôle, quand il ne sait pas se faire à ces mesures libérales qui font que les affaires de tout le monde sont les affaires de chacun… quand le bourgeois rentre chez lui et se croit bien sage lorsqu’il peut se dire qu’il ne s’est pas occupé de la politique, c’est qu’il ne sait pas que la politique, c’est notre sang, que la politique, c’est notre argent, c’est notre honneur… Quand un pays abdique ses libertés et ne sait pas les défendre ; quand il se met sous la protection d’un homme providentiel… il en résulte fatalement ce que vous venez de voir ; la décomposition et la démoralisation ! Non ; n’abdiquons jamais ; sachons que chacune de ces libertés, c’est notre vie, c’est notre bonheur et que ne pas défendre, c’est déserter ce que notre mission ici-bas a de plus haut et de plus sacré » !

Conseil donné par un homme qui militait dans l’arène brûlante de l’Assemblée de Versailles en 1870, et cité par Edmond Paul, dans « Les causes de nos malheurs », pp.150-51 [Editions Fardin, Haïti 2015], et restitué ici dans toute son extension.

Toutes ces scènes d’horreur comme situation préoccupaient les acteurs de la communauté, particulièrement Roger qui tout compte fait était gêné par la surveillance et les semonces des volontaires qui ne portaient pas d’uniforme de l’armée. Il faillit le payer cher quand des mains sales avaient attenté en deux fois à sa vie, la première étant le jour de ses fiançailles, qui coïncidait avec la parade du sept novembre. Obscure image ou, si vous préférez, image floue que l’auteur du roman a préparée pour le lecteur, par une écriture marginale, extrêmement versatile et inconstante, si l’on tient comme référent qu’au moment de la réception de l’œuvre prédomine l’esthétique naturaliste.

En parcourant les pages du roman, il se dégage que le journaliste engagé prenait de plus en plus d’engagement (outre son acte héroïque au début de la trame pour sauver un concierge d’un incendie) dans la construction du Canada démocratique, respectueux des droits, vu que ses inclinations se décantaient clairement de la politique, se limitant de ramener chacun à faire sa part de reconstruction. Il était difficile de voir le militant intellectuel comme son camarade de pension par exemple, Pierre Châteauneuf, un rêveur que l’insouciance avait rendu naïf selon qu’il s’était idéalisé quelquefois son hypothétique rôle dans ce qu’il fallait faire pour son petit bonheur personnel.

Il n’échappe à l’attention de Maxine l’autre dimension de Roger : l’esprit de la militance de base, et non révolutionnaire. Là où sa contribution était notoire. Sur ce flanc le livre n’a perdu de sa valeur. Il manie ou rend au lecteur une information suffisante, parce qu’on voit bien avec clarté que l’auteur connait le contexte historique auquel il se réfère, et non avec frivolité. Ainsi, l’inquisiteur ne rigole pas en adhérant à l’idée que L’auberge Bonacina rate de peu de se convertir en un classique. Et cela pour un jugement historique pas du tout téméraire que je reproduis ici :

« Dès le lendemain de ce jour mémorable, voilà que la plus grande excitation règne dans la ville : une rencontre entre les troupes anglaises et les patriotes a eu lieu à Saint-Denis – lutte sanglante, qui a résulté en une immense victoire pour les patriotes. Ivre de joie en apprenant cette nouvelle, Roger éprouvait cependant un regret extrême, celui de n’avoir pu être parmi les combattants, à lutter dans les rangs. Très à cheval sur ses devoirs, et surtout la fidélité au serment, qu’il ne pouvait la regarder comme une vertu, pour rare qu’elle est devenue. Il était sur plusieurs fronts abordant les problèmes et affrontant les choses les plus effroyables qui se passaient dans leur rang. Tantôt au journal la Minerve, tantôt aux Saules auprès de sa mère, laquelle avait été affaiblie un temps avant de mourir par les émotions récentes qui l’obligeaient de nouveau à être alitée ».

Si la plus grande excitation qui régnait dans la ville ne surprend pas, mais ne manque pas d’attirer l’attention le fait qu’elle allègue comme source d’autorité les fumées d’un étrange romantisme dans ce qui suit :

« L’amour du jeune homme pour sa fiancée, affiné par la proximité du péril devenait de plus en plus profond, sa tendresse se doublait du sentiment de sa responsabilité – un moment, il songea à lui demander de l’épouser tout de suite afin de pouvoir mieux la protéger… puis il se dit que ses craintes étaient sans doute puériles, vu que la maison était sans doute éloignée de la scène des combats ».

La nouvelle de ces événements n’arrêtait pas d’époustoufler le journaliste, lui, qui, tantôt devait être auprès de Madeleine, sa sœur, qu’il peinait à regarder à travers les grilles du Monastère, tantôt auprès de Ginette sa fiancée depuis peu, depuis que son cœur était suspendu à celui de la petite jeune fille au regard inquisiteur, et finalement à la pension de Mame Mathurin où, en compagnie de Pierre Châteauneuf, son camarade, il logeait après le boulot au journal La Minerve.

Y compris Roger Le Charme est marqué par une nature moderne ou évoluée qui ne finit pas de s’éclipser ni avec l’infortune, si elle n’était pas celle du cœur, et c’est étrange pour un homme. L’humanité du personnage transparait dès que la moindre chose catapultait la clameur d’un langage pas du tout distinct de ses trois trajectoires citoyenne, chevaleresque et patriotique, et maintenait toujours un lien avec la vie terrestre.

Aussi, on peut observer à certaines occasions que le personnage est moulé aux éléments de la nature. Ainsi, l’esprit du patriote de la jeunesse canadienne de 1837 est comme une flamme très vive partant du cerveau descend au cœur et met en branle les initiatives. Un soir il se rendit par exemple chez ceux qui lui tenaient lieu de futurs beaux-parents et leur apprenait qu’il retourne aux Saules (la maison familiale) dans deux jours voir les siens, Ginette y était depuis pour la connaissance des membres de sa future belle famille. Un tel déplacement fit éprouver une certaine appréhension au colonel retraité, l’oncle de Ginette, suite à l’agitation qui se répandit de plus en plus à Montréal, Québec et les alentours.

Quant à la condition d’antagonistes, les personnages du camp des bureaucrates sont configurés comme étant peu sympathiques aux patriotes dû au cumul des offenses qu’ils font directement ou indirectement aux canadiens-français à cause du non-respect des traités signés, ce qui enfumait leur dignité d’un brouillard blanc. Ainsi dans le roman on lit ce qui suit :

(…) - Et, reprit mère Sainte-Louise, cet essai de proclamer l’indépendance du Canada, que faut-il en penser?

-Une utopie, déclara le colonel, un beau rêve ; notre pays est trop jeune, notre peuple trop peu nombreux, nos gens trop peu riches – surtout, il n’y a pas chez nous cette complète unité, essentielle à un mouvement d’une telle envergure !

- C’est aussi mon opinion, dit le docteur ; nous ne tarderions pas à être englobés – fondus – dans un autre peuple plus fort et nous n’aurions pas alors, pour notre religion et notre langue, la protection que nous garantissent les traités !

-Vous avez parfaitement raison, dit le colonel ; je crois, néanmoins, que toutes ces souffrances, ces généreux dévouements, ces appels désintéressés – en dépit de tant d’erreurs et de coups de tête – je crois, dis-je, que ces revendications ne seront pas perdues, nos patriotes n’auront pas lutté en vain ! Qu’en pensez-vous, ma révérende mère ?

-Monsieur le colonel, je ne suis qu’une humble religieuse ; seul mon âge me permet d’émettre une opinion sur ce sujet brûlant. Puisque vous me le demandez, je pense que, tout en gardant jalousement intact son caractère distinctif, notre peuple doit se laisser grandir sous la domination actuelle, sans d’inutiles et déplorables combats sanglants ; je crois que tout le mal – et Dieu sait qu’il y en a – provient de représentants indignes ou aveugles, et non d’une autorité que, nous, les ursulines, avons toujours trouvée courtoise et juste ; je suis convaincue que si nos Canadiens pouvaient se laisser connaître avec leur valeur, leurs qualités réelles, et se permettre de voir chez les adversaires autre chose que l’animosité, ce serait un grand pas de fait vers une grandeur future, engendrée par la paix ; il leur faudrait pour cela déchirer le bandeau de haine que tant d’injustices leur a mis sur les yeux – leur solide esprit racial n’en subirait aucune atteinte ! Mais, je me suis permis une trop longue dissertation, et, dit-elle, regardant son tablier, l’heure nous commande. Je pense que notre chère, doublement chère, Saint-Fidèle a dû demander bien des choses, ce matin, pour sa patrie déchirée » !

Le rôle actif qu’acquiert la nature mystificatrice dans l’œuvre fait que l’attitude de la jeunesse canadienne de 1837 est comme interpellée. Ainsi, les personnalités morales qui n’étaient pas nécessairement les personnages principaux sont configurées comme porte-à-faux et aussi comme reflet, dans cette difficile relation entre êtres humains et espace vital. En ce sens les personnages se convertissent en symboles dans le contexte global du roman, du soulèvement de cette jeunesse.

Si reproche il pourrait y avoir ici, ce serait sans porter atteinte à la personnalité complexe de quelques personnages surtout le trio qui porte le poids de l’action narrative : Roger Le Charme, le journal La Minerve, L’auberge Bonacina (renforcée par la présence de l’honnête concierge qu’était Pitre Lalancette), mais spécialement le journaliste engagé, les personnages ayant rempli une fonction concrète dans l’armature narrative : René  d’Estioles et sa femme Muriel, les autres comme Madeleine et Ginette, en dépit de leurs actions intelligentes ayant conduit à la capture de leurs ravisseurs. Quant au tribun Papineau, qui, sur les instances de ses fidèles, a fait défection au beau milieu de l’engagement des patriotes et dans l’intérêt de ceux-ci, dit-on, son action peut être perçue comme une symphonie inachevée. A eux seuls, les ravisseurs symbolisent le fatalisme qui poursuit celui qui viole les lois naturelles du territoire et qui le conduira inévitablement à l’échec et à l’anéantissement. Parce que comme dit dans le roman « Je pense que notre chère, doublement chère (graphie de l’auteur), Saint-Fidèle a dû demander bien des choses, ce matin, pour sa patrie déchirée »

N’empêche que les personnages sont liés à un espace soudainement mythique, doté d’une volonté chamboulée, qui, en d’autres termes, leur impose son rythme, convertit leurs actes en réplique aux leurs, et les conforme à une substance qui leur est impropre. Les exemples fourmillent dans ce roman. Nonobstant, les relations entre territoire et personnages pourraient s’encadrer en empathie et antagonisme.

Quant au journaliste Roger, appuyé par « les Fils de la Liberté », son identification se manifeste par la ligne de son éditorial.

 

Jean-Rénald Viélot     

A suivre

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre