Frankétienne, le fils du Bel-Air
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Il y a des noms qui ne se contentent pas de traverser un quartier : ils l’habitent, le définissent, le portent au-delà de ses limites. Frankétienne est de ces noms-là. Rue Tirremasse, rue Docteur Aubry, au cœur du Bel-Air, son empreinte est partout. Pour nous qui avons grandi dans ces rues, il n’était pas seulement un homme, un écrivain. Il était une âme, une lumière. Il incarnait le quartier, ses combats, ses rêves, ses mots trop souvent tus. Frankétienne appartenait au Bel-Air, et le Bel-Air lui appartenait. On le connaissait tous, même ceux qui n’avaient jamais ouvert un de ses livres. Il n’avait pas besoin de dire un seul mot pour qu’on sente sa présence. Les anciens parlaient de lui avec cette fierté qu’ils ne manifestent qu’en de rares occasions. « C’est notre Frank », disaient-ils, comme pour souligner qu’un homme né ici pouvait porter haut la dignité de tout un peuple.
Rue Tirremasse, on parlait de lui comme d’un modèle, d’un guide. Il était l’écrivain de nos vies, celui qui voyait la beauté cachée sous la poussière, qui comprenait la poésie dans le chaos. Il nous a appris à regarder nos rues autrement, à voir dans les craquelures du béton la possibilité de quelque chose de grand. Ceux qui aimaient les mots, les rêves se réclamaient de lui. Dire un mot rare, construire une phrase qui chante, c’était « faire du Frankétienne ». Et même ceux qui n’écrivaient pas se sentaient proches de lui. Parce qu’il n’était pas seulement un poète : il était une promesse. Une preuve qu’on pouvait venir du Bel-Air et toucher le ciel.
Les enfants l’admiraient. Les jeunes voulaient lui ressembler. Pas forcément en devenant écrivains, mais en étant à leur manière de devenir des hommes et des femmes qui comptent. Parce qu’à travers lui, on voyait une autre version de nous-mêmes, une version qui refusait de se soumettre aux fatalités, qui croyait encore que les mots pouvaient changer quelque chose.
Frankétienne, c’était aussi l’histoire. Rue Docteur Aubry, on disait qu’il avait grandi là, que ses premiers mots avaient résonné sur ce même bitume. Cette rue était la sienne, comme Tiremasse l’était, comme tout le Bel-Air l’était. Ses œuvres en portaient l’empreinte : Pèlen tèt, où il explorait les contradictions de l’humanité, était aussi une métaphore de ces vies qu’on menait ici, tiraillées entre la survie et le rêve. Ses poèmes, ses pièces de théâtre, ses tableaux, tout portait en lui un peu de nos cris, de nos silences et de notre force.
Pour nous qui avons grandi au Bel-Air, Frankétienne n’était pas qu’un nom dans les livres. Il était un père, un frère, un ami. Il était ce phare au milieu de l’obscurité, celui qui disait : « Vous êtes plus grands que ce qu’on veut vous faire croire ». Il a donné un visage au Bel-Air, et une voix à la rue Tiremasse. Aujourd'hui, ses rues ne pouvaient même pas pleurer son nom, ni faire leur deuil, car depuis des années, le silence habite ces lieux. Le Bel-Air est en deuil, mais ce deuil, il ne peut le crier ni l'exprimer comme il le voudrait. Les Belairiens sont tristes, car ils ratent ce qui aurait dû être un moment de célébration, un bel hommage, une fête à la hauteur de l'homme qu'était Frankétienne. Mais même dans ce silence imposé, son nom résonne, porté par la mémoire de ceux qui l'aimaient.
Frankétienne, fils du Bel-Air, fils de nos luttes et de nos espoirs, tu vis dans chaque mot, chaque pas, chaque souffle. Tiremasse t’appartient. Docteur Aubry t’appartient. Et nous, qui avons grandi dans ces rues, nous savons que sans toi, elles n’auraient pas été les mêmes. Pour tout ce que tu as donné, pour tout ce que tu nous laisses, merci. Que ton nom continue de résonner comme un chant, comme une promesse !
Evens Dossous
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