Manno Charlemagne, encore d’actualité !
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Le mythique chanteur révolutionnaire haïtien, Manno Charlemagne, est à la musique haïtienne ce que Karl Marx est à la sociologie critique. Avec une œuvre colossale devenue une mine à enseignement pour la révolte populaire en vue de la transformation socio-économique d’Haïti, il a su marquer la musique haïtienne d’une empreinte indélébile, qu’on se le dise. C’était un artiste bouleversant et sensible à la souffrance existentielle des opprimés.
Ses textes, sa voix, son sens de l’histoire et son engagement font de lui un artiste hors du commun, une voix qui porte celle des déshérités du pays, des exilés et des non scolarisés, donc des exclus de la société, voilà. Joseph Emmanuel Charlemagne de son vrai nom avait le verbe aussi beau que tranchant. Aussi poétique que subversif. Aujourd’hui encore, son travail, richissime, rime avec le réel haïtien, teinté d’ombres, de mitraille, de sang qui coule à flots et des familles séparées.
Qui, loin de la terre haïtienne, ne rumine pas sa nostalgie en écoutant le fameux titre que voici : « Le mal du pays ? » Combien d’hivers vécus ailleurs sous des cieux qui nous rappellent que nous ne sommes pas chez nous, alors qu’il y a ce soleil qui ne ferme jamais ses yeux aux humains et cette mer, infiniment bleue, qui ne demande qu’à être admirée en ouvrant ses bras ? Manno, fin compositeur, savait s’en prendre à une rhétorique dans laquelle s’est enfermée la société haïtienne : « aide au développement ».
Pour lui, il s’agit tout simplement d’un vitrage d’idéologies. Avec sa voix grave et sa guitare, il a dénoncé à travers sa musique l’injustice, la mauvaise gouvernance, la misère et surtout les rapports de domination et d’exploitation entretenus par la communauté internationale d’avec Haïti. Les organisations mondiales n’ont fait, chantait-il, qu’entraver le développement du pays. Ces organisations sont à ses yeux une source d’enrichissement pour des politiciens cupides.
L’originaire de Carrefour a été de ces artistes qui luttaient contre le totalitarisme des Duvalier. D’ailleurs, en 1963, adolescent qu’il était a subi les tortures du gouvernement de François et a même été emprisonné, alors qu’il n’avait que 15 ans. Manno Charlemagne, à cet âge, avait déjà un sens relativement aiguisé de la politique. Donc ce n’est pas un simple hasard qu’on trouvera un Manno qui fera de sa musique un outil de combat, un espace de promotion de la praxis au sens marxiste du terme.
Membre de la chorale de son école, les Frères de l’Instruction chrétienne, il allait chanter à la messe. Fils d’un musicien qu’il ne connaîtra jamais, Manno avait déjà donc la musique dans le sang. C’est en 1968 qu’il alla fonder son premier groupe baptisé « Les Remarquables ». Fini les je-crois-en-Dieu et les au-nom du père, place à une carrière musicale nourrie du rythme du vodou et des chansons des bandes de rara qui se défilaient dans les rues de Carrefour.
Un peu plus tard, il fonde « Les Retouvères » avec le chanteur Marco Jeanty, son bon ami. Cette alliance scella son penchant pour des chants traditionnels à caractère revendicatif. En 1978, les deux compères ont enregistré leur première plaque baptisée « Manno et Marco », portant un message révolutionnaire, une parole qui dit non aux atrocités orchestrées par les tontons macoutes, milice au service des Duvalier, s’arrogeant le droit de tuer.
Manno et Marco à eux deux ont dit tout fort ce que presque personne n’osait même pas parler à cette époque dans sa chambre. Ce premier disque a connu un grand succès grâce à sa diffusion sur la station Radio Haïti Inter, dirigée par le feu Jean Léopold Dominique, célèbre journaliste et intellectuel haïtien. De « Lapli » en passant par grann, Charabia, cet album est un témoignage sur le vécu douloureux de la population haïtienne vivant dans la pauvreté la plus abjecte.
Six autres albums vont suivre : Konviksyon (1984) ; Fini les colonies (1985) ; Òganizasyon mondyal ( 1988) ; Lafimen ( 1994); Manno et tap tap ( 2004) et les inédits de Manno Charlemagne ( 2006). Ce qu’il y a comme élément constant dans ces disques, ils sont tous faits non seulement pour dénoncer les rapports sociaux inégalitaires, la corruption, la violence urbaine, l’exode, l’ingérence de l’« international communautaire », pour reprendre penseur Jn Anil Louis-Juste, grand penseur haïtien, mais aussi pour célébrer la vie, le courage et l’amour de la femme haïtienne. Se pa sipriz si jodi a Manno ap chante pou yo !
Manno n’a raté aucune occasion dans son entreprise musicale pour appeler un chat un chat quand il faut parler de ceux qui sont responsables de la situation chaotique d’Haïti. Do manno te laj pase yon laye. Il critique ouvertement l’intelligentsia haïtienne incapable de proposer une solution aux problèmes qui rongent le pays. Par ailleurs, il s’en prenait au droit de l’homme, qui est une farce pour lui, un mensonge, une idéologie pour nous aveugler.
Qu’il n’était pas, même s’il en demandait, le seul à avoir un « Ti limyè » pour voir comment la vallée de l’Artibonite a été détruite sous le poids de la concurrence des entreprises multinationales, c’est vrai, mais qu’il était le seul à être arrivé à citer le nom de Michel Bennett, femme du dictateur Jean-Claude Duvalier, dans un morceau, le fait est incontestable. Manno était intransigeant et ne faisait pas la demi-mesure.
Né trois ans après la Deuxième Guerre mondiale, soit le 10 avril 1948, Joseph Emmanuel Charlemagne est cet artiste qui a promené un regard critique sur la société haïtienne. La condition humaine est pour lui une source d’inspiration. L’exploitation des travailleurs haïtiens en République dominicaine ne passe pas inaperçue dans ses œuvres. Le 10 décembre dernier ramène le 7e anniversaire de son décès. Manno, encore d’actualité !
Wesker Sylvain
1 commentaire
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Erminedo LAVERTU
Haïti, la terre qui a produit un tel artiste ne peut pas périr ainsi.