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Ma Lecture du roman « Nous mourons le dimanche »

Ma Lecture du roman « Nous mourons le dimanche »

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M’appuyant sur cette citation du philosophe David Hume  « tout individu devrait être d’accord avec son propre sentiment sans prétendre régler ceux des autres », je me permets, en tant que lecteur de « Nous mourons le dimanche », d’affirmer que ce roman est un chef-d’œuvre de tendresse, de passion et de vérité affinées par la virtuosité d’une narratrice à la plume butineuse de mots et d’expressions spontanément  imagées. Oui, un chef-d’œuvre à un triple point de vue : un parti pris du Beau immédiatement perceptible, une écriture d’un  naturel captivant et un contenu tragique dosé par une âme ouverte.

Jetant d’abord un coup d’œil sur la couverture, mes sens ont été tétanisés par un joyau visuel. Comment, en effet rester indifférent à cette chambre d’une rare sobriété ornée de main de maitre de quelques objets harmonieusement rangés : une berceuse, une bougie, un pot à fleur et un tableau? Comment demeurer insensible à ce vert-tendresse que supporte harmonieusement un parquet en boiserie vernie élégamment liée aux teintes de la berceuse ? Que dire de ce rideau mauve suspendu de manière à laisser s’infiltrer cette luminosité naturelle touchant discrètement une partie de la berceuse et du pot à fleur invitant déjà le lecteur curieux à imaginer cet au-delà des carrés quadrillés de la fenêtre donnant accès au flou artistique du bosquet externe ? Est-ce par ce chemin du Beau que « nous mourons le dimanche » ? Ce gracieux mariage d’extériorité  et d’intériorité nous invite déjà à sortir de la banalité du quotidien pour contempler, comme cette enfant debout dans le tableau accroché sobrement au mur, un univers feutré associant des éléments naturellement proches (l’arbre, le sable, la mer) et artificiellement lointains (l’astre ou les astres au-dessus de l’eau). Cette belle couverture n’est ni plus ni moins qu’une invitation au survol du contenu du roman.

Là aussi l’auteure de « Nous mourons le dimanche »  est parvenue à nous accrocher. Elle nous livre le secret de son roman : c’est un témoignage poignant et tragique. Elle s’adresse d’abord à son petit-fils, appelé un jour à grandir et à chercher à savoir. Puis suit un prologue burinant  sa relation à la Mort, synthétisée dans un poème d’Ida Faubert « Pour Jacqueline ». Cette stratégie d’écriture est plutôt heureuse, car elle porte le lecteur à s’aventurer davantage à travers les pages du livre. Et alors il passe de la simple curiosité à la fascination ; fascination devant le choix de l’ordonnancement des sections de l’histoire. La narratrice nous convie à une belle marche à reculons : la Première partie table sur « la vie après ». N’a-t-on pas alors envie de connaitre « la vie avant » ? Bien sûr. Alors elle nous la sert sur un plateau d’argent. Ainsi, s’il y a une « vie après » avant la « vie avant », n’est-il pas de bon ton de chercher à comprendre la raison de ces deux moments ? Évidemment, et l’auteure Nathalie Lemaine rebelote. Elle nous invite à réfléchir sur ce qui est l’énigme de toute existence humaine : « La Mort ». Quel talent ! Quelle belle manière d’inviter à réfléchir sur la Mort! La violence tragique est atténuée par l’élégance du narratif. Et au bout de cette pérégrination à travers mots et portraits, le lecteur saisit grâce à l’Épilogue le fil conducteur de cette implacable logique narrative : si, au niveau de la dédicace, Lucas, petit-fils de l’auteure, doit un jour savoir, in fine, au niveau de l’épilogue, ce récit est destiné à immortaliser Sorayah, la fille de Nathalie Lemaine, non pour en faire une déesse mais par simple souci cathartique. Ne lisez pas ! Écoutez plutôt la détresse maternelle : « L’éventualité que ma fille, dépourvue de lignée, tombe dans l’oubli relativement vite m’a toujours attristée. »

De ce fait, le récit « Nous mourons le dimanche » livre toute la dimension de son contenu. C’est un texte d’une rare portée culturelle et humaine. Chaque page de ce roman est une invitation à la découverte de l’âme et de la culture haïtienne et de notre vrai rapport à la mort. D’abord nous y découvrons en acte la  dimension exacte de la notion de famille en Haïti. Le roman mentionne à l’envi l’existence chez nous de trois types de famille solidairement liés : la famille nucléaire, la famille élargie et la famille communautaire.

 Dans le texte, la famille nucléaire est omniprésente. Elle est constituée de ces quatre personnages : la mère (la narratrice), le père (Robert), le fils (Christian) et la fille (Sorayah, la défunte) ; l’un veille sur l’autre suivant les limites de sa compréhension du deuil. Ces personnages sont présents à tous les carrefours du roman. Tantôt ils agissent, tantôt ils se morfondent dans un univers où désarroi se mêle à altruisme. Ensuite, le récit abonde de références à la famille élargie ; la liste des frères et sœurs, des cousins et cousines, des oncles et tantes est intelligemment établie dans une œuvre qui, parfois, prend l’allure d’un arbre généalogique commandité par la défunte, qui, à son départ pour l’autre monde semble avoir entrainé un fruit de cet arbre, son cousin Andy (fils d’Astrid, sœur de la narratrice, et d’Axel, mari de la sœur de la narratrice). Le rôle de cette famille élargie est savamment analysé par Nathalie Lemaine faisant rêver tous ceux et celles qui n’ont jamais connu l’importance et les merveilles des familles pléthoriques solidement attachées par le sang, l’éducation, la vie et l’alchimie du temps et de l’existence. Et enfin, ce roman célèbre par-dessus tout la famille communautaire dans différentes  langues (Références tirées du récit : « Tu es de la famille /vwazinaj se fanmi). Cette famille est essentielle, car elle va du voisin ou de la voisine au personnel de soutien ancien et nouveau pour s’étendre à la kyrielle d’amies et amis, de simples connaissances, d’élèves et de parents d’élèves etc... Et c’est là tout le charme de ce roman. Il a pu, malgré l’aspect intime et personnel du deuil peint, mettre en lumière cette dimension hautement culturelle de la solidarité haïtienne. Le roman a pu élever cette manifestation de la solidarité à sa dimension de mythe fondateur de notre société.

Le regard anthropologique de la narratrice s’est étendu à ce qui, en apparence, pourrait être considéré comme insignifiant. Ce coup d’œil permet plutôt, avec une rare subtilité, de noter l’apport matériel de bon nombre de gens avec un sublime détachement. Et ces petits rappels des bras tendus et des bourses déliées visent à faire intérioriser à chaque lecteur et lectrice que nous sommes un peuple solidaire et profondément solidaire dans le malheur, quoi qu’on en pense ou quoi qu’en disent de rares dénaturés. Nathalie  Lemaine dit Sorayah et sa douleur maternelle certes ; mais elle scrute à la loupe les richesses cachées de notre terre et de notre humanité haïtienne. Notre anthropologue va jusqu’à utiliser, par endroits, les yeux et la bouche de la défunte pour décrire la beauté de nos paysages naturels ou pour dénoncer quelques incongruités de notre univers haïtien (Réf : récits de voyage en famille dans l’Artibonite ou vers le Sud). Les exemples de ce travail objectif de Nathalie Lemaine pourraient être répertoriés à l’infini dans le texte.

Je clos mon article sur ce mot extrait du roman où l’auteur fait allusion à un ami disparu en juillet 2022 : « il me répétait que je devais écrire, que j’avais du talent, qu’il attendait la sortie de mon premier bouquin ». Il ne fait aucun doute que Nathalie Lemaine est le talent personnifié ; ses bouquins et ceux qu’attendent ses potentiels lecteurs, elle les porte en elle. En attendant, lisez « Nous mourons le dimanche » et vous m’en direz …….

 

 Robert Lemaine

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