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Pourquoi revisiter le répertoire d'Eddy François, et Boukan Ginen ? Edem chante...!

Pourquoi revisiter le répertoire d'Eddy François, et Boukan Ginen ? Edem chante...!

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Dans l'évolution accélérée de la musique racine en Haïti, qui a pris son envol à la fin des années 80 et au début 90, avec l’ère démocratique et la diversité des opérateurs et des contenus médiatiques. Des créateurs, compositeurs et collectifs comme  Wawa et Azor, Samba Zao,  Boukman Eksperyans et Boukan Ginen, Koudjay et RAM, Rèv et Alovi Yawe, et surtout Kanpèch, Jhon Steve Brunache, James Germain et d’autres voix allaient mener la danse dans le carnaval, et reveiller la conscience dans des musiques évenmentielles et circonstencielles.  Ces derniers nous ont ainsi laissé des trésors importants, des compositions intemporelles qui continuent d'illustrer nos quotidiens de marrons et de martyrs. Pourquoi revisiter le répertoire de Boukan Ginen parmi d'autres saveurs pimentées afin de réveiller les nerfs, la chair et la conscience de ces millions de morts-vivants qui habitent et fuient, qui rêvent et résistant en Haïti ? 

Dans cette démarche plus légitime qui argumente la présente publication, je vous invite en cœur et sans peur désormais à : "Edem chante". Cette chanson phare qui porte le souffle vibrant du samba Eddy François.  

Des paroles profondes qui se donnent une triple mission. Celle de décrire ou de porter les cris de tout un peuple, de toute une population, des familles et d'une nation qui souffrent de tous les maux de violences et de souffrances. Celle d'interpeller les esprits ancestraux pour leur rapporter le sort de leurs descendants, afin de leur venir en aide. Enfin, cette chanson se traduit également comme un moyen de communication pour interpréter et interpeller générations : "Mezanmi kouman nou ye ? Kouman nou ye, anba tèt chaje sa yo ? Kouman nou ye, anba vant kòde sa yo ? Anba maswife sa yo ?" 

D'un refrain à un autre, en changeant de régistre, pour tomber dans la méringue : «An ale wè», qui nous entraine vers le décor: "Nou prale wè kouman lavi ya ye". "Se pa konnen m pa konnen nèg yo pa vle wè m, konnen yon jou sa va regle...". "Jenn gason pa voye wòch kache, se avèw nap pale !". "Se avèw nap pale...!". 

Des décennies après la sortie de "Edem chante", le chanteur et interprète allait introduire une nouvelle chanson engage, pour continuer d’aborder une des autres facettes de l'architecture chaotique de notre pays, le phénomène du "Blakawout". 

D'autres pièces carnavalesques enrichissent les discours populaires durant les trente et quarante dernières années, comme "Pale pale". Une musique qui cherche à identifier les auteurs autant que les acteurs complices de nos malheurs.  "Eya, men yo, se yo, pran yo".  Avec des paroles qui rappellent: "Se nan tè ya m soti, se nan tè ya m leve, se nan tè ya m mache, se nan tè ya m pile...", comme pour montrer l’attachement intime et cette relation mystique avec ce sol mythique, qui accueille désormais involontairement le sang et la chair de ses enfants et orphélins de la démocratie importee: "Yo touye tchovi yo, yo manje zanfan yo. Yo kraze peyi mwen. Yo touye timoun yo.". 

D'un autre ton, encore plus sévère comme pour dire fini le temps des complaintes dans les méringues et chansons antérieures, le puissant lead vocal de Boukan Ginen, appuyé par ses pairs, en choeur persiste et signe sans ironie, avec beaucoup de sincérité, d’honneur et de diginité : "Pa anmègdem mwen, pa anmègde mwen !". Poukisa wap anmègdem ?  “Pa fèm fache, siw fèm fache, ma ouvè tè ya m rantre, ma fè la tè ya tranble, ma rele neèg o !  Qui est ce Nèg dont parle ce choeur en Boukan ?   

Derrière simple une salutation d'usage en 1995, comme l'impose le protocole diplomatique : Eksplikasyon map mande yo, bonjou nap di yo. Yo pale n mal se vre. Pale n mal ase. Jamè Jamè mwen pap janm bliye yo. Ayisyen wo, sa nap fè ?  Ainsi Boukan Ginen déploie toute son artillerie de révendications et de révelations dans une rythme dansant les rites des ancêtres. 

Des réfrains qui se complètent et interpellent les acteurs d'ici et d'ailleurs, depuis l'âge zéro de cette formation musicale foncièrement engagée. On retrouve dans ce repertoire : "Peyi ya blo, li blo, valè goumen n konnen n goumen!", "Sa rèd", "Tande", "Travay",  "Zanfan Nago", "Move Babylon", "Peyi a van n", "Mizè pèp sa"....

Des questionnements qui persistent: "Sa n fè yo devan Bon Dye, devan lèsen, devan Bawon ? Moun sa yo kanpe devan pòt la yo di nou pap pase !  A travers les retrouilles de ses anciens compères des premières heures, comme Jean Daniel Beaubrun, la voix de “Map bay Bon Dye glwa pou sal fè yo”, cette nouvelle génération de Sambas qui porte la voix des sans voix, Eddy François, dans son éxil en terre étrangère, continuait au début de 2000, de prier et de crier le sort de son peuple, dans ce refrain qui fait pitié, et sollicite la pitié  même du diable : "Ayiti, podyab o" ! 

De la lumière pour ce peuple, pour toutes les couches et les  catégories sociales de cette terre. A travers la perle qui porte le titre : "Tande", il continue d’implorer tous les esprits ancestraux, tous les Lakou mystiques d’Haïti : "Limyè ya pou yo". "Louvè pòt la pou yo", "Limen limyè ya pou yo", "Trase chimen yan pou yo". 

Difficile de survoler cette grande forêt de la musicale racine, sans repérer quelques un des mapou qui ne de grandir dans notre imaginaire: "Nèg anwo, nèg anwo, nèg anwo, gade nèg anba".  Dans cette ultime invitation à l'empathie, à défaut de l’inventer dans les coeurs et les esprits des élites en Haïti et les amis d’Haïti, Eddy François a touché un des points d’or dans le sombre décor de la sociégraphie haïtienne. Déclic enchainant souvent des revers en cascade. "Yo ba nou kou a, kou a fè nou mal !", encore un autre refrain porté par la composition "Boukan tou limen", qui rappelle: "Pa di sa, pa di sa se lwanj, lwijanboje genyen remèd pou yo", "Timoun fronte kap lonje dwèt sou boukan sa, sou Ginen sa, sou Kilti sa, piga malè rive yo...!", avertissent les artisans de Boukan Ginen.

Devant toutes ces souffrances rapportées dans ces chansons engages de Boukman Eksperyans à Boukan Ginen, parmi d’autres  projets musicaux qui portent la voix d'Eddy François, plus d'un espèrent, reconnaissent et attendent calmement : "Jou a rive pou n fè youn”.  

Définitivement on peut conclure que même si Eddy n'est pas prophète, par son franc parler François, ce samba des quatre saisons a grandement marqué son temps, et continue d'enrichir la musique haïtienne, ce repertoire sacré, ce patrimoine engage avec des notes à la fois douces et divines, qui  douchent les coeurs sales des plus pires crimenels impliqués en silence comme dans les violences et la souffrance  d’antan et actuel d’Haïti. “Sa rèd, pou ti moun kap soufri yo, pou malere yo. Sa rèd, pou pòv ki nan lari yo, pou dezerite. Se pa jodi nap tande, bèl diskou an franse…..”. “Sa rèd…!”.

Des compositions de Boukan Ginen aux projets personnels comme l’album “Zinga”,  avec Dahomen, Rara Jungle, Rale kòw, kouman nou ye, Lanmou nan ti godèt, pour tomber dans le repertoire de Djohu. Une album qui coule avec des titres comme : Koule, Sou do m, Tchaka Mizik, Zanj yo, Tande Kri a yo, Anacaona, Na woule.

Dans un sens ou dans un autre: “Na woule, peyi a na woule, na woule, na woule nan mitan yo!”, mème si  “Lespwa pèdi tout koulè…”, parce que nous sommes la terre d’Haïti. La terre de souffrance et de résistance, qui se renouvelle dans tous les rythmes et les rites. Au-délà des flammes de "Boukan Ginen", qui doivent se rallumer pour nous aider à retrouver le chemin de notre destin. On retiendra que le samba Eddy Francois, pour sa voix, ses choix et sa foi dans les esprits ancestraux à bien accompli sa mission, encore en marche. A travers ce bel hommage adréssé à Anacaona, on se souviendra toujours que l’énergie d’Haïti est féminine. Et ce n’est pas un hasard, si l’homme fort de Boukan Ginen demande à : “Anacaona”, de “ou se limyè tout fanm, ou se nanm tout fanm”. Celles qui continuent de nourrir les racines ancestrales de cette nation, qui nous serviront d'aimant pour rattraper le temps ! 

 

Dominique Domerçant  

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