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«Un rêve» de Han Kang, prix Nobel de littérature 2024

«Un rêve»  de  Han Kang, prix Nobel de littérature 2024

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Le jeudi 10 octobre 2024, l'Académie suédoise a choisi de récompenser la romancière sud-coréenne Han Kang, une figure déjà connue des lecteurs francophones. À 53 ans, elle est consacrée pour "sa prose poétique intense qui confronte les traumatismes historiques et expose la fragilité de la vie humaine", une œuvre riche et troublante, inscrite dans une tradition littéraire qui, souvent, mêle les préoccupations historiques et les réflexions sur la condition humaine.

Dans l’incipit de son roman Impossibles adieux, la narratrice raconte un rêve angoissant — celui d’une marée qui monte dans un cimetière enneigé. Comme un long songe d'hiver, ce nouveau roman de Han Kang nous fait voyager entre la Corée du Sud contemporain et sa douloureuse histoire.

Un matin de décembre, Gyeongha reçoit un message de son amie Inseon. Celle-ci lui annonce qu'elle est hospitalisée à Séoul et lui demande de la rejoindre sans attendre. Les deux femmes ne se sont pas vues depuis plus d'un an, lorsqu'elles avaient passé quelques jours ensemble sur l'île de Jeju. C'est là que réside Inseon et que, l'avant-veille de ces rétrouvailles, elle s'est sectionnée de deux doigts en coupant du bois. Une voisine et son fils l'ont trouvé évanouie chez elle, ils ont organisé son rapatriement sur le continent pour qu'elle puisse être exploitée de toute urgence. L'intervention s'est bien passée, son index et son majeur ont pu être recousus, mais le perroquet blanc d'Inseon n'a pas fait le voyage avec elle et risque de mourir si personne ne le nourrit d'ici la fin de journée. Alitée, elle demande donc à Gyeongha de lui rendre un immense service en prenant le premier avion à destination de Jeju afin de sauver l'animal.

Malheureusement, une tempête de neige s'abat sur l'île à l'arrivée de Gyeongha. Elle doit à tout prix rejoindre la maison de son amie mais le vent glacé et les bourrasques de neige la ralentissent au moment où la nuit se met à tomber. Elle se demande si elle arrive à temps pour sauver l'oiseau d'Inseon, si elle parviendra même à survivre au froid terrible qui l'enveloppe un peu plus à chacun de ses pas. Elle ne se doute pas encore qu'un cauchemar bien pire l'attende chez son amie. Compilée de manière minutieuse, l'histoire de la famille d'Inseon a envahi la bâtisse qu'elle tente de rejoindre, des archives réunies par centaines pour documenter l'un des pires massacres que la Corée avait connu – 30 000 civils assassinés entre novembre 1948 et début 1949, parce que communistes.

Impossibles adieux est un hymne à l'amitié, un éloge à l'imaginaire, et surtout un puissant réquisitoire contre l'oubli. Ces pages de toute beauté forment bien plus qu'un roman, elles font éclater au grand jour une mémoire traumatique enfouie depuis des décennies.

 Pour permettre aux lecteurs de Le National d'avoir une idée sur l'œuvre de la lauréate du prix Nobel de littérature 2024, nous publions ," Un rêve" l' incipit de son roman Impossibles adieux qui a reçu de nombreux prix dont le Prix Médicis du roman étranger en 2023 "La neige tombe, éparse.

Le champ où je me trouve s’étend sur une colline hérissée de milliers d’arbres noirs sans cimes ni branches, de troncs nus. Ils sont de taille légèrement variée, comme des personnes d’âges différents. Ils ne sont guère plus épais qu’une traverse de voie ferrée mais courbés, tordus, l’ensemble évoquant une frise composée de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants maigres qui se tiendraient sous la neige, épaules voûtées. Suis-je dans un cimetière ? me demandé‑je. Tous ces arbres sont-ils des pierres tombales ? Je marche entre les troncs noirs sur lesquels se sont posés des flocons de neige semblables à des cristaux de sel, et derrière chaque arbre s’élève un tumulus. Si je m’arrête soudain, c’est que je sens sous mes baskets comme des petits clapotis. C’est bizarre, me dis‑je, alors que l’eau monte jusqu’au‑dessus de mon pied. Je me retourne. Je n’en crois pas mes yeux. L’autre extrémité du champ que je prenais pour une terre s’étirant vers l’horizon est en réalité une mer. Et la marée continue de monter. Sans le vouloir, c’est à haute voix que je lance : Quelle idée d’installer des tombes dans un tel endroit ? La mer monte de plus en plus vite. La marée fait‑elle vraiment cet aller‑retour deux fois par jour ? Les ossements des tombeaux au pied de la colline sont‑ils tous emportés par le reflux, qui ne laisse subsister que les tumuli ? Le temps presse. Il est trop tard pour les sépultures déjà immergées, mais il est encore possible de déplacer les ossements des tombes en amont. Avant que la mer ne les atteigne, maintenant, tout de suite. Mais comment faire ? Je suis seule, il n’y a personne. Je n’ai même pas de bêche. Comment sauver tous les morts enterrés ? Désemparée, je m’enfuis à travers les fûts noirs des arbres, chassant devant moi l’eau qui a atteint mes genoux. J’ouvre les yeux. L’aube n’est pas encore là. Dans la pièce sombre, il n’y a plus de champ sous la neige, plus d’arbres noirs, plus de marée montante. Je regarde un moment la fenêtre, avant de refermer mes paupières. J’ai à nouveau rêvé de cette ville. Je reste allongée, mes paumes froides couvrant mes yeux."

 Née en 1970 à Gwangju, Han Kang grandit à Séoul dès l’âge de neuf ans. Issue d’une famille où l’écriture occupe une place importante – son père étant lui-même écrivain –, elle publie ses premiers poèmes en 1993, avant de s’essayer à la nouvelle en 1995. Rapidement, elle impose une voix singulière dans le paysage littéraire coréen, explorant avec sensibilité et audace les thèmes de la souffrance individuelle et collective.L'Académie suédoise a salué le travail de Han pour sa « conscience unique des liens entre le corps et l'âme, les vivants et les morts ». Grâce à son « style poétique et expérimental », a déclaré l'Académie, Han « est devenue une innovatrice dans la prose contemporaine ».

 

Schultz Laurent Junior avec la presse internationale

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