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Écrire, malgré la détresse

Écrire, malgré la détresse

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Gary Victor est l’écrivain le plus lu en Haïti. Une récente tournée en province l’a encore confirmé, de façon spectaculaire, malgré des conditions de circulation bien périlleuses, dans un pays dont les citoyens assistent, impuissants, à la décomposition qui oblitère son passé glorieux. Auteur d’une trentaine de romans et de recueils de nouvelles, scénariste, dramaturge, Gary Victor est également éditorialiste dans le quotidien Le National de Port-au-Prince.  C’est à partir des imaginaires populaires haïtiens que se déploie son œuvre, qui est résolument critique de la reconduction, sans relâche, des désastres sociaux qui obèrent les possibilités de mieux vivre de son pays. Il écrit, affirme-t-il, depuis l’âge de 15 ans, et il publie depuis les années 1990. Dans un premier temps, l’ironie et le burlesque mettaient en relief les fêlures et le cynisme des possédants. Mais La Piste des sortilèges (1996) a remis en cause les conditions même des récits, voire de la reconduction de ces imaginaires populaires haïtiens : Gary Victor a raconté les soubassements mortifères de ceux-ci, inventant une narration nouvelle de l’histoire d’Haïti à partir du détournement de figures du culte vodou. Le caractère souvent nocturne et grotesque de cette histoire se déploie alors complètement dans un contemporain gangréné par l’absurde (À l’angle des rues parallèles, 2000) et la violence (Le Sang et la mer, 2010). Mais il y a des permanences dans son œuvre : d’abord, la dénonciation des conditions de (sur)vie infligées aux pauvres, aux précaires et aux marginalisés, aux femmes, en particulier ; mais également la mise en récit des conditions de la narration comme de la possibilité d’écrire des histoires, et de la place de l’écrivain dans une société qui perd les quelques repères qui lui restent (Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, 2004 ; Banal Oubli, 2008).

Les Pages blanches de la détresse, le dernier roman en date, réunit de façon brillante ces thèmes et interrogations. L’écrivain à succès Carl Vausier raconte une série d’événements dramatiques dans la ville de Port-au-Prince où les gangs ont pris le pouvoir, et exercent un régime de terreur. Mais cet écrivain prolifique répète qu’il est en panne, et que les pages devant lui restent blanches. C’est déjà une première anomalie, car ce constat est démenti par la lecture. Carl est emporté dans un jeu de piste, souvent macabre, qui a pour point de départ une nouvelle écrite des années auparavant et dont un personnage surgit dans une réalité décrite presque comme intangible, et réitérée quotidiennement. Mais elle s’avère fissurée, comme est fissurée la société. Carl arpente l’envers du « faux roman national », les bidonvilles, les désirs sordides, la violence des possédants mais aussi celle des dépossédés, une société gangrenée, et même s’il tente de sauver un bébé dont la mère a été violée et battue à mort, son constat est pathétique : « Notre chaos se nourrit de folie. Nous en faisons une overdose sans le savoir ».

Mais cette phrase est aussi un signal dans la narration, puisque la nouvelle drogue nommée « détresse » est d’une composition qui constitue un aspect majeur de l’énigme, à laquelle le narrateur n’est finalement pas étranger, un narrateur qui s’avère quelque peu aliéné, lui aussi, et qui parfois expose des interprétations bizarres à ce qui lui arrive, ou bien au contexte géopolitique volontairement inique de la part des puissances, à l’égard d’Haïti. La loquacité ni la verve des personnages n’oblitèrent leur effarement.

Cet angle factuel n’achève pas le roman. La question de la fonction de la littérature en temps de crise y est centrale, comme le rappelle un personnage de policier récurrent dans les œuvres de Gary Victor, Adhémar Dieuswalwé, alcoolique et atteint de strabisme, ce qui sans doute lui permet de pénétrer la réalité de façon différente. Lui aussi propose des interprétations qui viennent en partie nuancer ce qu’affirme la parole confuse et manipulatrice du narrateur. Tout le roman est ainsi parcouru d’hypothèses qui sont autant d’interprétations des possibles, et qui mettent en avant le pourrissement social.

Elles disent aussi le frémissement métaphysique qu’éprouvent personnages, narrateur, et surtout lecteurs, confrontés à leur propre accoutumance au mal : encadrant le roman, en épigraphe, deux citations testamentaires pourraient bien indiquer la direction des pistes à suivre pour, peut-être, permettre aux sociétés déliquescentes de gravir la pente qui mènerait vers des vies possibles.

 

Yves Chemla

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