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Quand la poésie était synonyme de protestation

Quand la poésie était synonyme de protestation

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« Bydinna » de Roger Aubourg est un recueil de poésie paru en 1962 qui avait marqué son époque mais qui reste d’une brûlante actualité tellement chez nous, le changement tarde à venir.

La poésie haïtienne des années 1960 était non seulement engagée mais aussi florissante, marquée par une grande richesse artistique et stylistique. En effet, les poètes haïtiens expérimentaient diverses formes poétiques, allant des vers libres aux sonnets traditionnels, en passant par des formes plus modernes et expérimentales.

L’un d’entre eux, René Depestre, l’un des héros de la révolution de 1946, a innové dans « Minerai Noir ». Dans ce recueil de poèmes, il ose des approches innovantes, mêlant lyrisme et engagement politique. Souvent, ces poètes étaient aussi des militants communistes qui luttaient contre les injustices sociales et contre la dictature de François Duvalier. Des figures comme Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumainutilisaient la poésie pour dénoncer la répression et appeler à la résistance.

Beaucoup d’entre eux ont dû, à cette période, s'exiler pour échapper à la répression politique. L'exil a enrichi leur poésie, leur permettant de fusionner les influences culturelles haïtiennes avec celles des pays d'accueil. Par exemple, Anthony Phelps, en exil au Canada, a continué de publier des œuvres marquantes comme « Mon pays que voici », où il évoque la nostalgie de sa patrie et la douleur de l'exil.

La poésie haïtienne de cette époque résonne aussi avec les mouvements de décolonisation et les luttes pour les droits civiques dans le monde entier. Les poètes haïtiens étaient en contact avec des écrivains et des intellectuels d'autres pays, partageant une vision commune de justice et de liberté. Par exemple, René Philoctète a été influencé par ses échanges avec des poètes latino-américains, notamment dans son recueil "Massacre River".

 

Une poésie engagée

« Bydinna » est le titre du premier recueil de poésie de Roger TH Aubourg. Des poèmes qui charrient des revendications sociales. Celui que le régime des Duvalier avait assassiné à Fort-dimanche faisait essentiellement de la poésie engagée. Ce fut un véritable musicien du verbe où dans chaque poème il cherchait la manière la plus adéquate pour enchanter le lecteur dans un mélange de rythmes, d’accroches et d’anaphores. Comme si le temps était compté sous le régime de Duvalier-père, il fallait tout écrire d’un seul coup, car la vie d’un poète et d’ailleurs de beaucoup d’intellectuels haïtiens était suspendue à un ordre de François Duvalier lui-même. Ainsi, Antonio Vieux, surnommé prince de la jeunesse, fut enlevé sous les yeux de sa femme et il n’est jamais revenu. Il était diplomate au rang de ministre-conseiller à l’Ambassade d’Haïti en France, critique littéraire de grande envergure et poète dont les textesornaient les revues littéraires de la capitale dont il était pour la plupart cofondateur.      

Bien que contenant moins de cinquante pages, « Bydinna » de Roger Aubourg est d'une richesse et d'une profondeur poétique. Ce colossal travail inclut un mini-portrait de l’auteur, conçu non pas pour chanter ses louanges, mais pour éclaircir certaines ambiguïtés contenues dans une œuvre de cette nature. Comme l’affirmait le grand poète martiniquais Aimé Césaire, la poésie est naturellement obscure, et ce recueil ne fait pas exception. Les années 1960, l’âge d’or de la création poétique haïtienne, sont omniprésentes dans ce recueil. La préface rédigée par St. Armand Jean-Louissaint se distingue par son approche platonicienne, soulignant les défis et les limites de l’art poétique pour capturer la réalité. Néanmoins, Jean-Louissant reconnaît également comment Aubourg parvient à transcender ces limites pour toucher à une vérité poétique singulière.

 

L’étendard de la vérité

Les courts avant-propos de Roger Aubourg jouent un rôle crucial en enrichissant ce recueil, en servant de guide aux lecteurs pour interpréter les thèmes et motifs récurrents de ses poèmes. Ils permettent de mieux comprendre l'intention de l'auteur et sa vision poétique, qui se présente comme un étendard de la vérité. Malgré les ambiguïtés et les complexités propres à la poésie, ces textes introductifs offrent des clés précieuses qui éclairent la lecture et facilitent une approche plus profonde et plus significative de l'œuvre de Roger Aubourg.

« Bydinna » de Roger Aubourg est bien plus qu’un simple recueil de poèmes. C’est une œuvre dense et philosophique qui explore la vérité humaine à travers un langage à la fois obscur et éclairant. La préface de St. Armand Jean-Louissaint et les avant-propos de l’auteur enrichissent le recueil en offrant des perspectives critiques et contextuelles, faisant de "Bydinna" un exemple marquant de la capacité de la poésie à toucher et à exprimer des vérités profondes et universelles.

En tant que poète contemplatif, Aubourg charriait une ribambelle d’images puissantes et parlantes. Chaque image, chaque métaphore, était un outil qu’il utilisait pour dévoiler la réalité brutale de son époque. Ses poèmes n’étaient pas simplement des expressions artistiques, mais des manifestes de vérité et d’authenticité, où chaque vers était un coup de marteau sur l’enclume de l'injustice.

Dans sa quête insatiable d’authenticité, Roger Aubourg traînait sa savate avec délicatesse, comme un forgeron cherchant à atteindre l’inaccessible. Chaque mot était choisi avec soin, chaque vers était poli jusqu’à briller, pour capturer l’essence de la condition humaine et la réalité sociopolitique de son temps. Ainsi, la poésie d’Aubourg est un reflet de sa profonde empathie et de sa solidarité avec les opprimés du monde entier.

Ses métaphores précises et ses images évocatrices ne sont pas seulement des ornements stylistiques, mais des instruments de vérité, forgés dans les feux de sa passion et de son engagement social. Un homme qui n’avait pas hésité contre toutes les mises en gardes philosophiques à déclarer et argumenter son idéal dans le domaine de l’amour en lui donnant ses plus beaux attraits avec une méditation gonflée d’un amour pur.

Roger Aubourg façonnait sa poésie avec une précision métaphorique, où chaque mot était ciselé avec soin pour refléter les préoccupations sociales qui le tourmentaient. À travers ses vers, il prêtait une voix aux douleurs de son peuple, faisant résonner leurs souffrances et leurs combats.

 

Dans les geôles de Fort-Dimanche

Arrêté par les sbires de François Duvalier, Roger Aubourg, frère de Gérard Aubourg, est un de ces poètes arrêtés et fusillé à l’aube à Fort-dimanche, la tristement célèbre prison. Il faisait partie des surréalistes haïtiens avant que le terme ne devienne officiel et ait connu un succès notable avec le Français André Breton. Avant de périr en prison, il était affilié au groupe littéraire Hougue Nikon dont il était le  cofondateur avec Gérard Crampfort qui nous a laissé un catalogue contenant les plus beaux poèmes d’Haïti. Martyr de la cause communiste, Roger nous a légué deux recueils de poésie d’un humanisme à couper le souffle. Ses poèmes ne sont pas façonnés par des métaphores idéalisées, inspirées par le spectacle du soleil de minuit dansant sur la baie de Port-au-Princemais plutôt forgés par l'écoute des récits de ceux qui revenaient de Fort-Dimanche, déchirés dans leur chair et leur âme. Certains, après avoir subi tortures, humiliations et martyr aux mains des soldats et des Tontons Macoutes, ont sombré dans la folie, à l'instar du poète Nicolas Armand.

Le groupe littéraire Houguenikon, cofondé par Roger Aubourg et Gérard Crampfort et bien d’autres, a été décapité par les tontons macoutes au pouvoir à Port-au-Prince. Plusieurs de ses membres persécutés, arrêtés torturés, assassinés. À Fort-Dimanche, célèbre pour la torture et l'exécution des opposants politiques, plusieurs poètes et intellectuels haïtiens ont trouvé la mort. Le grand poète, romancier Emile Ollivier y a été enfermé et on se demandait encore avec étonnement comment il a pu sortir de cet enfer effroyable. 

Il est difficile de déterminer avec précision combien de poètes membres du groupe Houguenikon ont été tués à cet endroit, car de nombreux détails concernant les victimes de cette période demeurent flous ou non documentés. Rony Lescouflair, une autre figure emblématique de cette génération, a disparu et son lieu de repos reste inconnu. Sa disparition s'ajoute à la longue liste des poètes et intellectuels haïtiens dont la vie a été brutalement interrompue pendant cette période de répression politique. Il est certain que plusieurs membres du groupe Houguenikon ont subi des persécutions graves, mais le nombre exact de ceux qui ont péri à Fort-dimanche reste à préciser.

 

Maguet Delva

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