radiotelepacific@gmail.com
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

Éric Sauray met l’opposition politique haïtienne sur la sellette

Éric Sauray met l’opposition politique haïtienne sur la sellette

À la fin de l’année, la panoplie de titres qu’on voit dans les vitrines des libraires en France, est en grande partie le fruit de la nouvelle vague numérique. Parmi ces multiples auto-éditions très en vogue, on peut tomber sur une perle, comme c’est le cas de l’ouvrage de l’Haïtien, Éric Sauray, qui analyse sans filtre la classe politique haïtienne.

L’éblouissant titre du nouveau livre d’Éric Sauray annonce la couleur : « De l’opposition politique en Haïti : régicide, magnicide, et tyrannicide ». Dans cet essai iconoclaste, ce ne sont pas les grappes de raisin se fracassant sur la table sous une tonnelle tropicale que l’auteur nous a fait déjà découvrir, ni les métaphores amoureuses dont il a l’habitude de nous servir à intervalles réguliers comme dans « SMS aux blanches, aux noires et aux mulâtresses » (Broché, 16 février 2020). Cette fois, il nous convie dans le bruit et la fureur des idées politiques, telles qu’elles se pratiquent en Haïti. C’est ainsi qu’il nous entraîne dans des notions de philosophie politique, notamment du rôle de l’opposition dans une démocratie de basse intensité, comme la nôtre. C’est un voyage infiniment agréable, mais aussi instructif, car il nous permet d’abord de revisiter le vocabulaire des sciences politiques, les relations entre gouvernement et opposition, deux paramètres dans l’art de bien gouverner. Ce faisant, Sauray a construit une théorie qu’il a imbriquée dans l’histoire parlementaire depuis le XVe siècle qui donne le vertige.

 

Pour certains, faire de la politique est un jeu de coudes sanguinolent, où l’on accumule des fortunes pour lesquelles on n’a pas forcément travaillé. Les acteurs politiques haïtiens, qui ont cette vision erronée de la gestion publique, devraient lire ce traité du juriste qu’est Sauray. Politologue, chargé de cours à l’université, avocat dans le Val-d’Oise, (France), Éric Sauray construit ses arguments à partir de l’actualité haïtienne, utilisée comme outil de travail, pour en faire une sorte de rapport destiné à la classe politique haïtienne, tel un miroir qu’il leur tend. L’éditeur passe en revue les déclarations des uns et des autres pour mieux les confronter au vide de leurs discours politiques. Les lecteurs qui ne suivent pas l’actualité de chez nous au jour le jour seront servis tant les exemples abondent dans son texte.

 

Les pratiques peu orthodoxes de l’opposition haïtienne ne datent pas d’hier. Sauray se réfère aux propos de l’ancien Président Florvil Hyppolite pour montrer que ces mœurs sont aussi vieilles que le monde : « Messieurs, les derniers événements que le pays vient de traverser, témoignent une fois de plus de la nécessité de nous entendre et de ne plus nous diviser, sous le spécieux prétexte d'opinions politiques dont l'expérience a démontré l'inanité dans l'un comme dans l'autre camp. », déclara l’ex-chef d’État le 9 juin 1890.

 

Pour mieux expliquer le rôle de l’opposition, Sauray la met face au gouvernement, en répartissant les attributions constitutionnelles de chacun d’eux. À ce propos, il ne faut pas rater « la marche permanente de la théorie du partisan » théorisée par le juriste et politologue allemand, Carl Schmitt (2) et bien qu’il ait été controversé à cause de son passé fasciste, cela vaut le coup quand même. Il fut le premier penseur à avoir traité cette « théorie ami-ennemi » qui est au cœur de l’arsenal argumentaire de Sauray sur les comportements des hommes politiques de chez nous.

 

Une opposition faible

Son analyse l’amène à soulever la problématique de la non-professionnalisation de la classe politique, l’émiettement des partis, toutes choses qui participent à la désacralisation des actions publiques puisqu’il n’existe pas de contre-pouvoir à même de contrôler, donc de critiquer objectivement l’action du pouvoir. Faible, l’opposition politique en Haïti est une perte de temps énorme quand elle n’est pas carrément une chimère au miroir grossissant.

 

Passant au crible le comportement des acteurs haïtiens, l’auteur est parvenu à ce constat sans appel : faire de la politique en Haïti est une entreprise hasardeuse et dénuée de sens. Cette pratique n’a aucune conséquence positive sur la vie des citoyens ni à court ni à long terme. La permanence de la calamité, qu’engendrent les actes politiques de ceux qui concourent au suffrage des citoyens en Haïti, en dit long. Éric Sauray en dresse un portrait des plus acerbes : « Pour cette opposition composée de partis politiques, d’artistes, d’universitaires, d’écrivains, de religieux, d’hommes d’affaires, l’élection n’est pas la voie royale menant au pouvoir. Pour elle, il suffit d’accuser le pouvoir en place, de faire obstruction à la bonne marche des institutions, d’organiser des manifestations et d’en appeler à la conscience de la communauté internationale pour exiger, planifier la démission du chef de l’État et remplacer tous les titulaires légitimes des trois pouvoirs de l’État. » Le politologue estime que c’est cette conception combien « singulière » de la politique qui « explique en partie la transformation de la société haïtienne en une société de violence, de corruption, de pillage et de saccages des institutions. » Conséquence fatale : « À cause de cela, le sous-développement de la République d’Haïti semble s’inscrire dans un temps long condamnant ce pays à l’instabilité et à la misère. »

 

Cet ouvrage est une très bonne initiation à l’art d’être dans l’opposition. L’auteur n’hésite à recourir à ce qui se passe dans d’autres pays pour mettre en lumière l’incompétence des acteurs politiques haïtiens. Dès lors, il n’est guère étonnant que leurs bêtises et l’inanité de certaines de leurs positions conduisent leurs concitoyens à des catastrophes répétées. À titre d’exemple, il évoque la saison du « pays lock » qui, à son avis, est ce que l’on ne devrait pas faire quand on veut jouer un vrai rôle d’opposant. L’analyste dresse en quelque sorte un code de bonne conduite de l’opposition en allant puiser de ce qui se fait ailleurs, notamment en France, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. « Dans tous les pays démocratiques, lorsqu’on dit «opposition », il existe un consensus pour dire que ce vocable désigne les mouvements politiques qui contestent les détenteurs du pouvoir politique. Il arrive que l’on tienne compte de la nature du régime politique pour identifier l’opposition et donc identifier le groupe appelé à devenir la majorité politique lorsque le peuple aura opté pour l’alternance. »  

   

Cet ouvrage veut aussi montrer à partir des exemples concrets comment se comporter dans une démocratie en rappelant avec insistance que les règles à suivre. Il ne manque pas souligner que ce ne sont pas les institutions qui font les hommes, mais ce sont ces derniers qui les créent. Une pensée qui n’est pas loin de celle d’un Leslie Manigat qui, dans les années 1990, après un séminaire à la Sorbonne sur l’histoire des institutions en France, eut à souligner ceci : « Mesdames, Messieurs, sachez-le que les institutions n’existent pas, il n’y a que celles et ceux qui les ont incarnées, les ont portées sur les fonts baptismaux qui existent ».

 

En Haïti, on est toujours dans un processus de recommencement, car aucune institution ne tient et nos hommes politiques, obéissant à leurs intérêts, frappent régulièrement de grands coups contre les règles les plus élémentaires du droit. C’est ce champ de ruine institutionnelle et cette incapacité à voir avant tout le pays que dénonce d’ailleurs Sauray : « En octobre 2019, j’ai fait les constats suivants : depuis l’indépendance de la République d’Haïti, les formes et les stratégies d’opposition politique ont changé, mais l’objectif des opposants est toujours le même : renverser le pouvoir en place. » Chez nous, il existe cette tendance quasi générale à ne pas respecter les prescrits d’une constitution. Quasiment tous les présidents haïtiens depuis toujours ont cherché à avoir sa propre charte fondamentale qui leur donne les pleins pouvoirs, y compris celui de liquider les membres de l’opposition et son chef.

Pouvoir et opposition condamnés à s’entendre

Pédagogue, Sauray croit utile de rappeler que le chef de l’opposition et le chef du gouvernement ne sont pas des ennemis, selon les lois de la science politique. Ils sont condamnés à s’entendre pour une gestion efficace du bien commun. Ce faisant, c’est finalement un cours de sciences politiques que nous inculque le juriste qui rappelle plus loin les règles du jeu de la bonne gouvernance et l’attitude adéquate à adopter par ceux qui se disent appartenir à l’opposition.

 

D’un raisonnement typiquement français sur le fonctionnement des institutions issues d’une constitution démocratique, maître Éric Sauray sait naviguer avec éclat dans les méandres de l’histoire des régimes parlementaires pour mieux démontrer une opposition haïtienne vide de sens, de projets et de stratégies.

 

Pour ce qui est du positionnement politico-idéologique de l’avocat franco-haïtien, il s’inscrit plutôt dans les pensées libérales qu’il vante comme remède au développement économique de son pays. Comme beaucoup, il est d’avis que ce système peut sauver le pays de l’indigence sociale. On peut ne pas être d’accord avec cette voie, mais une chose est sûre pour le publiciste comme pour beaucoup, c’est que son pays ne fera pas un pas en matière de développement économique tant que nous ne réglerons pas le problème de gestion politique. Or, nous sommes toujours à la case départ.

 

Ce livre vient de rappeler d’une manière éloquente que le champ politique est encore très problématique, depuis la nuit des temps. La situation ne cesse de se détériorer depuis 1804. Cette publication apparaît comme une tentative pour susciter une prise de conscience collective chez nos dirigeants afin qu’ils changent de comportement et de paradigme. S’il réussit, Éric Sauray aurait fait œuvre qui vaille.    

 

Maguet Delva

1 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Tchoucko_phd

Ce changement de comportement et de paradigme, dont parle l' auteur, doit d' abord commencer à la base, dans la FAMILLE ensuite , à l' école, par l' ÉDUCATION à la citoyenneté de nos plus petits qui assureront plus tard la relève. Et ça, C' EST LE TRAVAIL DU MENFP, qui a pour devoir, je dirais même l' obligation de pouvoir inclure dans son curriculum des MODULES DE FORMATION traditionnelle et/ ou en ligne, relatifs à la citoyennté, à l' écologie ... ce pour mieux instruire nos apprennants, futurs leader de demain.... Ainsi notre compatriote aura vraiment fait, comme vous le dîtes, OEUVRE QUI VAILLE " Il faut tout un village pour éduquer un enfant" MERCI pour l' article !!!

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre