Mon amour, mon geôlier
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Acte V
-Vous allez me laisser passer, oui?
-Je crains que vous alliez devoir me passer sur le corps.
-Vous l’auriez voulu! lance la jeune femme avec un sourire froid.
Avec une rage inconnue d’elle, Judy appuie sur l’accélérateur et lui fonce dessus si violemment qu’elle se réveille en sursaut dans son sommeil. Le cœur battant, Judy se lève. Dire que c’était un mauvais rêve. Car, comment ferait-elle pour renverser un être vivant avec sa voiture? Les choses ne se sont pas passées comme cela hier soir. En y repensant, Judy sent une colère sans bornes l'envahir. Elle ne comprend vraiment pas cette histoire à vouloir la protéger. Tout son corps tressaille en se souvenant de la façon dont il s’était pris pour la faire descendre de la voiture. Encore, elle entend les mots résonner dans sa tête avec la même force.
-Parce que vous n’avez pas d’autres choix que de m’obéir.
Se rapprochant de la voiture, il avait ouvert la portière et s’était saisi du bras de la jeune femme. Pendant un temps, elle s’était accrochée désespérément au volant. Malheureusement, elle a fini par lâcher prise, Gail étant plus robuste naturellement, a fini par l’emporter jusqu’à la maison. Arrivé dans la chambre, il l’a laissée tomber sur le lit. Et sans rien dire, il a tourné les talons, a claqué la porte dans un bruit qui a fait sursauter la jeune femme.
***
Les oiseaux pépient dans les arbres, dehors. Judy se lève doucement pour ne pas réveiller Rose, pelotonnée à ses côtés. Qu’elle est heureuse de la voir ici. Bien que ce soit de sa faute si elle est encore coincée ici. Elle est bien la seule chose qui lui reste de son ancienne vie. S’il a été la chercher, Judy doit comprendre qu’il n’a vraiment pas l’intention de la laisser partir… C’est clair, comme de l’eau de roche.
C’est quoi cette folie? Elle se souvient de la scène d’hier soir. Elle n’a jamais demandé à être protégée. Cet homme la retient contre sa volonté. Et, il essaie de lui faire croire qu’elle est en danger. L’unique danger c’est lui. C’est un fou furieux. Un fugitif évadé de prison avec combien de fantasmes dans sa tête. Judy doit s’échapper, elle n’est pas sûre de la nature de l’histoire qu’il va inventer plus tard. Pour l’instant, elle doit essayer de survivre coûte que coûte. Gagner sa confiance… Mais comment, après cette tentative d’évasion ratée? Judy gagne la fenêtre qu’elle ouvre avec un long soupir désabusé.
La journée s’annonce radieuse. Pas un nuage à l’horizon, pas une trace de brume très fréquente en cette période de l’année. Sous ses yeux, la nature resplendit d’une pureté totale. La rivière miroite sous le soleil levant et les feuilles luisent d’un vert éclatant. Vraiment pénible de vivre dans un cadre aussi magnifique et de ne pas pouvoir en profiter pleinement. Une fois de plus, les rouges-gorges aux alentours des buissons attirent son attention. Elle admire leur va-et-vient avec un pincement au cœur. Si seulement, elle pouvait comme eux, voler en toute liberté! Elle serait déjà partie, loin. Dans un endroit où personne ne pourrait lui mettre la main dessus. Loin, très, très loin de cet homme, qui la retient captive par la seule force de sa pensée.
***
Judy se ressaisit, Rose vient de se réveiller et se frotte affectueusement contre ses jambes. Elle se baisse pour la prendre dans ses bras. Rose est une chatte très matinale, mais là, Judy est presque certaine qu’elle a faim. Lui caressant les oreilles rabattues, Judy réfléchit à ce qu’elle va faire. Sortir chercher à manger à Rose, ou attendre qu’il vienne leur apporter de quoi déjeuner? Non, la deuxième solution n’est pas la bonne. Judy n’est pas certaine qu’il va venir ce matin. Sûrement qu’il n’est pas content qu’elle ait tenté de fuir… Mais, il peut être sûr qu’elle va récidiver encore et encore, jusqu’à ce qu’elle réussisse.
Rose mange de la viande, mais sa préférence est le poisson. Contrairement aux autres chats, elle ne boit pas de lait, mais simplement de l’eau. Subitement, une idée lui vient en tête. Elle n’est pas si mauvaise que ça. Il lui reste seulement à savoir comment elle va faire pour y arriver. Pour y arriver? Non! Elle sait comment elle y parviendra, car enfant, elle pêchait déjà avec son père. Le problème qui se pose maintenant est comment elle va s’y prendre pour sortir de la maison et gagner la rivière. Les occasions n’en manquent pas! Si Judy est libre de sortir de la chambre, comme c’est bien le cas, il se pourrait aussi que ce soit pareil pour le reste de la maison? À pas furtifs, avec infiniment de précaution, Judy avec Rose dans les bras, traverse le long couloir. Elle ne s’arrête même pas pour regarder les photos dans des cadres accrochés aux murs.
Bientôt, elle sera dehors. Elle pourra respirer au grand air. Elle pourra courir jusque vers la rivière. Ou plus loin encore…
-C’est une bonne habitude que vous avez là, reconnaît l’homme sans se retourner.
Prise de court, Judy ne sait quoi répondre. Que va-t-elle pouvoir lui dire? Que fait-elle là, au pas du perron? Elle sent le sang lui monter à la tête. Heureusement qu’il ne peut pas voir son visage qui sue la peur, malgré la fraîcheur du matin.
-Euh… je n’ai jamais pu rester tard au lit. En plus, ça m’aide à passer une bonne journée.
Ses jambes on dirait ne la supportent plus. Elle fait quelques pas pour venir s’asseoir sur une marche du perron.
-Cela ne vous est jamais arrivé de faire la grâce matinée? insiste-t-il.
-Il m’arrive de passer même plusieurs jours au lit, mais pas pour paresser.
Il vient prendre place à côté d’elle avant d’ajouter :
-Ah non?
-Non, avec ces violentes migraines, je n’ai de répit même pas pour quelques secondes.
-Vous souffrez de migraine? demande-t-il d’un ton inquiet.
-Oui, répond-elle seulement, heureuse que la conversation ait pris ce tournant.
-Et?
-Eh bien, dit-elle en haussant les épaules, j’ai appris à vivre avec. J’ai vu des médecins, pris des médicaments, mais…
-Aucune amélioration? s’enquit-il avec sérieux.
-Pas que je sache, avoue Judy en secouant la tête d’un air déboussolé.
-Je ne peux vous prescrire sans un diagnostic poussé… il s’arrête net, puis reprend, par contre, je peux vous procurer un médicament qui saura vous aider. Mais, vous devez penser à consulter un neurologue ou un psychologue.
Mais, qu’est-ce qu’il croit? Qu’elle n’a rien fait de tout cela? Elle attendait sans doute qu’il lui fasse la suggestion? Eh bien, non! Judy avait déjà tout essayé.
Lentement il suit le contour de sa joue avec son doigt, puis ajoute :
-D’accord?
-Merci, fait-elle innocemment, sachant même que c’était peine perdue. Car, aucun médicament n’a le pouvoir de la guérir, sinon la soulager. S’il y a autre chose, elle ne désire pas le savoir. Elle ne veut pas le savoir.
L’expression de Gail s’attendrit. Il y eut un moment de silence, puis il change de sujet.
-Qu’est-il arrivé aux oreilles de votre chatte? dit-il d’un air amusé.
-Ah! Vous voulez parler des oreilles tombantes? répond-elle avec un sourire perlé. Je ne sais pas trop, avoue-t-elle. Je l’ai eu tout bébé et elle avait encore les oreilles droites. Je ne sais pas vraiment ce qui lui est arrivé. Mais, je l’adore! Elle est affectueuse et très intelligente, lance-t-elle avec un sourire engageant. Tout à coup, un petit peu gênée, Judy essaie d’éviter les yeux noirs qui la fixent avec une lueur amusée.
-C’est un Scottish Fold, dit-il.
-Un Scott quoi? répète Judy en fronçant le nez.
-Un Scottish Fold. Fold qui veut dire plier, reprend-il avec un geste de la main.
Judy secoue la tête émerveillée. C’est nouveau ça.
-Un Scottish Fold?
-Oui, c’est une race. Et le pli des oreilles est dû à une mutation survenue dans un gène dominant. Et même si un chaton n’hérite cette gêne que d’un de ses parents, il sera un Scottish Fold.
-Comment savez-vous tout cela?
Il sourit.
-Sachez, mademoiselle, que mes talents ne s’arrêtent pas à protéger des jeunes femmes en danger.
Judy pense que l’heure est venue de vraiment aborder le sujet avec lui. Mais comment aborder quoique ce soit avec une personne, qui n’est pas du tout elle-même? Du premier coup, elle pensait qu’il allait la tuer. Tout compte fait, il ne semble pas être animé de l’envie de la tuer. Du moins, pour l’instant. Il n’a vraiment pas l’air d’un fou… très cohérent…ses dires ne laissent pas croire qu’il n’a pas toute sa tête. Cependant, quelle personne normale s’empare d’une autre comme cela, contre sa volonté sous prétexte qu’il est le seul à pouvoir la protéger? La protéger de qui? De quoi? Qu’est-ce qu’il lui veut? Pourquoi l’a-t-il emmenée ici, surtout contrainte? Et de surcroît, l’empêchant de partir?
Judy se dit qu’elle était sans doute en présence de deux identités distinctes, le problème, c’est qu’elle ne sait pas encore les reconnaître. Elle croit pourtant que celui qui veut la protéger à tout prix est le dominant.
Parmi toutes les femmes qui existent dans ce pays, pourquoi a-t-il fallu que ce malade lui tombe dessus? Pour le moment, Judy doit tout mettre en œuvre pour survivre… Échapper des griffes de cet homme avant qu’une troisième identité plus dangereuse n’apparaisse… avant que la bête ne surgisse.
***
Judy est légère. Pas à pas, elle suit son guide. Même si la distance qui les sépare de la rivière n’est que de quelques mètres. C’est comme un miracle qu’il ait accepté de l’y emmener, sans même penser à l’événement de la veille. Toutefois, ce n’était pas un cadeau, il l’avait obligée à prendre copieusement son petit déjeuner. De peur sans doute d’avoir un autre mort sur la conscience? Son repas terminé, elle s’est revêtue d’un short et d’un maillot jaune assorti et des sandales qui appartenaient aussi à Megan. Elle a donné des biscuits à Rose ainsi qu’un bol rempli d’eau. Elle n’est pas sûre de rentrer de suite, vu que celui qui l’accompagne a apporté des sandwichs, des fruits, de quoi boire et aussi de l’eau, Judy a donc imaginé que ce serait une longue journée. On dirait des vacances…
-Seigneur! lance Judy avec un cri d’exclamation avant de courir voir tout ça de plus prêt. Tout cela est tellement merveilleux. Le souffle court, elle s’arrête net devant la nature dans toute sa splendeur, intacte.
La rivière, calme, d’un gris argenté, contraste avec les marguerites jaunes qui la surplombent. Comment ne pas tomber en extase devant ces feuilles, ces fleurs sauvages dont les couleurs resplendissent au soleil? Judy respire profondément la brise embaumée par leurs senteurs mêlées. Elle dévore du regard ce paysage féerique qui se déploie sous ses yeux. Surprise de voir les arbres centenaires, dont les racines sont profondément enfouies dans la rivière. Elle lève les yeux vers les cimes. Doublement stupéfaite, elle crie :
-Oh, là-haut! Regardez!
-Quoi? demande l’homme qui fait deux grands pas pour venir la retrouver.
-Je crois qu’il est impossible à ce gros chat de descendre du sommet.
Il la regarde un peu surpris avant d’éclater de rire.
-Un chat? répète-t-il subjugué.
Judy le regarde sans comprendre. Pourquoi rit-il sans s’arrêter? On dirait qu’il se moque d’elle.
-Croyez-moi, il n’est pas aussi gentil que Rose.
Judy sourit.
-Ce petit animal est un ocelot, dit-il tout bas, comme s’il voulait l’effrayer. Un carnassier de l’Amérique du Sud, continue-t-il sur le même ton.
Le sourire disparaît, Judy plisse le front.
-Et qu’est-ce qu’il fait ici? Ses parents ne doivent pas être bien loin, dit-elle d’un trait, soudain très paniquée, le visage assombri.
Il n’a pas du tout l’intention de la jeter en pâture aux bêtes sauvages, non?
-Avec moi, vous n’avez rien à craindre, jetant un regard au visage incrédule de Judy, il sourit en lui tendant la main.
-Venez! Pourvu que le voilier tienne encore. Sinon, Rose devra se contenter de ce qu’elle aura trouvé pour l’instant. Après tout, peut-être que cette histoire de poisson n’était qu’une excuse. Moi, je suis sûr que si vous ne m’aviez pas trouvé sur le perron ce matin, vous vous seriez sans doute enfuie.
-Je vous ai dit la vérité, s’indigne Judy. D’ailleurs, j’ai le droit de m’enfuir, je suis ici contre ma volonté. Je ne vous ai jamais demandé de me protéger. Me protéger de quoi? De quelque chose que vous seul connaissez.
Elle relève le menton et le regarde d’un air de défi.
-Je vais vous laisser partir, mais après ne revenez pas me supplier.
Il a parlé si sérieusement, que Judy en est bouleversée. Le visage triomphant, il la soulève dans ses bras pour la déposer dans le bateau. Judy se garde de tout commentaire. Il n’a pas du tout l’air d’un psychopathe. Et s’il ne mentait pas. Que faire dans ce cas? Rester caché à deux dans ce coin de terre perdu?
Perdue dans ses pensées, Judy a les yeux lointains. Elle repense à ce qu’il avait dit tout à l’heure :
-Ne revenez pas me supplier.
C’est la bribe de phrase qui passe en boucle dans sa tête. Mais, pour qui se prend-il donc? Et, qu’a-t-il de si extraordinaire qui pousserait Judy à chercher sa compagnie? Elle pourrait passer une vie entière à chercher, elle n’en trouverait rien.
-Je crois que je devrais aller voir la police, dit Judy tout de go. Si vous êtes convaincu que je cours un danger, c’est la décision à prendre, j’en ai bien peur.
-Un policier a essayé de me tuer en prison, lâche-t-il.
La jeune femme reste un instant bouche bée. Elle ne rêve pas, en plus, elle n’est pas dans un film. Que raconte-t-il?
-Il est rentré alors qu’on dormait, il a essayé de m’étrangler avec sa matraque. Il m’a dit : vous et votre crapule d’avocat, vous allez vous la fermer pour une fois…
Et là, le compagnon de cellule de Gail, un condamné pour attaque à main armée, association de malfaiteurs et voies de fait, lui a enfoncé son canif dans le cou, avant de s’emparer de ses clés et de son arme, alors qu’il giclait dans son sang. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la situation a dégénéré, c’était la panique généralisée. Soit tu t’échappais, soit tu restais mourir. Et, Gail une fois de plus ce soir-là, a donné à la mort un autre rendez-vous. Ce n’était pas un soir pour mourir.
-Et qu’est-ce qui s’est passé ensuite? Vous voulez dire que l’émeute est due à tout ça? demande Judy qui lutte contre un fou rire.
-Alaseconde, c’est lui qui a pris l’initiative d’ouvrir les cellules… du coup, tout le monde voulait sortir. Vu qu’il y a des groupes qui ne s’entendent pas, la situation a vite tourné au vinaigre.
Il eut un silence où il paraît réfléchir.
-Je ne vois pas qui pourrait encore me vouloir du mal, lâche-t-il désabusé, les sourcils froncés. J’ai toujours voulu le bien autour de moi.
Judy elle aussi pense au scénario.
-À quoi pensez-vous? Vous êtes dans les nuages.
La jeune fille revient à elle, il ne faut surtout pas qu’elle l’aide à alimenter ses délires. Il faut mettre un terme à ce sujet. C’est vrai qu’il a l’imagination fertile. Des actions dignes d’un scénario américain. Dire que l’on a essayé de le tuer en prison, ce qui a causé un carnage à nul autre pareil, et lui, une fois sorti en héros, se jette à la rescousse d’une jeune orpheline en danger. Sacrée histoire!
-Non, je suis sur l’eau, plaisante-t-elle. Le fait est que je n’ai encore jamais vu d’endroit aussi magnifique. J’en suis ravie, quant à la splendeur des lieux, dit-elle avec un sourire forcé pour essayer de cacher le fond de ses pensées. Ce qu’il vient de lui raconter est une histoire montée de toutes pièces. Mais, une histoire de mort-vivant aurait été préférable en cette période où les morts sont réveillés par les vivants.
-Je doute que vous n’ayez encore rien vu. Ce coin de terre est un paradis.
-Ah, oui! exclame Judy tout en regardant autour d’elle, à présent émerveillée par ces plantes, ces animaux qu’elle n’a encore jamais vus de sa vie.
-Botaniste, ma mère avait un amour fou pour la nature y compris les animaux. Bien avant ma naissance, elle avait fait venir de l’Afrique… de l’Amérique du Sud, du Moyen-Orient aussi, des animaux qu’elle aimait, et surtout des plantes, qu’on ne trouvait pas chez nous…
Il prend une pause avant d’enchaîner :
-Et en voyant ce bébé ocelot, je crois qu’elle serait heureuse de voir son rêve se réaliser. Un petit paradis avec toutes sortes d’animaux sur pas plus de 200 hectares.
Touchée par la profondeur de la tristesse qui se lit dans ses yeux, Judy ressent soudain l’envie de partager sa douleur. Pourquoi ce changement d’humeur quand il s’agit de parler de sa mère? Presque malgré elle, elle lui demande :
-Elle te manque? Sans lui laisser le temps de réagir, elle lui prend la main. J’ai perdu la mienne à l’âge de cinq ans. Je sais ce que c’est que de perdre une maman.
La pression des doigts de la jeune femme se resserre légèrement sur les siens. Leurs regards un instant se rencontrent. Et Judy sent un immense trouble l’envahir.
-Je suis désolé, cela a dû être difficile pour vous.
-Qu’est-ce qui s’est passé? demande-t-elle soucieuse.
Toujours fixés sur elle, les yeux de Gail s’assombrissent.
-Elle était trop fragile…
Il marque une pause, puis reprend froidement.
-Elle n’a pas su surmonter ses problèmes… Depuis, j’ai grandi avec ma grand-mère paternelle et mon cousin.
-Ton cousin qui est mort?
-Oui.
Il détourne le regard, l’air pensif.
-Comment vous étiez? demande-t-elle comme si elle voulait faire la lumière sur ce qui s’était passé.
Il arbore un sourire franchement sarcastique.
-Il est le frère que je n’ai jamais eu et que je n’aurais jamais plus. Il était tout pour moi.
Au lieu de poissons, Judy pêche des informations. Pourquoi l’avoir arrêté pour le meurtre de son cousin? Que cache tout ça? Lorsqu’elle sent la canne-à-pêche bouger, Judy feint de ne rien ressentir. Mais Gail lui, cherchait sans doute une occasion de mettre un terme à cette discussion.
-Je crois que vous venez d’attraper un gros poisson. Attendez, laissez-moi vous aider.
Judy s’extasie à la vue du poisson qui se débat encore, lorsque Gail le prend pour lui enlever l’hameçon.
-Si vous pêchez aussi longtemps que vous le dites, je crois que vous n’aurez aucun mal à identifier ce poisson, dit-il d’un ton badin.
-Vous avez là entre vos mains, un brochet, répond-elle très sûre d’elle.
-Ah, oui! Pour une fois, vous savez quelque chose!
Soudain, Judy se sent toute bête. D’habitude, elle avait un meilleur sens de l’humour. Mais, avec lui, on dirait que c’est différent.
-Pour vous récompenser, je vais vous préparer un excellent poisson au vin blanc.
Timidement, elle lève les yeux vers lui et lui rend son sourire.
Il poursuit :
-J’espère qu’on en attrapera d’autres, sinon, Rose devra se contenter des nageoires et des arêtes.
Un instant, Judy ne peut s’empêcher de rire sincèrement. Elle le regarde. Il a un léger sourire et une lueur de plaisir brille au fond de ses yeux. Elle sent un petit pincement au cœur. Elle eut alors l’impression de l’avoir connu depuis toujours. Intimidée par la lueur qu’elle perçoit dans ses yeux, elle baisse la tête et peut voir la profondeur de l’eau limpide - transpercée par la lumière du soleil au-dessus de leurs têtes -, où nage un banc de gardon.
Le soleil!
Elle lève les yeux au ciel et voit un homme dans un appareil. C’est comme un parachute, mais celui-là a les ailes triangulaires. Elle ignore ce que c’est, et de fait, se garde de tous commentaires de peur que monsieur je sais tout, ne vienne lui rire au nez.
-C’est un deltaplane
Judy sursaute.
-Quoi?
-Je vous dis que c’est un deltaplane, et non pas un oiseau.
-Mais, je n’ai jamais dit que c’était un oiseau!
Elle lui jette un coup d’œil meurtrier, mais lui, s’en fiche.
-Non, c’est votre façon de regarder qui me fait comprendre ce que vous pensez.
-Ah, bon? Maintenant, monsieur lit aussi dans les pensées, dit-elle ironique.
-Dire que je suis polyvalent.
Judy se met à rire malgré elle. Gail commence à la surprendre. Elle reste pensive un moment. Elle s’attendait à ce qu’il soit acariâtre et pressé avec elle, mais, avec son humour et sa bonne humeur, presque enfantin, il a su balayer toutes ses appréhensions.
-Le soleil commence à se faire sentir, vous voulez une boisson fraîche? propose-t-il.
-Cela me ferait le plus grand bien, merci!
-Il n’y a pas de quoi, mademoiselle Bernardy, fait-il, en imitant son air de politesse glacé.
***
Quelle fabuleuse journée ils ont passé tous les deux! Cela fait longtemps que Judy ne s’était pas autant amusée. Oui, ensemble, tous les deux, ils ont eu une excellente journée. Et, lorsqu’il lui avait suggéré de rentrer pour échapper à l’orage qui s’annonçait, Judy avait senti son cœur se serrer à l’idée qu’elle allait devoir à nouveau affronter la réalité.
Doucement, il l’aide à descendre du trimaran. Et à peine qu’elle ait mis pied à terre, elle sent les premières gouttes de pluie s’abattre sur elle. Que la nature est imprévisible! Le beau ciel ensoleillé de ce matin n’est plus qu’une masse sombre.
-Laissez-moi, vous aidez, crie Judy presque pour essayer de couvrir le bruissement de la pluie battante.
-Non, je reviendrai chercher tout ça après, dit-il.
-Eh bien, on se voit à la maison.
Sans attendre de réponse, Judy court à toutes jambes en direction de la maison que des éclairs déchirants éclairent par intermittence. Elle est à quelques pas seulement, lorsqu’elle entend un bruit de choc épouvantable résonner derrière elle. Gail jure horriblement et se tord au sol.
-Que se passe-t-il, demande-t-elle le souffle court en retournant sur ses pas.
-Je me suis frappé contre… contre…
-Attendez, fait-elle d’un ton apaisant… Je vais essayer de voir.
-Ici… là… geint-il.
Avec précaution, elle palpe le front de Gail qui pousse un petit cri de douleur. Judy étouffe un gloussement et murmure :
-Je suis désolée! Ce n’est pas trop grave, le rassure-t-elle doucement.
-C’est de votre faute. Et, je parie que vous prenez un malin plaisir à me voir dans cet état. Mais, avouez que je vous ai bien eu, hein, dit-il en riant à gorge déployée.
Un éclair fuse. Judy sursaute et avant de comprendre qu’elle est victime d’une farce, Gail est déjà bien loin.
Flambante de colère, Judy sent le sang lui monté à la tête. Non, il n’aurait jamais dû lui faire un coup pareil. Elle qui s’est vraiment fait du souci pour lui. Disons, un peu. Un instant, elle aurait aimé que Gail se soit effectivement cogné la tête. Il peut être sûr qu’il ne l’aura pas deux fois et certes, Judy va en profiter. Elle ramasse la lampe qu’il avait fait expressément tomber quelques minutes plus tôt, avant de courir en direction de la forêt.
Un peu affolée, elle court à présent sans savoir où elle va. Trempée, elle ne sent même plus la pluie sur son corps. Pourtant, si elle savait que le danger la guettait, elle se serait vite allée se mettre à l’abri. Loin de la lumière des villes, la nuit dans les bois, reprend tout son mystère.
Alors qu’elle longe un sentier, Judy entend un horrible cri. Elle ne saurait dire de quel animal il s’agit. Même si elle voulait rebrousser chemin, elle ne saurait par où aller. Paniquée, elle s’arrête un peu pour regarder autour d’elle. C’est à ce moment qu’elle sent des mains dans ses cheveux. Est-ce un zombi? Un lougawou? Une de ces femmes qui se transforment la nuit pour aller manger des enfants? De toute façon, elle est assez grande pour savoir que ces histoires n’existent que dans l’imaginaire collectif haïtien. Tout de même, elle est angoissée, ce n’est pas tous les jours qu’on se retrouve dans la profondeur des bois, dans le noir, sous la pluie, au lendemain de la fête des Morts, alors que l’un d’eux pourrait bien avoir oublié de rentrer. Judy lève la lampe vers l’arbre, un saule, pour voir une espèce de bête noire, accrochée dans une branche avec sa queue. Un macaque? La jeune femme hurle de terreur avant de s’enfuir à toute allure. Dans sa fuite, elle comprend trop tard que le sol glissant se dérobe sous ses pas. La chute lui paraît interminable. Lorsqu’elle atterrit sur une pente raide, la jeune femme pousse un cri de douleur, tant est brutale et atroce le choc qu’elle reçoit au creux de l’estomac. Un instant, elle ferme les yeux ne pouvant plus respirer. En essayant de se relever, c’est comme si tout son corps était désarticulé. À la lumière de la lampe, Judy se rend compte qu’elle saigne. Elle se retient pour ne pas pleurer et fait courageusement front.
La pluie est régulière, et l’obscurité toujours aussi épaisse. Judy avance douloureusement à quatre pattes, pour aller récupérer la lampe qui a fait un grand saut. Il n’y a qu’une seule personne, vraiment un seul responsable de son malheur. Avant que Judy ait eu le temps de penser quoi que ce soit, sa bouche s’ouvre en un hoquet d’épouvante. Aucun son n’en sort. Médusée, elle regarde fixement devant elle, les yeux agrandis par une indicible terreur. Elle tremble des pieds à la tête. Plus glacée par la vue de cette bête que par le froid lui-même. À travers l’épaisse futaie, Judy peut entrevoir les deux petits yeux agrandis par la fureur sauvage. Judy pense qu’elle ne doit pas bouger. Pourtant, un seul besoin l’anime : celui de sauver sa peau. Dieu, quelle épouvante! Rester sans bouger serait-il la solution? La bête finira bien par se lasser. Le cœur battant à tout rompre, elle attrape la lampe et, sans réfléchir à ce qu’elle fait, la jette sur la tête de l’animal féroce avant de détaler comme une mortelle fuyant l’apocalypse. Oubliant ses douleurs, Judy accélère dans l’espoir de trouver un abri.
Mais, entre cette bête fauve redoutable et la jeune femme meurtrie dont la peur dirige cette course folle, qui serait la plus rapide? Judy continue sur sa lancée, droit devant. Son corps lésé n’arrête pas de se défendre et son esprit refuse cette mort atroce. Lorsqu’elle sent les crocs de l’animal plantés dans sa chair, elle croit intensément qu’elle vit ses dernières minutes.
A suivre
Isabelle Théosmy
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