Salnave vu par Salnave
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Évoquer les grands hommes de notre histoire, comme le font le sociologue Daniel Supplice ou la juriste Ertha Pascal-Trouillot, est une œuvre utile permettant de comprendre les défis auxquels ils ont dû faire face ainsi que ceux d’aujourd’hui. C’est pourquoi l’ouvrage de Marcel Salnave sur son illustre aïeul, Sylvain Salnave, dans cette perspective, est d’une grande utilité.
Dans sa thèse de maîtrise en histoire Une crise haïtienne 1867-1869 Sylvain Salnave, Georges Adam a présenté Sylvain Salnave comme « l’apôtre des pauvres ». Avant lui, Anténor Firmin l’avait peint comme un être cultivant un énorme mépris pour l’argent. Et plus près de nous, Charles Dupuy, chroniqueur émérite de Nos convulsions historiques, le campe comme quelqu’un qui « n’avait qu’une seule politique et qu’une seule religion : celle du peuple ».
À l’instar d’Anténor Firmin, Marcel Salnave dans son texte biographique Vive Salnave, soutient que Salnave méprisait l’argent, et que l’État haïtien ne lui devait pas moins de cinq mois de salaire quand il fut « lâchement livré à ses ennemis. » Cette peinture ne mérite-t-elle pas que l’on apporte une affection toute spéciale à cet homme qui n’a pourtant régné que pendant deux ans et demi ?
Analysant le travail d’Adam, Salnave y voit une étude « empreinte du matérialisme historique le plus pur », mais se refuse toutefois à suivre l’auteur sur cette voie. « Notre tâche est plus simple, explique-t-il. Arrière-petit-fils du Président Salnave, sensible au nom que nous portons, nous nous sommes souvent questionnés sur son gouvernement tellement décrié, et sur le Président Salnave lui-même si peu apprécié et légitimé par la plupart de nos historiens et hommes de lettres. Ils le présentent toujours comme un inculte, un incapable bien au-dessous de la fonction de chef de l’État. »
Ici Salnave force un peu les traits, car le travail de Georges Adam reste le plus grand hommage jamais rendu au président Salnave. Il est vrai que le livre de Marcel Salnave a ceci de particulier qu’il nous apporte un éclairage de première main, non seulement sur le plan des archives, mais aussi à cause de sa proximité familiale avec l’ancien président de la République. Il met en scène les différentes circonstances qui ont contribué à construire la « légende Salnave », et les multiples facettes de la société haïtienne ayant conduit à sa perte. Car tout compte fait, Sylvain Salnave était à contre-courant de la société haïtienne. On ne finira peut-être jamais de découvrir tout à fait l’homme, celui que le peuple haïtien naïvement appelait « La dous » et à qui Salnave répondait « La dous amè ».
En parcourant le livre de Marcel Salnave, trois choses retiennent l’attention du lecteur : tout d’abord, l’auteur semble être muni de documents d’archives jusque-là inédits ; de plus, jamais l’auteur ne s’est tout à fait écarté de la thèse d’Adam qu’il se plaît à appeler « l’historien de Salnave ». Enfin, il y a ce côté romanesque à la fin du livre, qui vous remue, lorsque l’auteur nous dépeint l’état d’âme de Salnave au moment où il est fait prisonnier : « Sur tout son parcours, de la plaine du Cul de Sac à Port-au-Prince, il acceptait sans un geste, impassible, les marques de sympathie et aussi les injures qui lui parvenaient de gens qui s’amoncelaient tout le long des trottoirs. Accablé par les blessures de la veille, abattu sous le poids de la fatigue, marchant résolument vers la mort, il repassait le fil de sa vie. Il revoyait son enfance, ses chevauchées au milieu des plantations en café de son père, ses batailles rudes et continuelles, ses razzias au milieu de patrouilles ennemies, en même temps qu’il avait une pensée pour sa mère que le visage d’une femme en détresse devait lui rappeler, cette mère qui le couvrait de tant d’affection et de tant de soins. Il revoyait toutes ces images dans un désordre fait de souvenirs aussi lointains que récents, tel un film dont il serait le seul personnage… ».
Tous ceux qui s’intéressent au parcours de ce président peu connu, découvriront dans le livre de Marcel Salnave ce paradoxe étonnant d’un président mulâtre riche adulé par le peuple haïtien en majorité noir et pauvre. Ce lien vient de ce qu’issu de la classe dominante du pays, il a tenté de régler le problème de l’inégalité en prenant des mesures de justice sociale pour alléger la souffrance du peuple. Parmi celles-ci, la mise en place des magasins d’État.
Comme le rappelle l’auteur, le gouvernement de Salnave importa des États-Unis des produits de première nécessité et des articles de grande consommation (farine, mantèque, beurre, harengs, riz, savons) qui seront revendus à un prix nettement inférieur à celui pratiqué par les commerçants de la place. « Le gouvernement ne se contenta pas d’établir les magasins de l’État, il établit aussi le monopole du café. Selon un arrêté qui en règle les dispositions, tout le café qui arrive dans les différents ports doit aboutir dans les entrepôts de l’État qui se fait le seul acquéreur de toutes les denrées du pays. »
Un socialisme avant la lettre ? En tout cas, voici un président qui a eu le courage de mettre l’État au service des desiderata du peuple. La gauche haïtienne, sans mémoire, n’a pas jugé bon de dénoncer ceux qui ouvrent bien grand notre marché avec l’affligeant résultat que l’on connaît aujourd’hui : la mort de nos productions nationales. Elle devrait célébrer Salnave qui a largement démontré la capacité de l’État de répondre, quand il le veut, aux besoins des plus démunis.
Mais Salnave ne pouvait gagner seul sur tous les tableaux, les grandes puissances ont toujours joué un rôle de premier plan et souvent néfaste dans les affaires d’Haïti. Certes il a voulu régler le problème de l’ingérence de l’étranger dans la politique du pays, mais une fois de plus, ceux qui ont été au service de l’étranger, étaient plus forts que lui.
Les Européens – à l’époque le fameux trio composé de la France, l’Espagne, l’Angleterre – veillaient au grain, leurs ressortissants tenant une part prépondérante du commerce haïtien. Mais Salnave fut un visionnaire, car il a vu la montée en puissance des États-Unis avec sa fameuse doctrine de Monroe. C’est ce qui explique en partie ses prises de position en faveur des plus démunis de son pays, comme par exemple la réduction drastique de l’exportation des produits de première nécessité que le peuple ne pouvait pas payer et à la mise sur pied de magasins de l’État.
Comment allait-il parvenir à implanter sa nouvelle politique face à des adversaires qui n’entendaient rien céder? Il n’y parviendra pas puisque la guerre civile mise en branle pour le renverser ne le lui a pas permis ; celle-ci a duré deux ans et demi, c’est-à-dire la durée de son mandat. C’est ce qui fera dire à Anténor Firmin que le gouvernement de Salnave a mené une longue bataille. En effet !
Vaincu, le président s'enfuit avec quelques hommes en République dominicaine. Mais manque de pot, il est capturé et livré à ses ennemis par le général Cabral. Le 15 janvier 1870, il sera exécuté dans la capitale, en face du Palais National « pour avoir, — arguait-on, — violé la Constitution de 1867 ». La suite, on la connaît : « Les révolutionnaires triomphants, pour venger la société et garantir l'avenir par un exemple terrible, célébrèrent leur victoire par des hécatombes écœurantes, écrit avec un lyrisme triste le petit-fils du martyr. Durant un mois on fusillait les généraux les plus vaillants, les hommes les plus marquants ou les plus redoutés du gouvernement de Salnave, sans excepter le jeune, le courageux et intelligent Alfred Delva. Des centaines de victimes rougirent de leur sang la terre clémente et généreuse d'Haïti... »
Pour Salnave, son ancêtre fut un « brave » au vrai sens du mot. L’auteur est persuadé qu’il restera dans l’histoire de son pays comme « l’un des rares présidents à s’être engagé dans une vraie bataille politique aux côtés du peuple haïtien et qui a accepté de mourir pour sa cause plutôt que de rechercher l’exil doré. Pour s’être autant sacrifié, son nom sera rangé parmi les chefs d’État qui ont fait la fierté du peuple haïtien ». Un hommage bien mérité quand on le compare à tous ces chefs d’État peu soucieux du sort de leur peuple que Haïti a connus.
Maguet Delva
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