Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Culture

Journal d'une absence

Journal d'une absence

Écouter l'article

Le crime était à son deuxième novembre.

La dernière fois qu'il a tenté de poser ses mains sur elle, la mère était absente. Comment a-t-il pu le savoir? Yvena, sans arrière-pensée, l'avait-elle prévenu? Deux ans depuis, voilà que Maurice fréquentait la maison... La mère de l'adolescente en disait un ami. Mais la jeune pubère et son petit frère Alberto avaient lu dans le jeu et su, de très tôt, que cet homme avait paru être plus qu'une amitié. À quelque exception près, le mari ou le compagnon de maman Yvena. Maurice Pobre, en effet, - puisque c'était ce nom griffonné sur une carte, aux armoiries nationales (retrouvée sur le plancher du salon), laissait bien entrevoir. Maurice Pobre, dont la traduction panyòl in french donne ~ pauvre,  était d'ailleurs un pauvre type, canaille de son espèce, mais un habituel de la maison!                                        

La dernière fois... Mais,  non ! ça a tourné, depuis près de deux ans, depuis son entrée impromptue tel orage dans la vie de la mère. La semaine qui avait suivi son arrivée, le bougre ne s'est-il pas mis à lui jeter un de ces regards à faire tomber les murailles. La chair toute en rondeur de la jeune fille lui avait semblé bien une muraille. Au besoin à faire chuter sous les mots. Un Jéricho ! Si, de Jéricho, il y en restait de murs à raser après sept tours de la muraille.

Elle n'a pas cependant vu venir la tourmente. Encore ancrée dans l'innocence et la naïveté du cœur pur d'adolescent. Le vent calme ne jeta pas encore de ses bourrasques violentes à faire plier fleurs, feuilles et les arbres. Les premiers jours de Maurice se mesurèrent et conjuguèrent en quelques actes qui, au premier but, on classerait d'anodins pour qui croirait en un jeu les attouchements coupables de cet homme.

 « Sous le ciel amer, ficelé de quelques nuages tristes enveloppant Port-au-Prince, je venais à peine d'entamer mon quinzième printemps. Fleurir ma quinzième récolte. Souffler une énième bougie dans la débâcle où croule la ville. Le regard pur, les yeux bruns clairs et le teint pêche frais. La démarche fière, le port altier hérité de maman, la croupe redondante...

Or, est-ce bien cela qui a porté Maurice à descendre de son rang jusqu'à rendre ma petite vie insupportable? Il n'avait nul le droit. Peut-être, il a tout fait pour l'ignorer! »

Maurice Pobre demeurait quand même un officiel du gouvernement. Avec tous les avantages et prébendes et autres permissivités qui entourent cela. Entretenir un nombre incalculable de maîtresses. Déflorer la moitié des jeunes filles aux seins bourrés de sève des quartiers crasseux... Il savait même que ses actes à la palissade la plus crûe, fût-ce du dernier des mortels ou du Palais National ne seront point poursuivis. Alors pourquoi ne s'embarrassait-il de scrupule d'en commettre vingt-quatre heures sur vingt-quatre! Lorsqu'on baigne dans la fange, on s'attend et s'entend mieux à s'enfoncer le plus profondément. Tant que ça dure, on ne casse pour rien une habitude...

Le jour sembla être plus clair sous le ciel et sur la ville, mais entre les murs de la maison, chaque heure paraissait une ombre. Épaisse, visqueuse, d'une opacité dont ne perce ni ne franchit la lumière. La nuit, une éternité où grandissait la peur d'être arrachée de force par les pattes assoiffées de ce tigre qui, en présence d'Yvena, se paraît d'une moralité douteuse et d'une creuse exemplarité.

« Je rêvais parfois de fuir... Pas faire une fugue et revenir. Quelquefois je souhaitais m'ouvrir à quelqu'un. En parler. Faire le jour sur l'enfer que j'endure au seuil de mes quinze ans. Aplanir les sentiers tortueux qui cachent mal au soleil les actes de Maurice, le pauvre type! Mais J'ai parfois peur de ne pas être cru. Il se peut que même maman ne me croit pas, elle qui ne voit, ne chante que par la bourse de cet homme qui lui gave de liasses de billets neufs tout droit sortis de la caisse publique ».

Qu'espérer mieux d'un mâle intégrant le gouvernement où est pistée toute la racaille de la république: ici, menteurs pro, masturbateur patenté, dilapidateurs de fonds publics, là, criminels notoires, protecteurs de chefs de gang ... Peut-être la fille d'Yvena n'est-elle pas la seule à en souffrir? Ils demeurent nombreux, les hommes au pouvoir qui, d'après les informations courant les rues, sont férus de la chair féminine toute fraîche. Doutons qu'elle soit la seule victime.

« Très souvent, il ne s'embarrasse de scrupule en laissant flotter dans l'air “ses félicitations”, ses douteux compliments qui paraissent au contraire des pièges tendus dont les rets sont soigneusement préparés pour enfiler subrepticement leur proie. L'attaque en règle ! Ses plus rudes coups, Maurice le réserva en l'absence de maman. Il rêva mieux de profiter. Il n'y aura alors nul juge pour le censurer de ses actions ».

 « Ne déclara-t-il pas, éhonté, un jour que ce n'est pas de ma mère qu'il veut, il ne pense, il ne rêve que de moi ».  Il peut faire de moi «une vraie femme». Il a poursuivi sa harangue « tu as tous les atouts, la beauté, la fraîcheur, la vigueur que ne puisse me procurer ta vieille maman». Maman qui, dans trois ans, fleurira cinq décennies de présence sur terre, si le Dieu du ciel le veut bien ».

Ce Maurice-là, ministre des Affaires religieuses et des Bonnes Mœurs, la soixantaine fraîche. La mine affable, la babine aux plis riches, la panse proéminente, dignes reflets de l'engraissement mafieux des maigres deniers publics... Le discours pointilleux des censeurs invétérés, aux faux airs de bon père de famille, chasseurs de mâles, experts en détournement de mineurs, demeurait au sens métaphorique du terme un parfait gentleman du sérail, le crû assez vieilli du fût, du grand Old d'un blended rare, d'un mousseux ou d'un Scotch raffiné écossais. Le musicien exécutant les notes de la partition avec maestria et l'habilité la plus soutenue dans l'orchestre de la déchéance.

Elle se rappela comme si c'était le premier jour. Lorsque Maurice a essayé de l'avoir de force. La mère partait voir une vieille commère malade. Du côté de la Croix-des-Bouquets. Alberto, déjà parti pour l'école chez les Frères.  À la maison, elle resta seule. Savoir par quelle magie, quel le ou la, le bougre a pu savoir que sa compagne s'absentait? Et la fille toute seule? Se révèle moins importante! Mais la tentative coupable paraissait remplir le jour. Elle avait fui, gagné la rue attendant le retour de la mère. Qui peut certes ne pas croire au récit de sa fille. Selon cette dernière, Maurice Pobre ne pointe son nez que lorsqu'elle veut la voir, lui faire quelques bonnes parties de jambe en l'air. L'air faussement respectable affiché par l'officiel plombait toute différence. Et le prédateur le savait bien.

Dans le même regroupement au pouvoir ne clamait-il pas  avoir une cousine secrétaire d'État à la Famille et à la Jeunesse? Pobre le souligne et le répète assez souvent comme une mise en garde et une soupape de sécurité à qui veut l'entendre. Une gouvernance de famille, on n'est mieux protégé que par les siens ou ses pairs dans une république injuste où les bourreaux se gavent d'angélisme et les victimes passent par une curieuse équation pour les démons.

Nulle espérance ici. Nulle espérance où la mort, le crime et la honte se fédèrent. Nulle issue... Nul exutoire où la fierté a rompu les amarres et a fui à toute voile, où le mensonge est érigé en principe de gouvernance. Et la gloire éhontée de n'avoir pour comparses et interlocuteurs que des larrons, plaintives créatures de sac et de corde, dont les chefs entretiennent: à coups de millions et de cargaisons d'armes automatiques semant, à travers la ville, la mort, le deuil, la désolation à tout vent.

Dehors, la nuit épaisse. À l'intérieur de la maison familiale, l'adolescente a vécu en elle l'enfer, vivait un exil intérieur dont le seul soulagement devait venir l'un de ses proches. À qui parler quand on a plus de cœurs à se confier :les méchancetés, et la bêtise des hommes.

« Depuis mon cinquième printemps, Papa Wilberto vit six pieds sous terre. Là où il est, m'écoutera-t-il, me verra-t-il? Je ne me rappelle que les contours de son visage et les silhouettes de sa démarche lorsqu'il s'éloigne, part pour quelques jours dans une lointaine ville de province... Un accident de la route... La malchance... Il saura bien écouter sa fille s'il demeurait encore là parmi nous. D'ailleurs, une fille reste l'enfant chéri du père. Et une tradition, ça ne casse pas comme le pain rompu au beau matin des privations. »

« Je sais que Maurice va guetter d'autres occasions. Il cherchera à clore ces différentes tentatives combien vaines. Il usera de tous les subterfuges et moyens détournés afin de courir vers ses objectifs assez obscurs comme le dessine son âme. Il passera peut-être, pense-t-il, par l'usage des menaces et un peu de violence. Il ne manquera pas. Il n'essayera pas comme ce fut les trois dernières fois... Maurice augmentera la pression jusqu'à me faire céder... Il croit, et dans sa certitude, que je céderai... Maurice Pobre doit être bête comme lui seul pour penser à me faire flancher. »

« Ceci est vrai, ça a flanché sa morale. Sa morale traîne sur le sol poussiéreux de la Capitale. Cette capitale que lui et ses compagnons du pouvoir laissent moisir dans la boue infecte laissée après les fortes averses lessivant le macadam défraîchi des rues de la ville. Cette ville livrée à la déprédation de la coalition des gangs. »

« À défaut de la confiance de maman, je pourrais certainement me confier aux autorités. Qui accordera foi à la parole d'un enfant dénonçant un officiel ? Je penserais bien me mettre sous la protection des autorités: tout près de chez moi, à Pernier, il trône une antenne de police. Sauront-ils m'écouter les flics? Prendre le chemin judiciaire, reste l'autre option, quel officier judiciaire fiera les récits d'une fillette? L'on me clouera droit au visage que je suis une petite garce. D'autres diront qu'ils ne souhaitent pas avoir maille à partir avec l'autorité. Ils risqueront pour rien leur boulot: “Se pa premye glas ki kraze nan gouvenman an”. C'est bien “du vieux de la vieille”. Terrible la part de cynisme de ces gens! »

Aujourd'hui, vendredi. Un ciel bas, couvert de brumes. Le matin avait ouvert ses bras gris sur la ville. Et l'horizon se vêtit d'un long manteau de cendre. Il partira certainement de la montagne proche quelques légères grisailles. Dans les rues d'alentour filent quelques véhicules. Certains du transport public bondés comme des boîtes à sardines.

Déjà midi deux minutes, le ciel lourd de brumes a étranglé le soleil dans sa cavalcade quotidienne. Une chaleur moite étouffant les rues. Au seuil de la maison d'Yvena se trouve garée une grosse cylindrée. Le pare-brise teinté d'encre. Feux et moteur allumés. Il s'écoula près d'une trentaine de minutes quand, de l'intérieur, partit un cri d'effroi. Une voix rauque laissa sortir un tord-boyaux sanglant. Des éclats vifs de verre épars sur le sol imbibé de gouttes. La dernière tentative du beau-père est conclue par la chute d'un pot de cristal sur son visage.

L'adolescente s'élance subitement dans la rue. La main éclaboussée de vin roux. Le visage défait. Le bustier chiffonné. Elle venait de mettre un terme à son calvaire, à ses tourments.

 

James Stanley Jean-Simon

Poète- Nouvelliste- Critique littéraire

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Culture

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre