La création littéraire
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L'écrivain peut-il partir de rien dans son acte d'appropriation du monde? S'impliquer à des niveaux divers, suivant un processus d'oscillation réfléchi? Se donner en spectacle, dire dans quelle mesure l'œuvre/ la création littéraire s'approprie du biographique auctoriale? « Créer, d'après Didier Anzieu, dans «Le Corps de l'œuvre», n'est pas se mettre au travail. C'est se laisser travailler dans sa pensée consciente, préconsciente, inconsciente, et aussi dans son corps¹ ». Le terme grec apparenté à la notion « poésie », (poiein~ créer), lie le projet de création à une tentative de nouveauté, d'invention, partir de peu ou de rien, pour accoucher du neuf, la mystique, l'économie du peu en transformation. L'étymologie du mot « poésie » est déjà une interprétation du fait poétique : poiêsis pour les Grecs signifie « création », du verbe poiein (« faire », « créer ») . Le poète ou l'écrivain est alors considéré comme un créateur , un artiste par excellence.
Il demeure permanent le débat sur l'objet « création littéraire ». Une historique à travers les divers moments littéraires donne un aperçu de la diversité des controverses sur le sujet. La conformité de la création par rapport aux codifications, aux règles, au « bon goût » tel était le carrefour, le rubicon à franchir vers la reconnaissance de la création littéraire et partant, de sa validité et cela jusqu'au XIXè siècle. En dépit de tout, le respect du sacro-saint réglementaire n'a pas été moins discuté et discutable dans le processus de la création littéraire.
Au cours du XIXè siècle, une approche nouvelle a été toutefois développée par Sainte-Beuve . Selon le projet porté par Sainte-Beuve, la création littéraire, afin de mieux être comprise, doit s'asseoir sur une certaine cohérence biographique², c'est-à-dire en droite ligne à l'existence de l'écrivain. Le projet littéraire alors assure une correspondance à la vie de l'auteur. L'auteur dans sa création révèle lui-même, ou une part de lui-même, l'œuvre paraît alors être un prolongement de sa vie, dont la concomitance créatrice épouse intimement la vie de l'écrivain.
Marcel Proust, en rupture de ban au projet Sainte-Beuvien, bat en brèche la méthode qui lie l'homme (l'écrivain) et/ à l'œuvre. Selon Proust, la création littéraire ne doit pas être « une traité de géométrie pure » c'est-à-dire correspondre à la vie de l'auteur. Pour lui, la création littéraire résulte au contraire « le produit d'un autre moi que celui nous manifestons dans nos habitudes, dans la société , dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c'est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer, que nous pouvons y parvenir³, » dit-il, dans son livre, Contre Sainte-Beuve.
En d'autres termes, si Sainte-Beuve relie l'œuvre au vécu, au biographique de l'auteur, Proust souligne au contraire la volonté de réappropriation du moi de l'auteur par nous-mêmes, si nous voulons saisir le sens créatif de l'auteur.
Dans « Le Dieu caché », Lucien Goldmann attaque le problème de la création sur l'angle de la « vision » totale de l'auteur « du monde ». C'est une approche marxiste que développe Goldmann de la littérature, une analyse historique et sociologique du fait littéraire. « La cohérence intégrale » - ( une conscience vraiment entière de la signification et de l'orientation de ses aspirations, de ses sentiments, de son comportement)- que l'écrivain fait passer dans sa création, celle-ci doit le « rapprocher de la cohérence schématique d'une “vision du monde”, c'est-à-dire du maximum de conscience possible du groupe social qu'il exprime... Toutes œuvres littéraires valables sont cohérentes et expriment une vision du monde⁴”, conclut-il?
Didier Anzieu, de son côté, pose le problème de la création littéraire, en s'inspirant de la psychanalyse de Sigmund Freud. Brigitte RÉAUTÉ et alii montre l'importance de la psychanalyse en relation à la création artistique. Réauté avance que « la psychanalyse étudie tous les ressorts secrets de l'être humain ( pulsions inavouées, sa sexualité, et le réseau obscur et déterminant des liens familiaux). Dans la création, tout l'être humain est à l'œuvre avec sa charge d'instinct et d'inconscient, le poids et la richesse de son vécu 5 ».
Anzieu assimile la création à un « un accouchement », « une torture », « une relation amoureuse ». Citons une longue partie de son œuvre : « Il y a, dans la création d'une œuvre..., du travail d'accouchement, d'expulsion, de défécation, de vomissement. Se trouve aussi une similitude avec le travail de la question, autrement dit de la torture ( le bourreau travaille avec insistance, précision, variété, le corps de sa victime), tout comme le créateur travaille corps à corps le matériau qu'il a choisi, la création lui arrache des souffrances... L'auteur entretient une relation amoureuse avec ce qu'il écrit » 6.
Une autre approche lie la création à la linguistique. Cette approche découle de la nécessité de s'intéresser aux textes. Les travaux des linguistes tels Saussure et Benveniste seront d'une apport capitale dans le processus de compréhension de la création artistique. L'analyse élaborée dans «Le jeu du signifié dans “ Krèy Bòbèch ” d'Inéma Jeudi» 7, s'inscrit dans cette dynamique linguistique consistant à interroger la création littéraire. Ainsi les mots sont-ils analysés par rapport à une structure (phrase ou texte). L'emploi des temps, des pronoms personnels contribue à créer le sens qui démontre le lien évident, indissociable entre la forme et le fond.
Gérard Genette, dans « Figures II » développe les relations existantes du couple récit/discours lesquels ( comme deux formes d'expression) « se trouvaient très différemment affectés par la contamination ». En d'autres termes, ils ( récit/discours) partagent des liens. Genette poursuit « il y a une certaine proportion de récit dans le discours, une certaine dose de discours dans le récit » 8. L'étanchéité demeure presque dans le couple récit/discours un cas à somme à dominance nulle.
La création littéraire ne trouve sa pertinence que par le rôle du lecteur. Car, au final, c'est lui qui construit le sens du texte. Tzvetan Todorov, d'ailleurs , affirme que « ce n'est qu'en soumettant le texte à un type particulier de lecture, un univers imaginaire ». Toutefois souligne-t-il, « deux récits portant sur le même texte ne seront jamais identiques », et pour expliciter son propos, conclut-il « par le fait que ces récits décrivent, non l'univers du livre lui-même, mais cet univers transformé, tel qu'il se trouve dans le psyché ( intelligence et affectivité de chaque individu » 9.
Dans sa totale compréhension comme phénomène, la création artistique oppose une multiplicité d'approches la mettant en lumière. Débordantes de richesses, ces approches lumineuses établissent la nécessité du débat permanent autour de l'œuvre. L'œuvre ou la création littéraire est une totalité qu'il faut dans son immensité faire corps, saisir. La création doit-elle répondre ou correspondre au biographique auctorial, impose aussi la nécessité de questionner, de s'approprier de l'autre moi dont est originaire le texte. Réceptacle de « la vision du monde », la création doit être vécue également dans la relation affective, amoureuse que le créateur entretient avec son œuvre. Saisir l'œuvre elle-même en étudiant ses rapports avec le langage et le lecteur entretient le débat, la controverse autour de la création littéraire comme un tout complexe.
James Stanley Jean-Simon
Poète, Nouvelliste, Critique littéraire
Bibliographie:
¹) Anzieu,Didier : Le Corps de l'œuvre, Éditions Gallimard, 1981
²) Réauté, Brigitte et alii, L'épreuve écrite de Français, Hachette Livre , 2003
³) Proust, Marcel, Contre Sainte-Beuve, Éditions Gallimard, N.R.F. , 1909
⁴) Goldmann, Lucien, Le Dieu caché, Éditions Gallimard, 1959
5) Réauté, Brigitte, ibidem
6) Anzieu, Didier, ibidem
7) Jean-Simon, James Stanley, - Le jeu du signifié dans « Krèy Bòbèch » d'Inéma Jeudi,
http://lenational.org/post_free.php?elif=1_CONTENUE/culture&rebmun=4550
14 avril 2020
8) Genette, Gérard, Figures II, éditions du Seuil, 1969
9) Todorov, Tzvetan, Poétique de la prose, éditions du Seuil, 1971
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