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La mort au bout du compte

La mort au bout du compte

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Qui se rappellerait de cette peur qui courait les rues et la ville. Cette peur qui fit trembler le monde. Ici, sur ce tiers d’île, baignée de la bleue Caraïbe, la mort naissait et fleurissait sous les coups saccadés de la mitraille…

Le jour allait mourir entre les lignes bleues de l’horizon qui lentement se désintégraient de manière uniforme en une voile grise, fuyant à mesure vers le sombre pour annoncer dans le noir qui monte la naissance de la nuit. La nouvelle qui bruissait entre les rumeurs des bouches folles, et couvait patiemment, courait finalement pour prendre racine dans la parole des gens. La nouvelle, pour le commun des gens, elle n’était pas d’ici, ni destinée à ce peuple souffrant. On a eu notre part, deux fois, oui d’une manière double! On a eu Goudougoudou, puisque c’est le surnom populaire qu’ont attribué les gens au séisme de janvier 2010, on a eu aussi le choléra, ce mal importé quelque part des monts enneigés du Népal. La nouvelle, elle, n’était pas destinée à nous, car on a bien déjà eu notre part.

Jacquelin venait de rentrer quelques minutes après l’annonce du Président qui clamait haut et fort pour mieux se faire croire et comprendre que le mal a bien eu cours ici. Le mal court déjà les rues. Et avec les trains de mesures: L’école, les églises, les Factorys fermées: off. Mais il se débat pour faire accepter sa parole, monsieur le Président! En effet, il a déjà, à plusieurs occasions manqué à sa parole, selon certains! Terrassé, Jacquelin, pris entre deux feux, se trouva devant la difficulté du choix : croire que le virus est bien réel et ne pas prendre la parole étatique pour agent comptant, comme l’eau qui fait sa course, ou l’évangile du salut.

 

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La marchande de figues-banane du quartier avoua ne pas croire en la présence de la maladie dans le pays. Si vraiment, le virus y est, « La puissante croix du Christ » nous épargnera. Une moitié-aveugle, de son côté, cloue crânement ne pas donner le blanc-seing au chef de l’État puisqu’il lui a déjà menti à propos de son champs de bananeraies et de s’être affublé d’un sobriquet d’ingénieur. La nuit coule sur la ville. Dehors, l’obscurité épaisse que n’éclairent faiblement les phares de rares taxi-motos... Voyons ce que ça donne la décision des chefs d’ici demain soir!

Le jour allumait son feu sur la ville. Dehors, la situation dans les rues n’a pas vraiment changé. Les tap-tap encore bondés comme des boîtes à sardines, au marché, mortes les gestes barrières; on discute à qui mieux mieux à la barbe des gens. Quelques petites bousculades dans les rangs à la banque, à l’Office de l’identification nationale! Quelques engueulades entre amis et inconnus. On se débrouille comme on peut, ça se renforce l’idée noire de complot ! L’heure coule tranquillement dans la paresse du temps qui vole. Au pas de la porte donnant sur la ruelle poussiéreuse, Jacquelin grille lentement une comme il faut. Chaque bouquet de fumée paraît être un nuage mélancolique allant à mesure grossir les troupeaux orphelins sous le ciel de midi. Il réfléchit: doit-il s’enfermer ou prendre les pouls palpitants des rues?

 

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Ce n’était plus les vacances... Mais la mort en sursis, celle qui venait en face avec son cortège de corps et de misères. Et depuis la nouvelle avait couru ici comme une trainée de poudre. Des milliers de corps entre l’Europe et les Amériques. Sans vie, avec le nombre grossissant chaque seconde, chaque minute, chaque heure, chaque jour comme une montagne qui émergea du vide. Du lieu où il s’enferme, Jacquelin a vu mal venir la mort, pourtant elle a paru inéluctable. Les gestes barrières, les précautions pour le commun des gens n’avaient plus sens. Comment ne pas voir la mort venir en face lorsqu’au su même des autorités le transport public grouille alors de monde...

Les heures filent. Jacquelin sortit voir si les rues ressentirent le poids de l’abandon et du malheur. Dans le quartier, les masques, le mètre cinquante, la nécessité de s’éloigner de la foule, on dirait ici que le virus n’existe pas. Tant l’entassement des gens bat rageusement son plein !

Il file dans les ruelles à l’entour de la ville. Le couvre-feu du gouvernement, une mayonnaise qui ne prend pas. L’insalubrité, la promiscuité dans les marchés, dans le transport, personne n’en a cure. « Ils ont peut-être d’autres lièvres à courir, d’autres chats à fouetter », pense-t-il. Et si le virus vient, on le mettra sans doute sur le compte heureux de quelques hougans ou d’envieux ou de malfaiteurs du coin, jaloux du sort ô combien malheureux de chacun.

Une motocyclette attaque une déviation. Dehors, la nuit épaisse. La lune absente. L’obscurité enveloppe la ville de son châle de plomb noir. Le son du système sonore de l’engin au max. Le chauffeur, on dénombre à son dos trois passagers. Le rythme endiablé d’une bande de rara coule à flots. Le rythme, lourd. Le cœur, fou. À les voir si agités, ils courent se dégourdir les pieds et les reins dans une bande à quelques lieux de la ville...

 

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Jacquelin réfléchissait. « Les autres ont fait du Corona une blague ». Lui, il y croit certainement! Les mains entre les joues, il cherchait dans sa lourde tête aux mèches crépues des idées. Se rendre utile à son quartier ! Un quadrilatère de ruelles en terre battue et de poussière, aux maisons basses et toitures ondulées et de faux béton armé. Il pense trouver un saut et l’aménager. De l’eau, puis un bout de lessive! C’est tant mieux que rien! « Ça épargnera la cité de quelques morts, et retardera peut-être de quelques jours ou heures ici la moisson de cette grippe mortelle aux semelles de vent ». Il croit que l’intention paraît bonne et noble. Ici, on mourra certes et l’on sera inhumé si l’on espère l’intervention des autorités politiques. C’est comme prendre une purge sur le dos d’une pintade sauvage, comme on le dit si bien dans le bon vernaculaire haïtien. L’on prendra seul la route du cimetière à trop attendre l’intervention sans cesse retardée de l’État.

 

Le matin éclate en mille pétales lumineux sur le paysage. Les rues tamisées de monde. Sur la rue principale défile lentement un enterrement. Au rythme que la fanfare règle et le son et les pas, le mort semble-t-il, de sitôt, n’a pas voulu prendre le chemin vers le cimetière? Le mort doit sans doute flâner encore dans la journée, il n’est pas pressé de prendre le chemin vers la tombe. De sitôt! Les gens y discutèrent, rirent, blaguèrent dans la plus complète insouciance. Des visages perlés de sueur sous la chaleur matinale grimacent une mine triste. Ils masquent certainement le mort, à défaut d’en porter eux-mêmes. « Si quelqu’un a peur du Corona, c’est son problème », lança une tête brûlée du convoi funéraire. Et des éclats de rire de fuser dans l’assistance conduisant le mort à sa dernière demeure.

 

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Et déjà une semaine s’est écoulée, un pays à lau moitié à l’arrêt. Si ce n’est bien pendant des décennies. Le « lock » d’une autre manière. Le « lock new version ». Ici tout était toujours sur pause! La vie, la modernité, sauf la mort et les assemblées de Dieu qui prospéraient dans la fange miraculeuse de ce territoire jamais au bout du doute et de la malchance. La mort se vendait toutes les heures, tous les jours, sans carte visite ni carte postale. Elle s’attrapait au détour d’un carrefour, à Martissant, au Bicentenaire, sur la route de Delmas... Elle moissonnait à tous les âges. Elle ne chômait pas. Malgré la présence du Covid, elle prospérait, poursuivait sa guerre.

Ce matin, Jacquelin dut prendre les rues. Consulter le devin de Grand-Ravine, pour sa vieille mère Mérancia. Elle était souffrante, courbait sous la douleur. Les gens du voisinage racontèrent que la cause du mal de Mérancia fut la prospérité de son petit commerce de café fumé. L’œuvre des jaloux du quartier! Pour faire plus court. Et depuis peu, la septuagénaire a attrapé ce mal. Elle était bien portante auparavant. lle s’occupait de ses activités d’une manière économe. Son café fumant régalait les palais de la Cité Poubelle. Maintenant, ce ne fut plus que de l’histoire. Mérancia et son délicieux café.

 

Le jeune homme voua une foi inébranlable dans le récit des gens. En effet, c’était sa mère, et il demeure le seul fils qui lui restait. Il ne pouvait pas penser d’une manière différente! I ira certes voir le borcor de Grand-Ravine en dépit des mesures de la distanciation sociale, du faitqu’ on doit rester chez soi, se confiner. Puisque c’est sa mère, le seul bien après ce souffle qui circule paresseusement dans ses poumons, qu’il lui reste dans ce bas monde en fin de cycle.

 

                                ***

Le mal de Mérancia s’aggravait chaque jour. Jacquelin résolut de faire appel au devin. À défaut de le trouver, il ira le consulter chez lui. Le portable ne décroche pas. Il le rappelle des dizaines de fois. La nuit précédente, la vieille sanglotait sous une fièvre atroce. Elle n’a pas fermé l’œil. Comment le fermer lorsqu’on se trouve immobiliser sous le poids de la douleur. D’une douleur étouffante.

Le jeune homme laissa de bonne heure la Cité. L’aube tardait à poindre. Et l’horizon, poudré de cendre. Il attaqua le boulevard Jean-Jacques Dessalines. Il marcha. Il hâta lentement, et ralentit subitement sur ses pas. Il regarda quelquefois en arrière. Il voulut savoir si quelqu’un n’était pas à ses trousses. Il marcha d’un pas relevé, poursuivit son chemin, espérant retrouver le borcor dans son lit encore chaud des rêveries de la nuit.

Il attaque la 3e Avenue. La rue est calme. Un calme précaire puisqu’il y a trois jours les balles crépitaient sous le ciel gris de ce grand bidonville de Port-au-Prince. Les balles créaient dans la nuit noire un bouquet sanglant de feux d’artifice. Ces bouquets sanglants et assassins laissèrent au sol nombreux morts et blessés. Des blessés qui ont renforcé le nombre de vies fauchées, en effet, le grand hôpital public de la capitale ne fonctionna point.

Jacquelin était au bout de la 3e avenue. Au virage qui dut le conduire au quartier de Grand-Ravine. Il poussa ses pas. Il est assailli par deux jeunes adolescents. Le plus âgé, aux mains tatouées d’une tête de mort, une kalachnikov fraîchement sortie de cargaison. Le plus jeune, il ne devait pas avoir treize ans. Le visage encore ancré au matin de l’adolescence ; un Gluck nickelé 9 millimètres aux doigts. Soudain, une petite dispute, une rafale part, déchire la voile encore bleue de l’aube. Le corps culbute et se renverse sous le poids foudroyant du crachat rouge de la mitraille. Le corps inerte au sol, trempé dans une marre de vin roux. Les jeunes armés, maugréant des exclamations salaces, pénètrent dans un corridor infect. Le jeune homme venait d’attraper la mort au bout de la route.

 

 

James Stanley Jean-Simon

 Mai 2020

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