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La Montagne ensorcelée, entre roman ethnologique et récit environnemental

La Montagne ensorcelée, entre roman ethnologique et récit environnemental

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Jacques Roumain est beaucoup plus connu pour son chef-d’œuvre Gouverneurs de la rosée (1944) tandis que La montagne ensorcelée (1931) est éclipsée et reprochée de sa conception pessimiste de la vie paysanne. Peut-on comprendre Gouverneurs de la rosée sans saisir le sens de La Montagne ensorcelée qui est avant tout le début d’un genre, le roman paysan ? La réussite de ce gendre créé par Roumain se fait sentir dans Gouverneurs mais les premiers pas ont été assurés dans les années 1930, période de son devenir marxiste. L’avènement du genre « roman paysan » répond à une nécessite de maturation idéologique axée sur une relecture critique des œuvres de Marx et des marxismes. Roumain engendre cette forme de récit paysan afin de bien cerner les modes de vie de ce groupe social qui se prolétarise progressivement au contact violent du mode de production capitaliste. Il est nécessaire de comprendre cet intérêt narratif pour le paysan comme la quête d’une nouvelle approche des œuvres de Marx au regard du contexte haïtien. Dans le cadre de cette étude, j’interroge la pertinence du genre roman paysan, notamment La Montagne ensorcelée, dans l’articulation conceptuel et idéologique du marxisme de Roumain. Ce genre esquisse une description intelligente de l’écosystème haïtien au regard de la culture populaire. Comment Roumain arrive-t-il à intégrer dans son marxisme les questions ethnologique et environnementale ? Nous défendrons la thèse suivante : au prisme d’une forme littéraire, ces deux thématiques (ethnologique et environnementale) jouent un rôle épistémique majeur dans la reformulation haïtienne du « marxisme occidentale ».

Le roman paysan émerge au moment du développement du roman prolétaire. Entre 1930 et 1935, le récit romanesque haïtien affiche un intérêt particulier pour les masses laborieuses largement représentées par les paysans et les ouvriers. Le secteur rural devient le nœud de compréhension des structures sociales haïtiennes fondées sur le travail des paysans. L’idée d’ouvrier agricole exprime la prédominance du secteur rural pendant la première moitié du XXe siècle. La publication en 1931 de La Montagne accompagne d’une renaissance du roman haïtien. De 1859, date de publication du premier roman haïtien Stella a 1925, vingt-huit romans ont été publiés[1]. Tandis que de 1931 à 1978, on dénombre près de cent avec un record de vingt-trois romans paysans. Ce type de roman a été bien accueilli par la littérature haïtienne au point de constituer un cadre d’étude pour les sociologues. La description proposée par ce genre permet d’approfondir les savoirs sur ce groupe social et de connaître l’environnement haïtien, notamment les mornes et les catastrophes naturels. Maurice Casseus, auteur du premier roman ouvrier Viejo, exprime l’articulation de ces genres en élaborant aussi un roman paysan, Mambo. Les genres –roman paysan et roman ouvrier- constituent une vraie transition narrative exigée par le durcissement idéologique des positions politiques de Roumain contre l’impérialisme américain.

Le roman paysan reste une lutte contre les exactions de l’Occupation américaine. Il décrit l’appauvrissement des paysans causé par leur expropriation systématique. La Montagne s’identifie au mouvement indigéniste dont il est l’un des premiers récits indigéniste. Ce roman évoque des thématiques relatives aux contes et aux superstitions qui l’inscrivent dans une recherche de la singularité des cultures populaires haïtiennes. L’objectif principal de ce roman est le traitement de ce qui constitue le caractère essentiel du peuple haïtien. Je pense qu’il y a de quoi à creuser entre cette quête d’origine et ce devenir marxiste. Dans le cas haïtien, le marxisme se pose des questions anthropologiques exigées par l’histoire esclavagiste de ce pays.

La publication de La Montagne joue un rôle important dans le devenir communiste de Roumain. Il lui a permis d’afficher ses positions de gauche en signalant les limites des luttes organisées en Haïti. La Montagne a attiré l’attention du journaliste de gauche Tristan Remy qui avait accepté de publier ce roman en France aux éditions Valois. La réponse de Roumain à Tristan Remy débute avec cette phrase : « Je suis communiste ». Il s’agit d’expliquer à Remy qui voit dans La Montagne un engagement de gauche les conditions extrêmement difficiles de la politique en Haïti. Remy voulait aussi avoir quelques éléments biographiques sur l’auteur de cet œuvre qui lui a idéologiquement attiré l’attention. Roumain inscrit ses publications dans une lutte constante contre les élites haïtiennes. Plus loin, il écrit : « J’estime que notre littérature doit être nègre et largement prolétarienne. Je travaille également au rapprochement des écrivains nègres de tous les pays. »[2] Il signale à Remy que le prolétariat paysan existe objectivement car il est visiblement exploité. Le brouillon de cette lettre lui aura valu de multiples interventions de la Police et plusieurs incarcérations. L’intention de cette lettre est de signaler le projet communiste ancré dans le roman paysan La Montagne qui pose de véritables ethnologiques. La Montagne cristallise ce croisement entre l’engagement marxiste de Roumain et ses attitudes envers l’anthropologie, notamment ses intérêts pour la culture.

La Montagne a été écrite quand Roumain avait ses vingt-trois ans, dans un contexte de triple publication. Seulement en 1931, en plus de La Montagne, Roumain a publié en février Proie et l’ombre s’intéressant particulièrement à la jeunesse haïtienne et en décembre Les fantoches traitant des élites économique et politique. La force de La Montagne se trouve au niveau de son intérêt pour la classe paysanne qui mériterait, a son avis, de véritables études sur ses conditions de vie et ses principales valeurs. Dédié à sa femme, ce roman paysan exprime une sympathie pour les défavorisés afin de déceler ce qui empêche leur émancipation. Il est centré sur la croyance, véritable file directrice de la vie quotidienne des paysannes. L’auteur décortique minutieusement les multiples représentations sociales qui dominent ces sociétés rurales. Jean Price-Mars qui a préfacé ce roman le décrit ainsi : « Sa Montagne ensorcelée n’est pas seulement un échantillon de son talent d’écrivain, c’est la vision certaine d’un psychologue qui sait pénétrer par-delà notre démarche habituelle le ressort caché de nos actions secrètes[3]. » Quant à Roger Gaillard, il évoque la rigueur de Roumain dans ce roman : « Ce qui frappe d’abord dans ce récit, c’est son extrême rigueur. Une histoire simple, racontée sans bavardage, avec un parti pris délibéré de faire bref. Une langue nette, dépouillée, ne touchant au lyrisme que par accident[4]. » Plus loin, il ajoute : « Le mot que j’ai au bout de la plume, je le lâche : c’est une œuvre classique. Classique par la netteté de la construction, classique par cet inflexible détachement que s’est imposé l’auteur ; classique par la sobriété de l’expression[5]. »

La Montagne se plonge dans une étude fouillée du monde paysan en faisant des questions spirituelles le nœud de compréhension de ce secteur. Il traite des superstitions étant à la base de la vie rurale. Il décrit le rapport des paysans avec la mort, la langue, l’éducation et la politique. Ce roman paysan reflète parfaitement ce qui se passe dans le « Pays en dehors » (Gerard Barthelemy). Il y est question de contes comme outils d’éducation. Tout l’intérêt de ce roman paysan est que sa description s’apparente aux analyses ethnologiques sans qu’elle en soit réduite. Elle renouvelle les outils d’études de l’ethnologie pour faire place à l’imagination créatrice dans la présentation du paysage haïtien. C’est un récit qui a réussi son pari littéraire, ce qui a soulevé la jalousie de François Duvalier qui le compare au roman de Francisco publié aussi en 1928. Ces deux romans n’ont aucune similitude, d’ailleurs leur auteur ne se connaissait pas. La Montagne reste originale dans sa forme s’exprimant dans une éloquence limpide.

Critique de l’Occident blanc, capitaliste et chrétien

Dans ce roman, Roumain s’engage dans une description critique des grandes valeurs occidentales, une revalorisation de la « tradition-nègre » et un écart avec le capitalisme. Cette déconstruction de l’Occident s’opère au niveau du christianisme qui ne prendrait pas en compte les déboires des paysans. L’auteur interroge la couleur blanche des Saints qui se trouvent dans les églises catholiques et assimile cette préférence raciale à la communauté occidentale. « Si le nègre souffre comme ça, est-ce que tu ne crois pas que le bon Dieu blanc et qu’il a du préjugé de couleur ? », écrit Roumain pour montrer l’inquiétude des nègres devant les pratiques chrétiennes. Les Nègres ne s’identifient pas au christianisme car celui-ci ne se soucierait pas d’eux. La question de couleur permet d’identifier l’origine blanche de Dieu et son implication dans la misère des nègres. La pertinence de cette description de Roumain se trouve au niveau du rapport entre Dieu et misère : pourquoi adorer Dieu si la pauvreté persiste ? D’où viennent les malheurs ? Y-at-il lieu d’assimiler les malheurs répétés du village à la « volonté » de Dieu ?

La Montagne souligne les mécontentements des paysans envers Dieu qui serait témoin de tous les malheurs du village. L’auteur insiste sur l’attitude particulière de Dieu envers les Nègres, sujets victorieux de l’esclavage et de la colonisation. L’Occident chrétien et capitaliste est à la source des malheurs et de la misère. La dégradation du village serait liée aux vœux du Dieu Occident et à une forme d’organisation de l’économie axée sur le profit. « Pourquoi Dieu est-il mécontent de nous autres nègres ? », interroge un des paysans face aux multiples morts survenus dans le village. Roumain questionne l’importance des pratiques religieuses pour les paysans colonisés. Par le christianisme, il vise tout l’édifice de l’Occident construit autour du capitalisme, du christianisme et de la suprématie blanche.

Cette critique du capitalisme s’inscrit dans la transition marxiste entamée par Roumain au début des années 1930. Elle s’enracine dans la crise américaine de 1929 et les exploitations impérialistes des paysans haïtiens. La pertinence de cette critique se trouve au niveau de son ancrage dans la vie paysanne, la principale victime de l’Occupation américaine 1915-1934. Cette critique s’élargit sur le côté religieux du capitalisme qui a toujours besoin d’un appareil idéologique pour se reproduire. Cette critique sera endurcie en 1934 dans l’ouvrage Analyse schématique 32-34. La Montagne demeure le début stratégique de l’élaboration du marxisme haïtien avec un Roumain en quête de compréhension de ce qui constitue les caractères spéciaux du peuple haïtien. De temps à autre, il réserve des pages de réflexions aux élites, à la jeunesse et à la classe paysanne. Ce dernier jouit d’un traitement particulier chez Roumain qui voit en lui le prolétariat national. Le choix du monde rural dans La Montagne exprime la volonté de l’auteur de percer le monde des masses travailleuses haïtiennes.

Chez Roumain, le paysan est doublement défini comme un prolétaire et un nègre.  Le paysan se trouve dans un système de production marchand axé sur la propriété privée et le profit. Il est victime des impérialismes occidentaux dans un esprit néocolonialiste. Le paysan est un nègre aux yeux de Roumain parce qu’il est fille de l’esclavage et de la colonisation de Saint-Domingue. Roumain opte pour le terme « nègre » pour qualifier la singularité du peuple haïtien et ses écarts ontologiques avec l’Occident. Roumain décrit le nègre comme un être physiquement équilibré et mentalement stable. A ses yeux, une négresse est « souple, dure et lisse comme une liane[6] », elle est aussi « ferme et peut te faire voir bleu quand c’est rouge, qui peut te rouler dans les plis de ses menteries comme un enfant dans des draps[7]. »

Questions spirituelles et force de la tradition

Roumain analyse la tradition haïtienne au prisme des questions spirituelles. Il vise une compréhension approfondie de l’essence ontologique de « l’Haïtien en dehors ». Cette prégnance spirituelle s’exprime avant tout dans le mode d’écriture de l’auteur qui arrive à connoter la vie rurale haïtienne aux prouesses superstitieuses et vaudouesque. Des expressions comme « cinq petits bakas noirs comme l’enfers » et « « sortir les maléfiques du corps à coup de bâton » expliquent l’esprit maléfique planant sur la région. Il décrit la présence d’« énormes chauve-souris » et de « loup garou » qui sillonnent l’espace afin de partager avec les habitants l’esprit du devenir de tous les enfants. Ces êtres surnaturels assurent une double présence dans la région, ce qui les met dans une situation de méfiance avec les habitants. Ils expriment l’ambiance triste qui anime la vie rurale encore pendant le XXe siècle.

Chez Roumain, la question de la mort constitue le fondement de la superstition. La mort exprime la finitude de l’être humain mais reste présente dans l’esprit des habitants qui les interpellent régulièrement. La vie des morts dans cette région s’exprime dans les traditions de tafias et de l’entretien des morts. Les laveurs de morts et les tafiateurs reconnaissent la puissance spirituelle des morts et s’en sont soumis dans leurs pratiques quotidiennes afin d’éviter tout mauvais sort. Souvent, certains évènements malheureux s’expliquent par une absence de vénération des morts comme êtres spirituels dominateurs. Ce type de rapport aux morts débute depuis la mise en scène de l’être inanimé jusqu’à sa « vie » dans l’au-delà. Le devenir-puissant des morts s’enracine dans un ensemble de préjugés portés par les vivants qui, avant tout, leur transmettent toutes les potentialités humaines. D’où viennent cette supériorité des morts sur les vivants ? Malgré la lutte de l’humain face à la mort, pourquoi vénérer l’Etre-mort ? L’auteur rapporte ainsi ce rapport singulier aux morts : « Quatre bougies aux coins d’une table noire mal rabotée et chancelante, des images saintes multicolores, des fleurs poussiéreuses dans les timbales en aluminium, en attendant le cadavre. C’est Dornéval qui travaille au cercueil de son fils[8]. »

La mort devient le moment de transition vers Dieu, l’Être tout puissant. Elle n’exprime plus un manque ou une tristesse mais plutôt une récompense face aux douleurs de la vie terrestre. L’auteur décrit une jouissance dans les funérailles et évoque des « veillées agréables[9] ». Néanmoins, ils redoutent les morts provoquées. Ce double rapport à la mort dans les villages rurales permet de penser les tensions étant au cœur de la spiritualité des habitants. Ils se réfèrent à des Hougans pour guérir des malades et même ressusciter des morts, tout en soupçonnant ces sorciers d’en avoir provoqué. Le recours aux sorciers permet de détecter les causes de cette mort afin de déterminer l’avenir vital du sujet en question. Les sorciers peuvent aussi préparer un séjour sécurisé des morts dans les bras de Dieu. Sorcier et Dieu se trouvent complémentaires dans l’examen et l’accompagnement spirituel des morts. L’auteur montre le caractère hétérogène de la tradition rurale haïtienne de tendance spiritualiste avec un penchant pour le christianisme occidental et le vaudou africain. Ce qui se justifie dans les autres secteurs de la société, tels que l’éducation et la culture.

Dans ce roman paysan, l’auteur attribue un rôle éducatif aux contes décrits comme vecteurs de transmission des valeurs aux jeunes générations. Il accorde une grande place aux histoires de Bouqui et de Grand Mama, ce qui attire les enfants et les adolescents. Le personnage Désilus représente le conteur qui sillonne le village à la recherche de curieux pour raconter ses petites histoires traditionnelles. Désilus est considéré par certains comme un fou qui aurait « l’esprit dérangé » parce qu’il se parle parfois à mi-voix et se forge des gestes pour illustrer ses contes. Quant aux vieux, ils pensent qu’il sait beaucoup de choses. Ils apprécient sa sagesse et sa culture générale malgré son caractère singulier. Étant très âgé, il est considéré comme un « viejo » ayant beaucoup de choses à partager avec les habitants. Il est modeste, ouvert et prêt à apprendre à partir de sa position d’éducateur. Le savoir transmis par Désilus est essentiellement empirique tout en se fondant sur la tradition. Le village opte pour un mariage entre l’éducation scolaire et l’éducation traditionnelle transmises dans les contes, les devinettes et les histoires. Désilus signale ainsi sa conception de la connaissance : « Je ne suis pas un homme éclairé, non ; mais il y a des choses que je connais[10]. » Plus loin, il déclare : « Les sots ils ont la tête remplie de vent ! Ils se croient malins quand ils moquent, et c’est le vent qui leur sort par la bouche[11]. »

Le profil du personnage Désilus exprime la volonté de l’auteur de nuancer la question de l’éducation dans le monde rural. L’auteur tend à souligner que Désilus, dont le métier est de tresser des chapeaux de paille, s’investit dans l’éducation par les contes. Il souligne aussi que Désilus a été exproprié de son champ et ne travaille plus. Désilus boit beaucoup afin de refouler ses conditions matérielles d’existence. Ce type d’éducation par le bas porté Désilus s’explique par son profil de vieux âgé, d’exproprié, de chômeur et de conteur. Désilus se trouve face à un conflit générationnel, ce qui le pousse régulièrement à justifier ses connaissances. Il arrive quand même à se faire une place dans le village car il prépare constamment ses œuvres. L’auteur décrit ainsi une scène de Désilus : « Désilus se glisse de leur côté. Il est aimé d’eux à cause de ses contes et ses devinettes. Déjà la mamaille se bouscule du coude, car pour écouter des histoires il faut se mettre à l’aise : le menton dans le creux de la main, la bouche large ouverte et les yeux aussi attentifs que les oreilles.[12] »

Dégradation de l’environnement

La Montagne demeure l’une des premières narrations haïtiennes sur l’environnement. La dégradation de cette dernière constitue la thématique centrale des récits de Roumain, d’où le croisement avec Gouverneurs de la rosée. Ces deux romans paysans prennent très au sérieux le phénomène de la sécheresse qui non seulement provoque des problèmes sociaux mais aussi des préoccupations « écologiques ». L’aridité du sol entrave la productivité de l’agriculture, véritable source de survie des habitants, et le bien-être de la faune et de la flore. La Montagne expose la situation alarmante de l’environnement dont la dégradation est en partie causée par nos façons d’habiter le village. En pleine occupation, Roumain dénonce les exploitations américaines de notre agriculture tout en interrogeant les facteurs locaux étant à la base de cette dérive environnementale. En insistant sur la sécheresse dans son premier roman, Roumain défend la thèse suivante : la véritable dégradation de l’environnement en Haïti a été entamée sous l’Occupation américaine de 1915-1934.

La Montagne exprime parfaitement les contours de la nature. « Le vent joue sur les flutes des proches bambous[13] » et « le sentier qui y mène, luisant comme une peau de couleuvre abandonnée[14] », écrit Roumain pour décrire l’enthousiasme de l’environnement après la sécheresse. « La pluie tape sur le toit avec des doigts de fer[15] » et « on ne voit du soleil que le blanc de l’œil dans le ciel métallique[16] ». La sécheresse chasse cette esthétique de la nature en provoquant un brutal chambardement de l’environnement. Ce que Roumain exprime ainsi : « La terre crayeuse se craquèle comme l’écorce, entr’ouvre des lèvres avides : le village a soif[17]. » L’agronome Roumain insiste sur l’eau comme solution de cette transformation des sols montagneux. Il connait très bien les multiples formes malheureuses de la terre face au phénomène de l’érosion. Roumain ne fait que disposer ses savoirs agronomiques au profit d’une poétique environnementale afin d’accoucher d’une narration originale.

Le titre du roman, La Montagne ensorcelée, exprime la velléité de l’auteur de modéliser les singularités haïtiennes. Haïti, dont le nom signifie « terre haute, terre montagneuse », est géographiquement constituée de montagnes facilitant une vie plus verte chez les habitants[18]. Néanmoins, la déforestation engendre une dégradation de ces montagnes, ce qui explique que nos couvertures végétales se situent maintenant à moins de 2%. La protection des montagnes devient l’un des grands défis des siècles à venir[19]. La problématique de la montagne devrait occuper les politiques publiques haïtiennes afin de bien éradiquer les fléaux liés à la dégradation de nos sols et aux écoulements torrentiels. Le qualificatif « ensorcelé » dénote les formes haïtiennes de rapport avec la nature. Cette dimension sacrée ralentit considérablement la disparition de nos montagnes en y proscrivant une sorte de revanche maléfique. Cette connotation sacrée constitue un moment fort dans la lutte haïtienne contre la dégradation de l’environnement. Les plantes demeurent le « dieu guérisseur » des habitants du village :

« Fueilles ho, feuilles, vini sauve moin dans mise moin ye.

Pitite moin malade, ma alle caille hougan[20]. »

La littérature haïtienne représente un véritable espace de vérification de ce que William Rueckert appelle « ecopoetique » s’intéressant aux représentations de l’environnement. Il devient nécessaire de reformuler les rapports de l’homme avec la nature afin d’éviter tout utilitarisme à son égard, comme l’exploitation sans fin de ses ressources. Le discours littéraire sur l’environnement suscite une vue riche en imaginations et une esthétique plus convaincante à  prétention politique. La Montagne ensorcelée est le point de départ d’une « ecopoetique » partant des aspirations du monde sacré des colonisés. Ce roman est exactement un non-lieu pour penser la question de l’environnement dans les Caraïbes[21].

Ce roman reste l’un des premiers pas de Roumain dans l’écriture littéraire. C’est un jeune écrivain qui recherche activement la meilleure forme de narration du réel haïtien. La forme paysanne s’explique aussi dans la description du langage des paysans et leur relation à l’environnement. L’auteur opte pour le créole francisé afin de faire vivre les relations idéologiques existant dans la formulation sémantique des paysans. La sécheresse évoque l’état dégradant de l’environnement rural. Un tel roman porte la marque descriptive exacte du monde rural haïtien. Il devrait aider les anthropologues à percer les structures sociales du pays. Il porte toutes les inquiétudes relatives à nos façons d’habiter le monde, notamment l’espace haïtien endommagé par la colonisation, le capitalisme, les occupations et les catastrophes naturels. Il reste à savoir comment le situer par rapport au chef d’œuvre Gouverneurs de la rosée.

 

Jean-Jacques Cadet

 

 

Bibliographie sélective

Jacques Roumain, Œuvres complètes, Espagne, Edition critique, 2003. Sous la direction de Leon-François Hoffmann.

                             La Montagne ensorcelée, Port-au-Prince, Imprimerie E. Chassaing, 1931.  

                             Gouverneurs de la rosée, Port-au-Prince, Imprimerie de l’État, 1944.

Hoffmann, Léon-François, Littérature d’Haïti, Vanves, EDICEF, 1995.

Gina Thésée and Paul R. Carr, « L’environnement et l’identité écologique dans le roman Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain », Éducation relative à l’environnement [Online], Volume 12 | 2015, mis en ligne le 20 mai 2015, consulté le 06 janvier 2021.

Obrillant Damus, « Rapport entre l’homme et l’environnement dans le récit de Jacques Roumain : Gouverneurs de la rosée », Etudes caribéennes [En ligne], 23| Décembre 2012, mis en ligne le 15 décembre 2012, consulté le 06 janvier 2021.

David Célestin, « Gouverneurs de la rosée : quelques leçons d’un classique de la littérature romanesque », Le Nouvelliste, 11 juillet 2016.

Weissenberger Sebastian, « Haïti : vulnérabilité, résilience et engagements climatiques », Revue Haïti perspectives Vol.6 No 3, 2018, page 19-26.

Yves Dorestal, Jacques Roumain (1907-1944) : le marxisme de Roumain ou le commencement du marxisme en Haïti, Port-au-Prince, C3 éditions, 2015. 

Jean-Jacques Cadet, Marxisme et aliénation. Cinq études sur le marxisme haïtien. Port-au-Prince, Editions Gouttes-Lettres, 2021.

 

 

Notes

 

[1]-Traduit dans plus d’une vingtaine de langues. La dernière date de 2020, en japonais.

 

2- François Hoffmann, Le Roman haïtien, Sherbrooke, Naaman, page 7

 

3-Jacques Roumain, « Lettre à Tristan Remy », Dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, sous la direction de Léon-François Hoffmann, Espagne, Édition critique, 2003, page 639

 

4-Jean Price-Mars, Preface, La Montagne ensorcelée,  Dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, sous la direction de Léon-François Hoffmann, Ibid, page 200.

 

5- Roger Gaillard, « L’univers romanesque de Jacques Roumain », Conjonction, 1965, Dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, sous la direction de Léon-François Hoffmann, Ibid, page 1348

 

6- Roger Gaillard, Ibid.

 

7- Jacques Roumain, La Montagne ensorcelée, Ibid, Page 38

 

8-Jacques Roumain, Ibid, Page 61

 

9- Jacques Roumain, Ibid, Page 208

 

10-Jacques Roumain, Ibid, Page 20

 

11-Jacques Roumain, Ibid, Page 230

 

12-Jacques Roumain, Ibid, Page 203

 

13-Jacques Roumain, Ibid, Page 203

 

14 Jacques Roumain, Ibid, page 201

15 Ibid

 

16 Jacques Roumain, Ibid, 218

 

17Jacques Roumain, Ibid, page 217

 

18Jacques Roumain, Ibid, page 201

 

19-Selon Sebastian Weissenberger (2018), 75% du territoire est occupé par des massifs montagneux avec des pentes de plus de 40%.

20-Voir les grands Objectifs du Developpement Durable.

 

21-Jacques Roumain, Ibid, page 212

 

22-Le rapprochement entre littérature et environnement est approfondi par Malcom Ferdinand, auteur de Une Ecologie décoloniale (2019). Voir aussi “La littérature pour penser l’écologie postcoloniale caribéenne” (2015).

 

[1]              François Hoffmann, Le Roman haïtien, Sherbrooke, Naaman, page 7

[2]              Jacques Roumain, « Lettre à Tristan Remy », Dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, sous la direction de Léon-François Hoffmann, Espagne, Édition critique, 2003, page 639

[3]              Jean Price-Mars, Preface, La Montagne ensorcelée,  Dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, sous la direction de Léon-François Hoffmann, Ibid, page 200.

[4]              Roger Gaillard, « L’univers romanesque de Jacques Roumain », Conjonction, 1965, Dans Jacques Roumain, Œuvres complètes, sous la direction de Léon-François Hoffmann, Ibid, page 1348

[5]              Roger Gaillard, Ibid.

[6]              Jacques Roumain, La Montagne ensorcelée, Ibid, Page 38

[7]              Jacques Roumain, Ibid, Page 61

[8]              Jacques Roumain, Ibid, Page 208

[9]              Jacques Roumain, Ibid, Page 20

[10]             Jacques Roumain, Ibid, Page 230

[11]             Jacques Roumain, Ibid, Page 203

[12]             Jacques Roumain, Ibid, Page 203

[13] Jacques Roumain, Ibid, page 201

[14] Ibid

[15] Jacques Roumain, Ibid, 218

[16] Jacques Roumain, Ibid, page 217

[17] Jacques Roumain, Ibid, page 201

[18] Selon Sebastian Weissenberger (2018), 75% du territoire est occupé par des massifs montagneux avec des pentes de plus de 40%.

[19] Voir les grands Objectifs du Developpement Durable.

[20] Jacques Roumain, Ibid, page 212

[21] Le rapprochement entre littérature et environnement est approfondi par Malcom Ferdinand, auteur de Une Ecologie décoloniale (2019). Voir aussi “La littérature pour penser l’écologie postcoloniale caribéenne” (2015).

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Ancitho Germain

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