« Droits linguistiques » et « droit à la langue » en Haïti, la longue route d’une conquête citoyenne au cœur de l’État de droit
Le présent article s’inspire amplement de la lecture du livre « Droits linguistiques » et « droit à la langue » : identification d’un objet d’étude et construction d’une approche », un exceptionnel ouvrage de référence paru sous la direction de Ghislain Potriquet, Dominique Huck et Claude Truchot et qui rassemble les Actes du colloque international de Strasbourg organisé les 25 et 26 septembre 2014. Publié avec le concours de l’Université de Strasbourg, l’ouvrage de 248 pages est paru en 2016 aux Éditions Lambert-Lucas. Un collègue enseignant basé au Cap Haïtien et qui s’intéresse à la question des droits linguistiques en Haïti, a été invité à commenter les temps forts de cette publication que nous lui avions auparavant acheminée. Après l’avoir consultée, il a formulé une objection majeure qui mérite d’être écoutée et mise en perspective. Quel est l’intérêt, dit-il, de discuter de droits linguistiques aujourd’hui en Haïti alors que le pays tout entier --mis en coupe réglée par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste depuis onze ans et soumis à la fureur des gangs armés qui contrôlent de larges portions du territoire national--, voit s’éteindre à petit feu le droit à la vie et à la sécurité pourtant garanti par la Constitution haïtienne de 1987 ? Dans un pays, poursuit-il, assauté par les gangs armés plus ou moins affiliés au secteur mafieux de la bourgeoisie monopoliste et aux politiciens véreux du PHTK néo-duvaliériste, les droits fondamentaux du citoyen implosent à chaque coin de rue. Et nous voici revenus, insiste-t-il, à la nuit mortifère, sanglante et cadavéreuse de la dictature de François Duvalier « par la grâce maudite du Core Group » qui soutient, contre la volonté de la société civile haïtienne, le régime le plus corrompu que connaît Haïti depuis 1987. La presse haïtienne se fait chaque jour l’écho de ce que certains analystes nomment la « permanente tragédie haïtienne » comme en témoigne l’article d’AlterPresse du 4 avril 2023, « Criminalité - Près de 400 cas de kidnapping, de janvier à mars 2023 en Haïti, enregistre le Cardh ». Selon l'ONU, 80% de la zone urbaine de la capitale, Port-au-Prince, serait sous le contrôle ou sous l’influence des groupes armés qui tiennent haut le pavé également dans les villes de province.
Le diagnostic des institutions haïtiennes des droits humains et de la presse locale est amplement partagé par le politologue Frédéric Thomas, enseignant-chercheur au CETRI de l’Université de Louvain et auteur de nombreuses études sur Haïti.
Dans un retentissant article daté du 6 juillet 2022 et intitulé « Haïti, État des gangs dans un pays sans État », Frédéric Thomas expose qu’« Haïti est devenu le pays au monde avec le nombre le plus élevé d’enlèvements par habitant ; plus de 1 000 en 2021. Au cours des cinq premiers mois de cette année 2022, la police a déjà enregistré plus de 200 homicides et 540 kidnappings –198 pour le seul mois de mai–, s’accompagnant quasi-systématiquement de viols. (…) La présence des bandes armées en Haïti est un phénomène ancien. Mais la nouveauté tient à leur prolifération, leur extension territoriale et l’intensité de leur connexion avec la classe politique et le monde des affaires. (…) Il y a ainsi un véritable concubinage – documenté et dénoncé par de nombreux rapports nationaux et internationaux – des bandes armées et des autorités publiques. Ces enquêtes mettent en évidence la responsabilité de hauts fonctionnaires d’État et d’agents de police, soit qu’ils aient planifié les attaques, soit qu’ils aient approuvé et soutenu ces crimes. (…) Pour qualifier la situation, le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) parle de « gangstérisation de l’État comme nouvelle forme de gouvernance ». Ce banditisme d’État jette une lumière crue, non seulement sur le pouvoir haïtien, mais aussi sur la diplomatie internationale ; sur son soutien sans faille aux gouvernements de Jovenel Moïse, hier, et d’Ariel Henry, aujourd’hui. » (Source : site LVSL, « Le vent se lève », 6 juillet 2022.)
Le diagnostic de Roromme Chantal, professeur de science politique à l'Université de Moncton, conforte lui aussi celui des institutions haïtiennes des droits humains. Il note que « Sans élus et livré à des gangs meurtriers, Haïti vit une crise politique et sécuritaire qui est « dans sa phase la plus avancée de toute l’histoire bicentenaire du pays » (Roromme Chantal cité dans l’article « L’ampleur de la crise haïtienne », par Simon Chabot, La Presse, Montréal, 22 janvier 2023). Analyste reconnu pour la rigueur de ses travaux de recherche et ses publications, Roromme Chantal est l’auteur, entre autres, du remarquable article « Comprendre la tragédie haïtienne » paru à Montréal dans Le Devoir du 16 août 2017. Dans ce texte, il rappelle très justement qu’« Historiquement, ceux qui ont dirigé le pays en ont certes fait un État prédateur et brutal. En même temps, les gouvernements haïtiens successifs ont pu se maintenir au pouvoir parce que, le plus souvent, ils ont bénéficié de la complicité active d’intérêts étrangers, ce qui leur a permis de brutaliser la population et d’extraire les richesses du pays au détriment des masses pauvres des bidonvilles et de la paysannerie. En revanche, les puissances occidentales n’ont pas toujours montré une égale sympathie envers des dirigeants haïtiens plus progressistes. »
En réponse aux objections et aux questions de notre collègue enseignant du Cap Haïtien, il est essentiel de plaider pour la libre expression d’une parole citoyenne solidaire et forte au creux d’échanges et de débats ouverts dans un pays où le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste –alors même qu’il a systématisé la criminalisation/ganstérisation du pouvoir d’État et qu’il procède au démantèlement des institutions de l’État--, alimente un ample sentiment de « désespérance » dans la population haïtienne et exaspère une perception d’anesthésie générale de la pensée et de la liberté de penser. Toujours en réponse à notre collègue enseignant du Cap Haïtien, nous soutenons la perspective citoyenne défendue par la société civile haïtienne --celle du droit de penser et de l’exercice de la liberté de penser--, et cette perspective s’exprime entre autres dans une récente et courageuse tribune de Lyonel Trouillot, romancier, poète et essayiste. Lisons-la avec attention : « Multiplions les groupes de réflexion, les organes d’expression en utilisant tous les supports disponibles. Leur crainte est que nos voix couvrent les leurs. Il est plus que temps que cette crainte se réalise. » (…) Il faut saluer l’énergie de celles et ceux qui tentent d’occuper les médias pour faire entendre cette volonté haïtienne. Mais cela ne suffit sans doute pas. Il faut plus de voix, plus d’énergie. Et aussi accompagner ce discours revendicatif d’un discours élaboré sur ce qui nous a conduits dans ce merdier. Opposer à chaque ânerie un discours de compétence sociale, porteur d’un humanisme vrai et d’un savoir utile à la transformation de la société vers le sens du bien-être de la majorité. » (Tribune de « Lyonel Trouillot : « Il faut gagner cette guerre des discours et condamner les défenseurs du pire », Ayibopost, 4 avril 2023.)
Dans le droit fil de la perspective de la libre expression d’une parole citoyenne solidaire et forte, nous assumons qu’une réflexion commune et rassembleuse sur les « droits linguistiques » et le « droit à la langue » aujourd’hui en Haïti est légitime et nécessaire. Cette réflexion commune et rassembleuse, pour un ensemble de motifs jurilinguistiques examinés dans le présent article, est également un sujet majeur dans la conjoncture actuelle où la société civile haïtienne est appelée à résister et à vaincre le chaos engendré par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste : il s’agit de se réapproprier notre commune citoyenneté et nos espaces de libre expression de cette citoyenneté. L’acte refondateur consistant à se réapproprier notre commune citoyenneté et nos espaces de libre expression de cette citoyenneté est garanti par la Constitution haïtienne de 1987, qui expose, en son chapitre II, à l’article 19 traitant « Des droits fondamentaux », que « L'État a l'impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine, à tous les citoyens sans distinction, conformément à la Déclaration universelle des droits de l'homme ». Ces droits fondamentaux sont aujourd’hui lourdement assautés par un pouvoir exécutif autocrate et servile dirigé par une marionnette du Core Group, le Premier ministre Ariel Henry –ancien ministre de l’Intérieur puis des Affaires sociales et du travail durant la présidence du « bandit légal » Michel Martelly--, qui s’est illégalement et inconstitutionnellement arrogé les pouvoirs cumulés de la Présidence, du Parlement et de la Primature à la suite de son parachutage à la direction du pays par le Core Group. Au plus fort de la « gangstérisation de l’État comme nouvelle forme de gouvernance » diagnostiquée par le Réseau national de défense des droits humains, alors même que selon l'ONU 80% de la zone urbaine de la capitale, Port-au-Prince, serait sous le contrôle ou sous l’influence des groupes armés, Ariel Henry a récemment plaidé pour une nouvelle intervention militaire de l’International en Haïti… Il a donné des « garanties » à ses tuteurs et commanditaires du Core Group au moyen d’un accord bidon, mort-né, signé le 21 décembre 2022 avec de prétendus « représentants de partis politiques, d’organisations de la société civile et des membres du secteur privé ». Ce document, illégalement publié dans Le Moniteur, journal officiel de la République d’Haïti, prévoit la tenue de nouvelles élections en 2023, l'investiture d'un nouveau président le 7 février 2024 et, pour y parvenir, l'instauration d'un Haut Conseil de la transition (HCT) de trois membres et d'un organe de contrôle de l'action gouvernementale (OCAG), sorte de Parlement croupion aussi virtuel que chimérique. Illégalement installé le 6 février 2023, le HCT est virtuellement dirigé par l’ineffable « paka pala » Mirlande Manigat, grande « spécialiste » de droit constitutionnel et kamikaze volontaire d’une obscure aventure inconstitutionnelle… Exfiltrée du vieux Musée haïtien de la mégalomanie, l’avenir dira si la vertueuse Mirlande « paka pala » Manigat –conformément à son alliance de facto avec le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste--, fera la promotion de la « Constitution » néoduvaliériste avortée de Jovenel Moïse ou si elle bricolera, toute dignité bue, « sa » propre version d’un nouveau texte constitutionnel qui ferait d’elle, si cette hypothèse se confirme, la première et la seule « experte constitutionnaliste » à entrer, par la petite porte de l’opprobe, dans l’Histoire déjà tumultueuse des Constitutions haïtiennes…
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Mogrène
Pour autant qu'il m'en souvienne, les auteurs des actes du colloque de 2014, Ghislain Potriquet, Dominique Huck et Claude Truchot se sont heurtés, en tentant de définir les droits linguistiques, à la difficulté de les cerner et de décrie ce que des êtres humaines et des citoyens attendaient d'un État à ce sujet.