Samuel Suffren : la mer, l’absence et les vies qui restent
Avec ses remarquables courts métrages Agwe (2022), Des rêves en bateaux papiers (2024) et Cœur bleu (2025), qui sortent groupés en salles en France le 16 septembre 2026 sous le titre Les Vagues dans les yeux, Samuel Suffren compose une trilogie haïtienne sur l’absence, l’attente et l’ailleurs. Mais chez lui, en une sorte d'introspection autobiographique pouvant s'étendre au devenir du pays, l’exil est vu dans ses conséquences domestiques. Une femme enceinte attend au bord de la mer. Un père élève sa fille avec le souvenir sonore de son épouse. Un homme âgé accompagne seul sa femme malade. L’ailleurs demeure hors champ. Il agit pourtant sur chaque geste.
Les trois courts métrages s’ancrent dans une histoire familiale. Celle du père de Samuel Suffren : « Mon père, c’était le rêve américain. Tout ce qu’il voulait, c’était de partir aux États-Unis, bien que ce rêve ne se soit jamais réalisé », explique le cinéaste. 1 Cette mémoire devient une matière brûlante. Le réalisateur ne la restitue pas frontalement. Il la déplace. Il la fragmente. Il en fait des images de maisons habitées par le manque.
Dans Agwe, François quitte Haïti sur un voilier de fortune pour tenter de rejoindre les États-Unis. Il laisse Mirlande, sa femme enceinte de six mois. Elle attend des nouvelles. D’abord quelques jours. Puis les années passent. Le titre donne au film sa force mythique. Agwe est une divinité vodou associée à la mer. L’océan est donc une puissance à laquelle on s’adresse. Une porte qui peut s’ouvrir. Une bouche qui peut se refermer. La mer porte le rêve américain, mais elle porte aussi le risque, l’engloutissement et l’impossibilité du deuil.
Suffren filme l’après : Mirlande dans le temps ralenti de l’attente. Le départ de François ne produit pas un vide abstrait : il transforme les jours, les objets, les regards. Le calendrier devient un instrument cruel. Il accumule les preuves de l’absence.
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