ENTREVUE EXCLUSIVE
« Créole Blues », un roman polyvocal sur les terres enneigées du Québec
Sur les terres vêtues de neige au Québec, de Pointe-Calumet à Chibougamau, de l’Abitibi au Saguenay-Lac Saint Jean, il n’est pas rare d’entendre parler créole au détour d’une rue… Dans les couloirs d’une école secondaire de Montréal comme dans une épicerie desservant des locuteurs du créole à Montréal-Nord, le créole poursuit sa lente mais sûre entreprise de métissage sur plusieurs registres, de l’univers symbolique à celui des mutations langagières. Le vénérable quotidien montréalais Le Devoir s’en est fait récemment l’écho dans un article de la série « Le français sous influence » daté du 20 août 2022 et dont le titre est « Un français appelé à évoluer à Montréal ». L’auteure de l’article, Sarah Rahmouni, note de manière tout à fait pertinente combien le créole haïtien arpente différents lieux de vie : « On les entend dans la rue, dans le métro ou sur les bancs d'école depuis plusieurs années : des mots provenant du créole haïtien et de l’arabe maghrébin se sont peu à peu ajoutés à l’argot de Montréal, venant bouleverser la traditionnelle dichotomie entre le français et l’anglais. Le créole s’est particulièrement imposé dans la métropole au fil des années. Des termes comme lakay (« maison »), kòb (« argent »), frekan (« irrespectueux ») ou encore moun (« personne », mais désigne souvent une « femme » dans l’argot), pour n’en nommer que quelques-uns, se sont graduellement intégrés dans le langage courant ». Le phénomène de la migration du créole dans la sphère culturelle et dans le tissu démographique du Québec semble donc accompagner celle des sujets parlants en provenance d’Haïti. En témoigne le mémorable spectacle de musique savante haïtienne offert à Montréal le 17 novembre 2004 par la SRDMH, (la Société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne). Le programme comportait deux œuvres en créole : « Papa nou » (Pater Noster) d'Émile Desamours et « Trois folklores » de Werner Jaegerhuber, deux réputés compositeurs haïtiens. En plus de la grande qualité des prestations, l’une des choses les plus remarquées du public a été de voir de jeunes Québécois francophones interpréter en créole des œuvres du répertoire musical classique haïtien.
Comment faut-il comprendre cette imprégnation du créole dans la société québécoise ? S’il s’agit d’une significative mutation langagière comme le laisse entendre Wim Remysen, professeur de linguistique à l’Université de Sherbrooke, pareille mutation est-elle observable dans la fiction littéraire québécoise contemporaine ? Pour répondre à ce type de question, Le National est allé à la rencontre de Jean-Marc Beausoleil, auteur du roman « Créole Blues » paru à Montréal en 2022 aux Éditions Somme toute. Entrevue exclusive avec le linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol.
Dans une étude d’une grande amplitude analytique, « Haïti-en-Québec / Notes pour une histoire », Lionel Icart, philosophe et enseignant montréalais d’origine haïtienne, rappelle de manière fort pertinente que la migration haïtienne au Québec ne remonte pas à 1937, date de l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et Haïti. « On s’accorde généralement pour faire remonter la présence d’une communauté haïtienne au Canada au milieu des années 1960 (Dejean 1978 ; Pégram 2005). Cette communauté s’est naturellement intégrée à la société québécoise francophone parce qu’elle avait, avec celle-ci, la langue en partage. Cependant, les relations entre le Québec et Haïti remontent à la période coloniale, quand le Canada et Haïti étaient des possessions françaises ou britanniques (Mathieu 1981 ; Havard et Vidal 2003). » (« Haïti-en-Québec / Notes pour une histoire », revue Ethnologies, volume 28, numéro 1, 2006, p. 45–79.)
La diversité ethnoculturelle est une donnée importante de l’histoire des migrations qui ont façonné le tissu démographique du Canada moderne. Selon Statistiques Canada, plus de 200 origines ethniques ont été déclarées lors de l'Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011. En 2011, 13 groupes d'origines ethniques différentes ont franchi la barre du million. C’est dans ce contexte général qu’a évolué au cours des ans la migration haïtienne au Canada et principalement au Québec.
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