Depuis plus de vingt ans, le Carnaval tropical de Paris déploie son tumulte de couleurs sur les Champs-Élysées. Chaque été, l’avenue délaisse pour quelques heures le luxe et le commerce pour devenir un fleuve de plumes, de tambours et de danses remontant vers l’Arc de Triomphe.
Depuis dix ans, Haïti prend part à cette grande fête populaire. Sa présence ne doit rien au hasard : elle est le fruit du travail constant de l’association Hibiscus Haïti France, qui transforme, le temps d’un défilé, la célèbre avenue parisienne en un prolongement du Champ-de-Mars, un fragment d’Haïti planté au cœur de la capitale française.
Lors de l’édition 2026, les Champs-Élysées se sont une nouvelle fois drapés de bleu et de rouge. Mais cette participation avait une saveur particulière. Pour célébrer dix années de présence haïtienne, Hibiscus Haïti France ne voulait pas seulement défiler : l’association entendait éblouir, transmettre une mémoire et offrir au public une image lumineuse du pays.
Dix ans de présence haïtienne au cœur de Paris
Le Carnaval tropical est devenu, au fil des années, un rendez-vous incontournable de l’agenda festif de la Ville de Paris. Des troupes venues de nombreux horizons y défilent dans des costumes spectaculaires, accompagnées de chars, de musiciens, de danseurs et de DJ. Chaque groupe devient, le temps d’un après-midi, le gardien de sa culture, le passeur de son histoire et l’ambassadeur de sa créativité.
L’événement n’a cessé de prendre de l’ampleur, attirant davantage d’artistes étrangers, de troupes parisiennes et de carnavaliers emportés par une même ferveur. Dans cette ambiance populaire et familiale, les cultures se rencontrent sans se confondre, chacune conservant ses rythmes, ses couleurs et ses symboles.
Pour cette édition anniversaire, l’état-major d’Hibiscus Haïti France a fait appel non à de simples amateurs de bonne volonté, mais à des artistes reconnus, capables de transformer un défilé en véritable poème visuel. Sous la direction de Guerdie Paul et de Frantz Dorisca, l’association a confié la création des costumes à Mackenley Darius et la chorégraphie à Dorcas Jean-Louis Blachier.
Autour d’eux, danseurs, choristes, musiciens et DJ ont apporté leur énergie à cette œuvre collective. Costumes, mouvements et musique ont ainsi formé un ensemble cohérent, dans lequel chaque élément contribuait à raconter Haïti.
La participation haïtienne a permis de montrer un pays trop souvent réduit, dans les médias internationaux, à ses crises, à ses violences et à ses malheurs. Sur les Champs-Élysées, une autre Haïti s’est présentée au public : celle de la création, de la mémoire, de la beauté et de la fierté.
Le nom même de l’association prend alors tout son sens. L’hibiscus est une fleur qui s’ouvre dans la lumière avec une intensité remarquable, même lorsque sa floraison est brève. Ainsi en va-t-il de la présence d’Haïti au carnaval : une apparition de quelques heures, mais suffisamment éclatante pour opposer aux récits de désolation l’image d’une culture vivante et debout.
Ce défilé relève ainsi d’une véritable diplomatie culturelle. Là où les discours officiels échouent parfois à convaincre, les costumes, les tambours, les danses et les sourires parviennent à toucher le public sans longs plaidoyers.
Mackenley Darius et Dorcas Jean-Louis Blachier : l’étoffe et le mouvement
Mackenley Darius et Dorcas Jean-Louis Blachier sont issus de la même institution, l’École nationale des arts de Port-au-Prince. De cette source commune sont nées deux démarches complémentaires : l’un travaille la matière et les formes, l’autre sculpte le mouvement.
Artiste plasticien, styliste et designer, Mackenley Darius puise son inspiration dans les symboles taïnos, les vèvès du vodou haïtien et le patrimoine afro-caribéen. Sa formation en arts plastiques nourrit une démarche qui associe peinture, design textile et création vestimentaire.
À travers ses œuvres, il cherche à valoriser l’identité culturelle haïtienne et à transmettre cet héritage aux jeunes générations. Fondateur, en 2017, de la marque Ayida Collection, il a notamment conçu le costume national de Miss Univers Haïti 2021, inspiré de la Citadelle Laferrière. Il a également participé à plusieurs manifestations internationales, dont la Pasarela Fortuny, en Espagne.
Pour le Carnaval tropical de Paris 2026, il a créé des costumes inspirés de l’histoire, des croyances et des danses traditionnelles d’Haïti. Dans ses créations, les tissus ne servaient pas seulement à vêtir les danseurs : ils portaient des symboles, évoquaient une mémoire et affirmaient une identité.
À ses côtés, Dorcas Jean-Louis Blachier a donné vie à cette matière par le mouvement. Après une première formation au Club culturel Explosion de Jacmel, elle a étudié la danse à l’École nationale des arts d’Haïti de 2013 à 2017.
Durant son cursus, elle a effectué plusieurs stages de perfectionnement, notamment en danse contemporaine avec Jenny Merzile, ainsi qu’en réalisation théâtrale et en techniques scéniques au Centre dramatique national Les Tréteaux de France, dans le cadre du Festival Quatre Chemins.
En 2018, elle a intégré l’Universidad Rey Juan Carlos de Madrid, devenant la première Haïtienne à y suivre un cursus universitaire en danse. Elle a ensuite poursuivi son perfectionnement artistique en France et aux Pays-Bas, développant une carrière internationale fondée sur la création, l’interprétation et la transmission.
Aujourd’hui installée à Lyon, Dorcas Jean-Louis Blachier porte Haïti comme une seconde peau. Chorégraphe, danseuse, formatrice et animatrice socioculturelle, elle considère la danse traditionnelle non comme un simple spectacle, mais comme un lien entre les vivants et les ancêtres, entre les gestes d’aujourd’hui et ceux des générations passées.
Sous sa direction, chaque pas devient une phrase et chaque déplacement participe à un récit collectif. Sur les Champs-Élysées, elle n’a donc pas seulement orchestré un défilé : elle a mis en mouvement la mémoire d’un peuple qui, des mornes haïtiens au bitume parisien, continue d’affirmer sa présence et sa capacité de création.
La collaboration entre les deux artistes constituait le cœur du projet : Mackenley Darius inscrivait les symboles dans l’étoffe, tandis que Dorcas Jean-Louis Blachier les prolongeait dans les corps. La matière et le mouvement, l’aiguille et le pas se sont ainsi unis pour offrir au public l’un des visages les plus séduisants de la culture haïtienne.
Hibiscus, une diplomatie culturelle au service de la mémoire
L’engagement d’Hibiscus Haïti France ne s’arrête pas aux paillettes du carnaval. Depuis de nombreuses années, l’association joue un rôle important dans la préservation de la mémoire haïtienne au sein de la diaspora.
Elle organise notamment, depuis plus de quinze ans, les commémorations de la fête du Drapeau, le 18 mai. En faisant flotter le bleu et le rouge sur le sol français, elle entretient une flamme que l’exil ne doit pas éteindre et rappelle aux nouvelles générations la valeur des symboles fondateurs de la nation.
L’association n’est pas seule dans ce travail. Plusieurs organisations de la communauté haïtienne de France veillent également à la transmission des grandes dates de l’histoire nationale. Péguy Bazile, de l’association Haïti en avant, avait ainsi pris l’initiative de commémorer sur le sol français la bataille de Vertières du 18 novembre 1803, victoire décisive qui ouvrit la voie à l’indépendance d’Haïti.
Cette célébration n’a pas encore acquis la régularité souhaitée, mais l’initiative témoigne d’une volonté persistante de faire connaître l’histoire haïtienne au-delà des frontières nationales.
Dirigée par Guerdie Paul et Frantz Dorisca, Hibiscus Haïti France mérite à ce titre la reconnaissance de la patrie, même lorsque celle-ci peine à soutenir et à valoriser les initiatives de sa diaspora. L’association participe également aux manifestations françaises qui lui ouvrent leurs portes, portant chaque fois qu’elle le peut les couleurs et l’histoire d’Haïti au cœur de la société qui l’accueille.
La coopération menée en 2026 avec Mackenley Darius et Dorcas Jean-Louis Blachier illustre la fécondité de cette démarche. Dans un contexte où les compétences haïtiennes ne sont pas toujours suffisamment reconnues, l’association a choisi de faire confiance à des compatriotes formés et expérimentés. Le résultat a donné une image remarquable du pays et démontré ce qu’une collaboration exigeante peut produire.
Cette réussite a été reconnue par le jury du carnaval. Quatre distinctions ont été attribuées : le Grand Prix de la Ville de Paris à l’association ADOM, le Prix de la musique à Tropikana, le Prix de la chorégraphie à Kreyolys et le Prix du costume à Hibiscus Haïti France.
Au-delà du palmarès officiel, Hibiscus a réussi un véritable coup double en réunissant deux créateurs haïtiens autour d’un même projet. Le Prix du costume ne récompense donc pas seulement la beauté des vêtements présentés. Il consacre une vision artistique globale, née de la rencontre entre les créations de Mackenley Darius, les chorégraphies de Dorcas Jean-Louis Blachier et l’engagement de toute une équipe.
La Ville de Paris était représentée par Laurent Sorel, adjoint chargé des Outre-mer, dont la présence est venue souligner l’importance de cette journée consacrée aux cultures et aux diasporas.
La plus belle victoire de ce dixième anniversaire haïtien reste toutefois d’avoir transformé une avenue associée au luxe en un jardin où l’hibiscus pouvait fleurir librement. Pendant quelques heures, Haïti n’était plus présentée comme une terre uniquement marquée par l’épreuve, mais comme un pays de talents, de couleurs, de rythmes et de mémoire.
Même exilée, même dispersée, la culture haïtienne sait retrouver le chemin des grandes scènes du monde. Sur les Champs-Élysées, elle l’a encore démontré avec éclat.
Maguet Delva
Paris, France
