Pour libérer l'aéroport, ouvrons les dossiers d'État
Partie 1
Je ne suis ni politicien ni diplomate. Je suis un Haïtien qui cherche à comprendre.
Depuis novembre 2024, chaque famille a sa version pour expliquer pourquoi le ciel de Port-au-Prince s'est vidé : base américaine contre Cuba, mercenaires venus pour les mines, punition internationale, complot des multinationales. Entre les affirmations qui vont vite et les explications officielles qui n'arrivent jamais, les nerfs sont à vif. C'est normal de douter. Cette courte série d'articles pose, document après document, qui a décidé quoi, quand et sur quelle base. Pour que chacun puisse juger sans avoir à croire sur parole.
Ce que disent les documents
Le 11 novembre 2024, trois appareils en approche de Port-au-Prince sont pris pour cible. Un Airbus A320neo de Spirit Airlines, touché, doit se dérouter vers Santiago, en République dominicaine. Un membre d'équipage est blessé. Le même jour, JetBlue et American Airlines signalent aussi des impacts. L'incident figure dans le compte-rendu officiel de sécurité aérienne publié le jour même.
Pour comprendre.
Lorsqu'un avion civil est visé, l'autorité qui régule son espace peut interdire le survol. C'est le rôle de la Federal Aviation Administration, la FAA, l'agence américaine de l'aviation civile.
Le soir du 11 novembre, elle émet un NOTAM, un avis aux navigants : interdiction pour tout appareil américain de voler sous 10 000 pieds, soit environ trois kilomètres, au-dessus de Port-au-Prince. Prévu pour trente jours, cet avis a été prorogé en mars 2025, puis de nouveau jusqu'au 3 septembre 2026, en raison de la persistance des tirs. Tant que le périmètre critique n'est pas sécurisé, aucune compagnie nord américaine ne reviendra, quelle que soit le nombre de missions diplomatiques ou politiques. Comprendre cela pourra mieux orienter les actions et les pressions des leaders de la société civile haïtienne. Inciter le peuple à la colère ne sera pas efficace, une stratégie basée sur la réalité donnera des résultats.
Le ciel d'Haïti n'est pourtant pas entièrement fermé. La même autorité autorise le Nord, dont Cap-Haïtien. Sunrise Airways y a rétabli Miami dès décembre 2024, avec des liaisons vers les Caraïbes et l'Amérique du Sud. Les vols militaires bénéficient de dérogations : plus d'une centaine en 2024 pour acheminer la mission multinationale. Pour s'assurer de la liaison avec Sunrise, en 2025 l'état haïtien offre une garantie de 11 millions USD pour couvrir les risques.
Le 11 décembre 2024, l'État haïtien rouvre officiellement l'aéroport Toussaint Louverture. Faute de compagnies américaines, l'activité reste marginale. D'où les détours par le Brésil ou Panama. L'aéroport n'est pas fermé, il est déserté par certains opérateurs qui sont pressurés par les assureurs.
Rumeurs ou faits?
« On installe une base à Port-au-Prince pour attaquer Cuba »
La crainte se comprend : voir des C-17 se poser pendant que nos vols sont suspendus réveille la mémoire de 1915. Pourtant, les États-Unis disposent déjà de Guantánamo depuis 1903, et de Key West, à moins de cent cinquante kilomètres de Cuba. Établir une troisième tête de pont à Port-au-Prince, où l'on tire sur les pistes, n'aurait aucune logique militaire.
« Érik Prince vient pour le sous-sol »
Il y a une part de vrai. Une société privée, Vectus Global, liée à l'Américain Érik Prince, opère en Haïti avec des drones depuis le 1er mars 2025, en appui à la Police nationale. Un accord, évoqué en août 2025, prévoyait près de deux cents personnels. Un rapport de Human Rights Watch de mars 2026 détaille les frappes menées avec ces prestataires.
En août 2025, Fritz Alphonse Jean, alors président du Conseil Présidentiel de Transition jusqu'au 7 août, a déclaré ignorer l'existence d'un contrat décennal associant intervention armée et gestion douanière, estimé à cinquante millions de dollars. Le 17-20 août, il s'est prononcé par note sur le « processus de modernisation de la douane ». En février 2026, la presse évoque un contrat de 542,6 millions de dollars approuvé par la Cour des comptes pour la sécurité frontalière. Le texte intégral n'est pas public.
Pour bien comprendre. L'AGD, Administration Générale des Douanes, est la caisse centrale de l'État. Chaque conteneur y verse un droit. Ces recettes représentent près de la moitié du budget national. Depuis la mise sous tutelle de 1915, toucher à la douane, c'est toucher à la souveraineté. La suspicion n'est pas un délire, c'est de la mémoire. Cependant, la clarté n'est pas un luxe d'intellectuel, c'est une forme de protection collective. N'envoyons pas le peuple à la boucherie.
« L'ONU vient piller »
L'or du Nord-Est, estimé à vingt milliards de dollars, n'est pas exploité, et le Sénat a gelé les activités minières depuis 2013. Aucun document public ne lie Vectus à une concession minière. La peur réelle est ailleurs : celle d'une privatisation rampante, où sécurité et douanes passeraient à des firmes étrangères pendant que des acteurs de l'oligarchie profiteraient de la faiblesse de l'État pour obtenir des concessions à bas prix.
La mission kenyane est terminée. En avril 2026, les derniers policiers kenyans ont quitté le pays après vingt-deux mois, et le mandat de la Mission multinationale de soutien à la sécurité s'est achevé. Une nouvelle structure, la Gang Suppression Force, lui succède. Ni l'une ni l'autre n'a de mandat minier ou douanier.
Que faire?
Trois exigences adressées à ceux qui nous gouvernent.
« Libérez l'aéroport » est un cri juste. Il exprime une humiliation partagée. Un cri, pourtant, ne rouvre pas une piste. Il faut une stratégie fondée sur les faits.
Aujourd'hui, notre meilleure arme c'est la transparence. Que nos dirigeants publient le contrat Vectus, en français et en créole. Qu'ils exposent chaque mois, sur le site du ministère des Finances, les recettes de l'AGD, avec l'appui des universités et de la société civile, comme on tient le livre d'une tontine. Qu'ils expliquent, en créole, chaque interdiction dans notre ciel : « jodi a nou pa vole paske gen menas sou pis la... »
Nous devons comprendre pour agir. Le temps où nous n'avions le choix qu'entre le silence résigné et la colère destructrice est fini.
Dans la deuxième partie, je vous montrerai comment Mogadiscio, Tripoli et d'autres villes ont perdu leur ciel, puis l'ont rouvert — non par des slogans, mais par des contrats publiés et des tours de contrôle reprises.
Aly Acacia
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