Jeunesse haïtienne et ambitions politiques : entre selfies de campagne et véritable engagement
À l’approche des élections, un phénomène revient régulièrement dans le paysage politique haïtien : l’apparition de nouveaux visages, particulièrement ceux de jeunes femmes et de jeunes hommes qui annoncent leur candidature, publient leurs portraits sur les réseaux sociaux, présentent des slogans et promettent de transformer Haïti. Le phénomène n’est pas mauvais en soi. Au contraire, une démocratie vivante a besoin de renouvellement, de nouvelles idées et de nouvelles générations de dirigeants. La participation des jeunes à la vie politique est même essentielle à la construction d’institutions démocratiques capables de répondre aux aspirations de la société.
Mais une question fondamentale mérite d’être posée : suffit-il d’être jeune, d’avoir une belle image de campagne, un slogan accrocheur et quelques milliers d’abonnés sur Facebook, Instagram ou TikTok pour prétendre gouverner un pays ?L’ambition politique est légitime, mais elle ne remplace pas l'expérience. Il faut d’abord reconnaître une chose : la jeunesse haïtienne a parfaitement le droit de vouloir diriger le pays. L’âge ne devrait jamais être un obstacle absolu à l’engagement politique. Une jeune génération peut apporter une nouvelle vision, une nouvelle énergie et une nouvelle manière de concevoir l’État. Mais vouloir gouverner n’est pas la même chose que savoir gouverner.
La politique n’est pas uniquement une affaire de communication. Elle demande de comprendre les institutions, l'administration publique, les finances de l'État, la diplomatie, la sécurité nationale, l'éducation, la santé, l'agriculture, l'économie, les collectivités territoriales et les relations internationales. Elle exige également une capacité à négocier, à écouter des personnes qui ne pensent pas comme nous, à construire des alliances et surtout à prendre des décisions difficiles lorsque les intérêts personnels entrent en contradiction avec l'intérêt collectif. Or, en Haïti, nous avons parfois tendance à confondre visibilité médiatique et leadership politique. Une photographie professionnelle avec un drapeau haïtien derrière soi ne constitue pas un programme politique. Un slogan ne constitue pas une vision nationale. Une campagne sur Facebook ne constitue pas une organisation politique. Et le nombre de « likes » ne constitue pas un mandat populaire.
Le paradoxe des réseaux sociaux
Les réseaux sociaux ont profondément transformé la communication politique. Ils permettent à quelqu'un qui n'a pas accès aux grands médias de faire connaître ses idées, de dialoguer directement avec la population et de construire une communauté politique. C'est une révolution positive. Mais elle comporte également un piège : elle peut donner l'impression qu'une audience numérique équivaut à une base politique réelle.
Or, avoir 50 000 abonnés ne signifie pas avoir 50 000 électeurs. Une publication qui obtient 10 000 réactions ne signifie pas que 10 000 personnes sont prêtes à voter pour son auteur, à participer à sa campagne, à défendre son programme ou à travailler bénévolement dans son organisation. Des recherches sur la participation politique des jeunes montrent d'ailleurs que l'engagement politique en ligne ne se traduit pas automatiquement par une participation politique hors ligne.
La vraie question devrait donc être : combien de personnes cette jeune personnalité a-t-elle réellement mobilisées autour d'un projet collectif ? Où sont les années de militantisme ?C'est ici que se trouve probablement l'une des grandes faiblesses de notre système politique. Dans beaucoup de démocraties, on ne devient pas nécessairement candidat du jour au lendemain. On commence souvent par militer dans une organisation, une association, un mouvement étudiant, une organisation communautaire, un syndicat, une collectivité locale ou un parti politique. On apprend progressivement. On commence parfois comme militant. Puis on devient responsable local. On participe à des campagnes. On apprend à organiser des réunions. On rencontre les électeurs. On défend des idées. On connaît les structures de l'État. On apprend à gérer les conflits. On construit progressivement une crédibilité.
En Haïti, cette culture de formation politique et de militantisme structuré demeure extrêmement faible. Le problème ne vient pas seulement des jeunes. Il vient également des partis politiques eux-mêmes. Un rapport récent sur Haïti souligne que les partis politiques contribuent insuffisamment à la vitalité de la vie politique et au renforcement des institutions démocratiques et qu'ils fonctionnent souvent autour de personnalités plutôt que comme de véritables organisations dotées d'une base sociale solide. Dans ces conditions, comment demander à une génération de développer une culture militante lorsque les structures censées former cette génération ne jouent pas pleinement leur rôle ?
Le cycle électoral recommence
C'est là que notre réflexion doit devenir plus profonde. À chaque cycle électoral, de nouveaux candidats apparaissent. Certains ont travaillé pendant des années dans leur communauté. D'autres viennent du secteur privé, de la société civile, de l'éducation, du sport, des médias ou des organisations communautaires. Mais d'autres encore semblent découvrir la politique quelques mois avant les élections. Ils changent leur photo de profil, ils choisissent un slogan, Ils organisent quelques rencontres, ils produisent des vidéos, ils annoncent leur candidature. Puis, après les élections, beaucoup disparaissent du paysage politique. Et quelques années plus tard, le même scénario recommence avec une nouvelle génération. Mais si nous reproduisons exactement le même modèle à chaque cycle électoral, pourquoi espérons-nous obtenir un résultat différent ?C'est peut-être l'une des questions les plus importantes que la jeunesse haïtienne doit se poser aujourd'hui.
Gouverner un pays commence bien avant une élection. Il faut sortir d'une conception selon laquelle l'engagement politique commence le jour où l'on décide de déposer sa candidature. L'engagement commence beaucoup plus tôt. Il commence dans le quartier, dans les associations, dans les écoles et les universités; dans les organisations de jeunes, dans les collectivités territoriales, dans les mouvements sociaux, dans les organisations professionnelles; dans la défense des droits des citoyens, dans les campagnes de sensibilisation, dans la lutte contre la corruption, dans la participation aux débats publics, dans le bénévolat, dans la construction de solutions concrètes pour sa communauté. On ne devrait pas seulement demander à un candidat : « Que feras-tu pour Haïti ? »On devrait aussi lui demander :« Qu'as-tu fait pour Haïti avant de demander aux Haïtiens de voter pour toi ? »Cette question devrait devenir centrale.
La jeunesse ne doit pas seulement vouloir remplacer les anciens
Il existe également un autre danger. Certains jeunes pensent que le simple fait d'être jeunes leur donne automatiquement une légitimité supérieure à celle des générations précédentes. Ce n'est pas suffisant. La jeunesse n'est pas une compétence politique en soi. On peut avoir 25 ans et reproduire les mêmes pratiques politiques que celles que l'on dénonce chez les dirigeants âgés. On peut avoir 30 ans et être aussi clientéliste, autoritaire, corrompu ou irresponsable qu'un politicien de 70 ans. Le problème d'Haïti n'est donc pas simplement l'âge de ses dirigeants. C'est la culture politique qui produit ses dirigeants. Si nous changeons les visages mais conservons les mêmes méthodes, nous ne changeons pas réellement le système.
Il faut construire une nouvelle école politique haïtienne. La véritable révolution de la jeunesse haïtienne ne devrait donc pas être uniquement de conquérir des postes électifs. Elle devrait être de créer une nouvelle culture politique. Une culture dans laquelle les jeunes sont formés à la gouvernance. Une culture dans laquelle les partis deviennent de véritables écoles de démocratie. Une culture dans laquelle les candidats doivent présenter non seulement des slogans, mais des programmes chiffrés. Une culture dans laquelle les militants sont formés aux politiques publiques. Une culture dans laquelle les citoyens évaluent les élus sur leurs résultats. Une culture dans laquelle le débat politique porte sur les idées plutôt que sur les personnalités. Et surtout, une culture dans laquelle l'engagement citoyen ne disparaît pas après les élections. Le Programme des Nations unies pour le développement souligne justement que la participation des jeunes doit être pensée sur l'ensemble du cycle électoral, et pas seulement au moment du scrutin.
Haïti se trouve aujourd'hui à un moment particulièrement important. Le Conseil électoral provisoire prépare un processus électoral après une décennie sans élections générales, avec une présidentielle et des élections législatives prévues en décembre 2026 et un second tour annoncé pour février 2027.Dans un tel contexte, il est normal que de nouvelles ambitions politiques émergent. Mais cette nouvelle génération doit comprendre que l'heure n'est plus seulement aux photos de campagne. Elle doit être celle de la démonstration de compétence. Les jeunes candidats doivent accepter d'être questionnés. Quel est leur programme économique ? Quelle est leur politique de sécurité ? Comment vont-ils réformer l'éducation ? Que proposent-ils pour l'agriculture ? Comment vont-ils financer leurs promesses ? Quelle est leur vision pour les collectivités territoriales ? Quelle place accordent-ils aux femmes ? Comment comptent-ils combattre la corruption ? Quel est leur projet pour la diaspora ? Quelle sera leur politique étrangère ? Et surtout : qu'ont-ils déjà accompli dans leur communauté qui permet de croire qu'ils pourront accomplir davantage à l'échelle nationale ?
La candidature ne devrait pas être le commencement
La candidature devrait être l'aboutissement d'un parcours, et non son commencement. Avant de demander à une population de confier les clés du pays à quelqu'un, il serait raisonnable de connaître son parcours, ses engagements, ses réalisations, ses convictions et sa capacité à travailler avec les autres. Il ne s'agit pas de fermer la porte aux jeunes qui n'ont jamais milité dans un parti. Au contraire. Il faut leur ouvrir la porte, mais leur demander de commencer à construire. Qu'ils créent des organisations. Qu'ils travaillent dans leurs communautés. Qu'ils participent aux débats publics. Qu'ils se forment. Qu'ils proposent des lois. Qu'ils observent les institutions. Qu'ils organisent des campagnes citoyennes. Qu'ils apprennent à gérer des équipes et des budgets. Qu'ils construisent des réseaux à travers les dix départements. Qu'ils démontrent leur capacité à résoudre des problèmes avant de promettre de résoudre Haïti.
La question fondamentale n'est donc pas : « Les jeunes peuvent-ils diriger Haïti ? » Bien sûr qu'ils le peuvent. La véritable question est :« Quelle préparation doivent-ils avoir pour diriger Haïti autrement ? » Haïti n'a pas seulement besoin d'une nouvelle génération de candidats. Haïti a besoin d'une nouvelle génération de citoyens engagés. Des jeunes qui comprennent que la politique n'est pas un concours de popularité. Des jeunes qui savent que gouverner est un métier qui s'apprend. Des jeunes qui comprennent que le pouvoir n'est pas une récompense personnelle, mais une responsabilité collective. Des jeunes qui ne veulent pas simplement remplacer les anciens au pouvoir, mais qui veulent transformer les mécanismes qui ont produit l'échec. Car si, à chaque élection, nous changeons uniquement les portraits affichés sur les affiches, mais que nous conservons les mêmes pratiques, les mêmes réflexes et la même culture politique, nous ne faisons que renouveler le personnel d'un système qui continue de produire les mêmes résultats.
La véritable ambition de la jeunesse haïtienne devrait donc être plus grande que celle d'obtenir un poste. Elle devrait être de construire une nouvelle culture politique en Haïti. Et cette construction ne commence pas le jour du scrutin. Elle commence aujourd'hui.
Bony Eugène GEORGES
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
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