Écrire à la rédaction
Radio Pacific 101.5 fm
Société

Deuxième lettre du centenaire de la Société haïtienne d’Histoire (1923-2023)

Deuxième lettre du centenaire de la Société haïtienne d’Histoire (1923-2023)

Écouter l'article

Des raisons d’une longévité 

L’historien français Fernand Braudel estimait que l’évaluation d’une institution était plus indiquée passée sa soixantième année, soit deux générations. Cette étape, souvent décisive, correspond généralement à un ensemble de dispositions, relevant de l’esprit de famille, de l’engagement passionné de ses membres, des fondateurs et de leurs successeurs. Ce secret vaut assurément pour les institutions ayant atteint ce statut de centenaire, qu’il s’agisse d’une entreprise commerciale, d’une fondation ou d’une société savante comme la nôtre.

En ce qui a trait à notre situation, nous n’entendons guère nous proposer comme modèle même si notre passé, notre état de service nous l’autorisent assez largement. Tout au plus, prétendons-nous, à l’occasion de ce centenaire, présenter notre Société en exemple aux autres, en décrivant son parcours, les écueils rencontrés et pas toujours surmontés, afin d’éclairer cette surprenante longévité. Au regard, surtout, il convient de le signaler, de l’évolution compliquée de la communauté haïtienne durant ces quarante dernières années.

La création, l’itinéraire de notre « Vieille Dame » ont été l’œuvre de notables profondément impliqués dans la vie sociale haïtienne et qui ont sacrifié de leur temps pour que perdure ce rêve d’une société savante vouée essentiellement à la promotion et à l’enrichissement du patrimoine historique haïtien. Par-delà leur carrière à assurer et le temps qui passe, ces personnalités ont entretenu pendant longtemps ce rêve jusqu’à parvenir à ce qui sera bientôt ce centenaire que les actuels membres s’apprêtent à célébrer, comme cela sied, le 8 décembre 2023. Cette célébration, malgré les vicissitudes d’une tragique et déconcertante conjoncture, se révèle nécessaire par rapport aux efforts consentis par les fondateurs, les présidents successifs et les membres ayant permis, par leur production et leur sage gestion, à la vénérable « Dame » de survivre et de tenir, jusqu’à penser déjà au second centenaire. Cette longévité réside encore dans l’énergie déployée, dans une certaine convenance aussi, celle liée à leur statut de notable et qui ont rendu possible ces avancées remarquables dans un domaine académique aussi ardu que celui de l’histoire.

L’autre facteur de cette longévité, et pas assez noté à notre avis, consiste dans une vieille pratique portée pendant assez longtemps par nos traditions et particulièrement surprenante pour la génération d’aujourd’hui, celle de l’émulation. Ce sentiment (ou cette pratique) a été cultivé au XIXe et pendant une bonne partie du XXe siècle, dans le cadre d’abord d’une saine mondanité, à travers l’esprit des « salons » induisant celui du mécénat. L’historien de la ville de Port-au-Prince, l’illustre vice-président de notre société, Georges Corvington (2000-2013), raconte combien étaient bienfaisantes pour les esprits de l’époque les fameuses rencontres chez Mme Vil Lubin, l’épouse du général du même nom et fille de la célèbre impératrice Adelina, femme de Faustin Ier ; d’Argentine Bellegarde, répondant à cette même vocation, réussissait aussi à rassembler, à l’époque de l’administration du président Salomon, des écrivains, des intellectuels de tous bords pour traiter, dans leur plus large diversité, des choses haïtiennes. Ces salons, ces cercles, toutes ces rencontres favorisaient des complicités et des sympathies… Cette longue chaîne, irradiée par ce sentiment aussi honorable que généreux, a concouru à la production et à la reproduction de profils intellectuels comme ceux de Demesvar Delorme, Fréderic Marcelin, Louis-Joseph Janvier, Anténor Firmin et jusqu’à nos deux illustres présidents, Horace Pauléus Sannon et Jean Price-Mars.

Ces derniers, nos initiateurs, stimulés par le travail complice de collègues comme Edmond Mangonès, Catts Pressoir, sont parvenus à tracer la voie aux Leslie Manigat, Hénock Trouillot (Trouillot a, sur plus de dix ans, dirigé notre Société et publié dans la Revue la plupart de son œuvre), afin de poursuivre la mission, comme l’avaient si bien compris des historiens appartenant à la même tranche générationnelle de la dimension des Alain Turnier, Jean Fouchard, Roger Gaillard, Gérard M. Laurent, Laurore Saint-Juste…. Le souffle puissant de leur production, cet énorme héritage transmis intact par Michel Hector durant sa présidence à la tête de notre société (2000-2015), nous ont assurément permis de sentir déjà « l’haleine de ce centenaire ». Même si le pays, comme pour les « Vieux », semble assister, impuissant, au « Crépuscule des notables » !

C’est l’occasion pour nous de remercier, en ce qui a trait à l’aide publique, les organismes d’État qui ont grandement contribué à cette longévité : le Ministère de la Culture et de la Communication, les ARCHIVES NATIONALES et la Banque de la République d’Haïti.

On s’en voudrait, au moment de terminer cette seconde lettre de ne pas évoquer aussi cet actif mécénat qui nous a souvent sortis du précipice et même hissés à un niveau insoupçonné. La maison Deschamps, Valerio Canez, la clinique du Dr Beaulieu, les Doret, les maisons Acra et Taluy, Le Nouvelliste, la FOKAL, la Unibank, Le Natal qui, à côté de leurs conseils avisés, ont toujours apporté leur soutien moral et matériel à notre Société. Grâce à ces quatre dernières institutions citées dans la liste, la « Vieille Dame » a su rester fidèle à l’une de ses plus importantes missions, celle de l’enrichissement de notre patrimoine historique. Par l’octroi du prestigieux Prix d’Histoire en partenariat avec la Fondation Roger Gaillard (FORG), notre Société a pu consacrer des œuvres tout aussi remarquables que celles du passé. Que les dirigeants d’hier et d’aujourd’hui de toutes ces institutions reçoivent, ici, nos profonds sentiments de gratitude, que nous étendons bien entendu à nos commanditaires et à nos abonné.e.s. Ce centenaire est aussi le leur !

 

 Le 1er juin 2023

Pierre Buteau

Président de la Société haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie

0 commentaire

Les échanges courtois et argumentés font la qualité du débat.

Connectez-vous pour commenter. Un compte garantit que votre nom n'est utilisé que par vous.

Se connecter Créer un compte

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez la première personne à réagir.

À lire également

Toute la rubrique Société

Alertes du National

Recevez une notification sur votre téléphone ou votre ordinateur dès qu'un article paraît dans les rubriques de votre choix. Gratuit, sans inscription.

Rubriques à suivre