ÉDUQUER: POUR QUOI FAIRE?
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Première partie : Réussir dans la vie
En observant ce qui se passe en Haïti, notamment durant ces quarante dernières années, l’on a tendance à se focaliser sur la question politique, laquelle conserve toute son importance. Il faut certes accuser la mauvaise gestion biséculaire de l’État, évoquer les déterminants sociologiques, historiques, structurels et économiques de la déroute nationale, sans oublier la corruption institutionnalisée et le rôle souvent négatif des grandes puissances. Mais, ne faudrait-il pas remettre en question, interroger l’« homme Haïtien » et donc, l’éducation que nous donnons à nos enfants ? Il ne s’agit nullement de vilipender ceux qui ont apporté ou continuent d’apporter leur contribution souvent exemplaire dans le domaine et dans d’autres, parfois avec honnêteté, compétence, dévouement et dans des conditions extrêmement difficiles. Cette série « Éduquer : pour quoi faire ? » vise plutôt à questionner en profondeur, à porter un autre regard, sur l’éducation que nous donnons à nos enfants, éducation qui ne diffère pourtant point dans son essence, de celle délivrée dans les grands pays du nord.
Une leçon magistrale
C’était en 2018, peu après la clôture officielle du projet « Certification des Écoles Amies de l’Hygiène ». La Direction Santé Scolaire s’évertuait, dans une optique de continuité, de mettre sur pied des « clubs de santé modèles » formés essentiellement d’élèves dans trois départements géographiques, ceci grâce à un petit financement de l’UNESCO. Chez nous, tout est quasiment financé par l’assistance internationale. , L’État, en raison de sa grande pauvreté, définit grosso modo, les grandes lignes prioritaires, élabore un plan d’action puis se cantonne quasiment au paiement salarial et à la gestion quotidienne. Même l’entretien de nos écoles constitue un véritable casse-tête. Nous avons donc été alors invités par le club de l’école « Cœur Immaculé de Marie » (CIM), une école congréganiste féminine, à réaliser une conférence/débats autour du thème : « Réussir à l’école et dans la vie ». L’on était trois cadres à représenter la santé scolaire. Alors que les débats s’enflammaient dans la longue salle, une petite, de la dernière année du « fondamental », sollicita le micro et nous donna une magistrale et cinglante leçon :
« Il existe, dit-elle, de toute sa hauteur, une énorme différence entre réussir dans la vie et réussir sa vie ». Et d’enchainer :
« Réussir à l’école ne constitue d’ailleurs nullement une garantie pour l’une ou l’autre de ces deux formes de réussite. »
Un pavé de vérité dans la mer de l’illusion ! Des débats très riches et très animés s’ensuivirent…
C’est quoi réussir à l’école ou à l’université ?
L’école, tout comme l’université, ne vise dans la réalité, que la réussite académique attestée par les diplômes et les notes. Ces derniers habilitent les jeunes, théoriquement du moins, soit à obtenir une bourse d’études pour l’étranger, soit à rentrer dans une université locale digne de ce nom, ou encore à obtenir un emploi leur permettant de gagner leur vie. Néanmoins, le niveau socioéconomique de la famille, ainsi que les « relations » constituent des atouts majeurs, voire incontournables, d’autant plus que la capacité d’accueil de l’Université d’État d’Haïti (UEH) est très faible (à peu près 5%). Avoir étudié dans l’une de ces rares et coûteuses écoles classiques, nationales ou étrangères de la haute société assurant une formation de qualité et une maitrise du français et/ou l’anglais, constitue un atout crucial pour réussir dans la vie. L’immense majorité de la population (90 à 95%) est condamnée à fréquenter les écoles publiques ou « privées bon marché » baptisées péjorativement « écoles borlette » et où sévit une épidémie chronique d’absentéisme, ponctuée de violence et de sempiternelles revendications salariales. Il s’agit de « véritables poulaillers » selon le langage populaire. Seuls les plus doués et/ou les plus chanceux peuvent s’en sortir. Les écoles congréganistes et quelques rarissimes établissements privés offrent pourtant, une formation de qualité à un coût raisonnable. Vu la hausse vertigineuse, continuelle du coût de la vie, elles ne sont accessibles qu’aux classes moyennes ou encore à des gens de condition modeste qui acceptent littéralement de se sacrifier pour assurer un meilleur avenir à leur progéniture. Signalons que quelques rares lycées ou écoles publiques arrivent malgré tout, à sortir du lot en raison du leadership de leur direction. Citons les lycées Alexandre Pétion, Marie Jeanne, et des Jeunes Filles dont les noms ont parfois changé entretemps.
Il ressort de toutes ces considérations que le but de l’éducation classique est uniquement la réussite dans la vie, que l’on se trouve dans un pays du nord ou du sud.
Qu’est-ce que « réussir dans la vie » ?
Réussir dans la vie, tel qu’on l’entend communément, c’est gagner bien sa vie, avoir de l’argent et des biens matériels, un bon compte en banque, une belle propriété (ou plusieurs), une belle voiture (ou plusieurs) une belle femme (homme) ou plusieurs… Pour certains, il faut ajouter : de beaux enfants. Ce premier critère, celui de la richesse, est lié à la possession, donc au désir de possession. Une deuxième composante de la réussite c’est la popularité, ou mieux, la célébrité. Ce critère est si fort que même ceux qui vivent dans la pauvreté ou qui détiennent un quelconque talent, le cherchent passionnément en utilisant la facilité offerte de nos jours par les réseaux sociaux. Ils espèrent ainsi parvenir à la richesse. Pour cela, un téléphone intelligent suffit et… de l’énergie électrique. Le troisième critérium : c’est le pouvoir, c’est-à-dire la capacité de dominer les autres. Si l’argent ou la célébrité confère du pouvoir, occuper un poste de haute responsabilité fait de vous un chef, souvent avec droit de punir ou de récompenser autrui et parfois même, droit de vie et de mort comme à l’époque esclavagiste ou féodale. C’est la « volonté de puissance » qui existe en chacun de nous. L’idée a été développée par le philosophe allemand Frédéric Nietzsche puis, reprise par le médecin psychothérapeute autrichien Alfred Adler. Ce désir de dominer explique l’appétit souvent morbide pour les postes politiques de pouvoir et particulièrement le désir forcené, voire pathologique de devenir président de la République, fonction qui, dans l’imaginaire haïtien, symbolise la réussite suprême. Par ailleurs, « la réussite dans la vie » surtout associée à un poste de pouvoir rend accessible, sinon tous les plaisirs, du moins un très grand nombre d’entre eux, surtout dans un pays extrêmement appauvri où le chef et le riche sont rois. Si dans les sociétés bien organisées, la réussite scolaire favorise grandement la réussite dans la vie, c’est loin d’être la règle en Haïti. Par ailleurs, la « politique politicienne », le banditisme, la criminalité, le trafic illicite d’armes et de drogues, la corruption s’avèrent des raccourcis privilégiés et efficaces dans une « société devenue anomique », pour se référer à la définition d’Émile Durkheim.
Même dans les pays organisés, « dits développés », l’éducation donnée à l’école témoigne de grandes lacunes, même d’un point de vue purement académique. Ainsi, on n’apprend pas réellement aux enfants à lire. L’apprentissage de la lecture, pierre angulaire de la connaissance, s’arrête au préscolaire (tout au plus au début du fondamental) et utilise la méthode syllabique. Dès qu’un enfant arrive à prononcer les mots écrits, ensuite à les assimiler sans les prononcer, l’on estime qu’il sait lire, alors que l’apprentissage de la lecture ne fait que commencer. La lecture est un processus extrêmement complexe qui fait intervenir à la fois les yeux et aussi le cerveau, via le nerf optique. Le mécanisme de la lecture a commencé à être étudié au XXe siècle durant la Première Guerre mondiale par la « Royal Air Force ». Les études se sont poursuivies avec le Français François Richaudeau pour s’affiner au XXIe siècle avec Tony Buzan. Il existe aujourd’hui un grand nombre d’universitaires à n’avoir jamais lu un livre entier de 200 pages, tant leur vitesse de lecture est faible : à peine 200 à 250 mots /minute. Ils s’en tirent quelque peu aujourd’hui, grâce aux cours oraux et aux prises de note linéaires, aux réseaux sociaux, mais seront toujours en retard. Par ailleurs, l’école n’apprend généralement pas aux enfants à coopérer, à gérer leur petite finance, leur temps (étude et loisirs), à prendre des notes, à communiquer, débattre, argumenter, et surtout, à développer leur esprit critique. En un mot, elle ne leur enseigne point la méthodologie de l’apprentissage, ou mieux de l’autoapprentissage tout au long de la vie. Elle ne leur apprend pas à apprendre. Enfin, elle ne propose pas aux jeunes des modèles d’ici et d’ailleurs. Or, la question du mentorat s’avère essentielle. L’enfant, le jeune ont besoin de mentors, d’accompagnateurs. Mentorat des adultes, mais aussi mentorat des pairs….Les plus doués peuvent en effet, guider, accompagner leurs camarades du même âge.
Lors même que toutes ces lacunes éducatives seraient comblées, cela ne suffirait point. Réussir sa vie est en effet encore plus important que réussir dans la vie. Ce sera le thème de notre prochain article….
À suivre
Erold JOSEPH
Médecin, pneumologue, expert en santé publique, promotion de la santé, et de l’interrelation santé/éducation
Courriels : eroldjoseph2002@yahoo.fr et eroldjoseph2002@gmail.com
NB : une liste de références bibliographiques sera disponible à la fin de la série.
1 commentaire
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Ordeus Fedelin
Dr Herold Joseph vient de présenter un article qui met en valeurs les notions : réussite, apprentissage, et importance de la lecture... Il a très bien retracé la réalité de l'éducation en Haïti. Bravo Dr Herold