Ethnologie
Les loups-garous « proches » sont les pires !
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On distingue deux formes de loups-garous : ceux qui apparaissent dans la communauté en général et ceux qui proviennent du cercle familial ou du voisinage. Ces derniers profitent de la proximité pour agir sans éveiller les soupçons, dissimulant leur véritable nature derrière les échanges quotidiens et les marques de convivialité.
Dans les communautés soudées d’Haïti, où les voisins vivent presque comme une famille, cette intimité favorise leurs agissements. Ainsi, malgré la chaleur apparente des relations, le danger reste tapi dans l’ombre du foyer, où ces êtres poursuivent leurs manœuvres secrètes.
Les deux loups-garous de Delmas
Je commence par ma propre histoire. Un jour, ma femme et moi avons déménagé pour nous installer à Delmas. Nous nous sommes retrouvés entre deux voisines, l’une à droite, l’autre à gauche. Deux loups-garous. La proximité des maisons était telle que l’une d’elles n’était séparée de la nôtre que par la demeure d’une tierce personne, et l’autre se trouvait immédiatement adjacente.
Deux femmes semblaient aimables et bien élevées, dont Thérèse, qui devint rapidement mon amie. Pourtant, elle manifestait une antipathie inexplicable envers mon épouse. Quelques années plus tard, elle me proposa de devenir son héritier à condition que je prenne soin d’elle jusqu’à sa mort, me montrant ses papiers de propriété et ses documents bancaires. Doutant de sa moralité, je refusai son offre tout en lui assurant mon aide en cas de besoin.
L’autre voisine se montra plus sournoise. Quelques jours après notre arrivée, profitant de mon absence, elle est venue rendre visite à mon épouse et a offert à notre fils un petit chat noir. À mon retour du travail, j’étais furieux que ma femme ait accepté un tel présent. Elle, sans malice, avait simplement laissé le chat courir dans la cour.
Furieux, je me rendis aussitôt chez la voisine pour lui demander de reprendre l’animal — comme ma mère l’avait fait autrefois pour me protéger, lorsque, enfant, un « loup-garou » m’avait pris pour cible. Animé par la colère d’un père inquiet, je m’exclamai : « Toi, loup-garou, viens récupérer ton chat tout de suite ! »
La femme répondit calmement : « Tu peux partir. J’arrive. » Agacé par son assurance, j’essayai même de la saisir par le col. Comprenant que je ne plaisantais pas, elle me suivit chez nous pour reprendre le chat.
Pendant plus de cinq ans, mon fils tomba malade chaque vendredi soir, présentant toujours les mêmes symptômes : fièvre, vomissements et diarrhée. Un pédiatre, ému par notre situation, devint proche de la famille et, par compassion, refusa souvent d’être payé. Chaque week-end, nous faisions appel à lui, au point que cela devint une habitude. Mon épouse était d’ailleurs connue au cabinet comme une mère revenant fréquemment avec son enfant malade.
Un vendredi de novembre, alors qu’un embouteillage paralysait Port-au-Prince et que ma voiture était en panne, notre fils fit une nouvelle crise. Le pédiatre, inquiet de ne pas nous voir arriver, m’envoya un message par talkie-walkie — les téléphones portables n’existaient pas encore. « Je suis en route pour la clinique », lui répondis-je. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser que tout cela venait encore de la voisine de droite, peut-être de connivence avec celle de gauche.
Je connais d’autres cas similaires, impliquant des « loups-garous » de la famille, qui auraient provoqué la mort ou la maladie de plusieurs enfants. Par exemple, le cas de Junior, qui s’en est sorti de justesse. Voici son histoire.
La « loup-garou » d’Aquin
L’ami d’Aquin, Junior, haut fonctionnaire de l’État haïtien, a failli ne jamais voir le jour à cause d’un loup-garou familial : une femme. Elle était la secrétaire de son père, un pasteur missionnaire, Georges. Sa proximité était telle qu’on la tenait pour un véritable membre de la famille. Mais, sans que personne ne s’en doute, elle appartenait à ce monde occulte.
L’épouse de ce dernier, enceinte, souffrait de contractions depuis plus de vingt jours. Ses eaux s’étaient rompues, mais elle n’arrivait pas à accoucher. La secrétaire, diablesse insoupçonnée, restait constamment auprès d’elle. Dans ses mains, elle tenait une corde en paille de pitre, instrument mystérieux de son rituel destiné à empêcher la naissance de l’enfant. Pendant que la future mère endurait ces douleurs, la secrétaire tressait le fétiche, pour renforcer ainsi son sortilège.
Femme familière de la maison, elle ne quittait presque jamais la parturiente d’une semelle. Devant s’absenter, le pasteur emmena la secrétaire pour transporter les valises et les documents de mission. Arrivée sur le lieu du culte, elle feignit soudain la compassion : « Pasteur, dit-elle, on ne peut pas laisser votre femme seule dans cet état ! Permettez-moi de retourner auprès d’elle. »
Il accepta. Elle s’empressa alors de regagner la maison, emportant avec elle la corde où se concentraient toutes ses recettes diaboliques, décidée à mener son œuvre à terme.
La mère n’avait toujours pas mis au monde son enfant. Entre-temps, la grand-mère, vivant à plusieurs kilomètres de là, ressentit un malaise étrange. Femme « pas simple » — c’est-à-dire dotée, selon la tradition, de dons mystiques — elle sentit que quelque chose n’allait pas avec sa fille. Elle décida aussitôt de se rendre chez le pasteur.
Mais, sept jours plus tard, l’aîné de la fratrie, âgé d’environ deux ans, décéda. Voyant tout le monde pleurer, prise de remords, la servante de l’Église revendiqua sa mort. Elle avoua en larmes que c’était elle qui l’avait « mangé ».
Après cet aveu, la police arrêta la délinquante mystique. Elle fut conduite au commissariat d’Aquin et écrouée.
Les faits se sont produits à Fond-des-Blancs, un samedi. Les funérailles eurent lieu le lendemain, car à l’époque, il n’existait pas de morgue pouvant conserver les cadavres. Ce qui fait que le père, en mission loin, n’a pas pu participer aux obsèques.
Georges est de retour le mardi, et apprend la disparition de son premier fils et l’arrestation de la femme. Dès le lendemain, il se rendit au commissariat d’Aquin pour demander la libération de la dame, soutenant que les loups-garous ne pouvaient atteindre les membres de sa famille en raison de sa foi. Selon lui, l’enfant était mort de manière naturelle.
Personne dans la famille – en particulier sa femme et ses beaux-parents - n’a compris le geste de l’homme d’église vis-à-vis d’une diablesse assumée. Une crise familiale s’en est suivie dont j’ignore l’issue.
Deux semaines plus tard, la mère de Junior accoucha enfin. L’enfant naquit sain et sauf. Le mauvais sort avait atteint son frère cadet. On se demande si elle n’aurait pas « mangé » les deux, n’eût été la présence de la grand-mère protectrice.
Emmanuel Charles
Docteur en droit et ethnologue
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